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Guy Debord / Faits et gestes
 

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1.6 Faits et gestes
Dissolution

« Les avant-gardes n’ont qu’un temps ; et ce qui peut leur arriver de plus heureux, c’est, au sens plein du terme, d’avoir fait leur temps. Après elles, s’engagent des opérations sur un plus vaste théâtre. On n’en a que trop vu, de ces troupes d’élite qui, après avoir accompli quelque vaillant exploit, sont encore là pour défiler avec leurs décorations, et puis se retournent contre la cause qu’elles avaient défendue. »
In girum imus nocte et consumimur igni, p. 266

Guy Debord a été le fondateur et le principal animateur de l’IS, entre 1957 et 1971. Il est encore celui qui prend l’initiative de la dissoudre lorsqu’il juge qu’elle a « fait son temps » et que certains de ses compagnons confondent désormais le situationnisme, devenu prestigieux dans la foulée de Mai-68, avec une rente de situation. Il s’agit encore et toujours d’éviter toute récupération par le pouvoir, toute contamination par la logique du spectacle. Les idées situationnistes sont à la mode ? Alors, il est urgent de dissoudre l’IS : « Jamais on ne nous a vus mêlés aux affaires, aux rivalités et aux fréquentations des politiciens les plus gauchistes ou de l’intelligentsia la plus avancée. Et maintenant que nous pouvons nous flatter d’avoir acquis parmi cette canaille la plus révoltante célébrité, nous allons devenir encore plus inaccessibles, encore plus clandestins. Plus nos thèses seront fameuses, plus nous serons nous-mêmes obscurs 1. » La fin de l’IS est signée Debord. On y retrouve son intransigeance, mais aussi son goût pour l’éphémère, pour ce qui ne dure pas, pour la perte et la perdition ; comme si la fin – dans tous les sens du terme – de l’IS avait toujours été sa dissolution.
Debord n’hésite pas à dissoudre, comme il n’a jamais hésité à rompre avec ceux qui le suivaient lorsqu’il estimait que c’était nécessaire, ou à les exclure. Avec la dissolution de l’IS, il démontre d’ailleurs clairement son peu de goût pour le pouvoir et les situations acquises (après tout, il lui serait facile, à lui aussi et surtout à lui, de profiter de la gloire neuve de l’IS plutôt que de la saborder et de faire vœu de clandestinité). S’il a dissous, rompu, exclu, ce n’est pas pour préserver son autorité, mais au contraire pour s’en déprendre, pour garder ou reprendre sa liberté – la seule chose qui compte vraiment pour lui – et pour obliger ceux qui lui ont parfois énormément demandé à assumer la leur : « La pratique de l’exclusion me paraît absolument contraire à l’utilisation des gens : c’est bien plutôt les obliger à être libres seuls – en le restant soi-même – si on ne peut s’employer dans une liberté commune. Et j’ai refusé d’emblée un bon nombre de “fidèles disciples” sans leur laisser la possibilité d’entrer dans l’IS, ni par conséquent d’être exclus 2. »

1. Guy Debord, La Véritable Scission dans l’Internationale, p. 80 (éd. Fayard).
2. Lettre à Asger Jorn, 23 août 1962, Correspondance, vol. 2.