1.8 Faits et gestes
Gérard Lebovici : l’ami assassiné
« Il n’est pas vrai que je me brouille avec tous mes amis, les uns après les autres. Mes amis sont ceux avec qui je ne me brouille pas. »
Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici, p. 39
Guy Debord rencontre Gérard Lebovici en 1971. Celui-ci est alors une personnalité incontournable du monde du cinéma français. Il dirige aussi les Éditions Champ Libre, qu’il a fondées en 1968 et qui republient La Société du spectacle. Entre le critique de la société du spectacle et celui dont le talent lui a permis de si bien réussir dans le monde du spectacle, une amitié très forte se noue, tissée d’une générosité presque absolue. Lebovici publie les livres de Debord et produit ses trois derniers films. Il achète même une salle de cinéma (le célèbre Studio Cujas) où ceux-ci vont être projetés exclusivement et en permanence. Les deux hommes ont le même âge. L’intense complicité qui les lie vient soutenir ce qui semble insoutenable à tant d’observateurs dans leur attitude à tous les deux : leur sens du défi, de la provocation et du conflit 1.
Le 5 mars 1984, Gérard Lebovici est assassiné dans des circonstances qui n’ont jamais été élucidées. C’est un mystère comme les aime la presse, et ce d’autant plus que l’amitié de Lebovici pour Debord en fait un personnage énigmatique, voire incompréhensible. La presse, toutes tendances confondues, ne spécule donc pas seulement sur ce crime, mais aussi sur les liens de Lebovici à Debord, et tant qu’à faire sur une imaginaire implication de celui-ci dans l’assassinat de son ami. Pour la circonstance, Debord est décrit soit comme un gourou ayant fait subir à Lebovici un lavage de cerveau, soit comme l’inspirateur de groupes terroristes du type Brigades rouges italiennes – à moins qu’il soit lui-même aussi un terroriste,
ou encore un peu tout cela à la fois.
Pour une fois, Debord va se défendre, porter plainte pour diffamation et obtenir réparation en justice. Il publie aussi, en 1985, ses Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici, qui tiennent de l’autoportrait et du réquisitoire contre les médias. L’occasion est belle pour démonter, avec une impitoyable ironie, les mécanismes du faux témoignage, de l’insinuation et de la désinformation qui constituent à l’évidence le pain quotidien de la presse, même la plus sérieuse. De manière plus générale, l’affaire Lebovici a été un tournant important dans
la vie de Debord. Elle a réorienté et relancé son travail critique (les Commentaires sur la société du spectacle paraissent seulement trois ans plus tard), et confirmé
son goût pour des formes « personnelles » d’écriture, entre autoportrait et autobiographie. Attaqué personnellement, c’est personnellement aussi que Debord va répondre, et c’est en son seul nom qu’il continue désormais de mener
une guerre contre une société reposant sur le mensonge et la falsification. « Jamais tant de faux témoins n’ont environné un homme si obscur 2. »
1. En témoigne notamment la Correspondance de Champ Libre, vol. I et II, Paris, Gérard Lebovici, 1978 et 1981.
2. Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici, p. 10.