1.7 Faits et gestes
1972-1994 : les bonheurs de l’exil
« J’ai donc eu les plaisirs de l’exil, comme d’autres ont les peines de la soumission. »
Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici, p. 92
« Après cette splendide dispersion, j’ai reconnu que je devais, par une soudaine marche dérobée, me mettre à l’abri d’une célébrité trop voyante 1. » Les vingt dernières années de la vie de Guy Debord sont placées sous le signe d’un exil assumé, d’une volonté ferme de préserver son absolue liberté, de vivre « comme
j’ai dit qu’il fallait vivre 2 », de se tenir à l’écart des multiples entreprises groupales se réclamant du situationnisme (mieux vaut jamais que tard), et d’échapper aux sollicitations et aux pressions les plus diverses du pouvoir. Plus que jamais, il se présente comme l’ennemi du spectacle et il y parvient en pariant sur la clandestinité, le voyage et la mobilité : « Je suis exercé de longue date à mener une existence obscure et insaisissable 3. » Cette façon de vivre, celle d’un homme qui dénie simplement aux autres et plus particulièrement aux « médiatiques » tout droit de regard sur lui-même, favorisera beaucoup de légendes et de spéculations sur
sa personne, tant il paraît impensable qu’un homme choisisse de cultiver l’art de bien vivre, et occasionnellement celui de bien écrire, sans éprouver le besoin
de le faire savoir hebdomadairement sur un plateau de télévision.
Le reflux politique des années qui suivent Mai-68 conduit Debord à quitter Paris, à chercher des lieux où les aventures et les passions sont encore possibles.
À partir de 1972, il habite un certain temps à Florence, dans une Italie qui est toujours en situation pré-insurrectionnelle. Ce qui n’est plus possible à Paris l’est encore à Florence, où Debord peut revivre « les plus beaux désordres » de sa jeunesse avant d’être contraint de quitter cette ville. Il séjournera aussi régulièrement à Venise, ville baroque faite pour la dérive et la mélancolie, qui occupera une place centrale dans son dernier film, In girum imus nocte et consumimur igni. Après Florence, il partagera son temps entre Arles, l’Auvergne (il achète une maison à Champot, un hameau isolé en Auvergne, décrite dans Panégyrique comme un lieu d’orages, de vent et de neige 4), ou encore l’Espagne. S’il est en effet un pays où Debord se sentira véritablement chez lui, c’est l’Espagne à peine sortie du franquisme. La révolution y semble encore possible, les anarchistes plus authentiques qu’ailleurs 5 et la rencontre de celle qu’il appelle dans Panégyrique l’« Andalouse », sa dernière passion, coïncide avec de nombreux séjours à Séville : « Mais c’est dans un autre pays qu’avait paru cette irrémédiable princesse, avec sa beauté sauvage, et sa voix. “Mira como vengo yo”, disait très véritablement la chanson qu’elle chanta. Ce jour-là, nous n’en écoutâmes pas plus avant. J’ai aimé longtemps cette Andalouse. Combien de temps ? “Un temps proportionné à notre durée vaine et chétive”, dit Pascal 6. »
1. In girum imus nocte et consumimur igni, p. 268-269.
2. Panégyrique, tome premier, p. 53 (éd. Gallimard).
3. In girum imus nocte et consumimur igni, p. 272.
4. Panégyrique, tome premier, p. 56-57.
5. Voir l’épisode des Appels de la prison de Ségovie (fiche 1.9).
6. Panégyrique, tome premier, p. 55.