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Guy Debord / Faits et gestes
 

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1.3 Faits et gestes
Potlatch - L’Internationale lettriste

« La beauté nouvelle sera DE SITUATION, c’est-à-dire provisoire et vécue. »
Potlatch 5

Entre les lettristes de la première heure (Isidore Isou, Gabriel Pomerand, Maurice Lemaître) et Debord et ses complices, la rupture interviendra dès l’automne 1952. Avec Serge Berna, Jean-Louis Brau et Gil J. Wolman, Debord vient de fonder, non sans humour, une Internationale lettriste qui n’est ni lettriste, ni vraiment internationale. L’enjeu ? Rompre définitivement avec les activités de décomposition de l’art dont raffolent les lettristes, faire enfin passer la poésie dans la vie, exiger que la beauté soit non plus dans les livres ou les tableaux, mais dans les situations vécues. Toute la problématique du situationnisme encore à venir se met ainsi déjà en place.
Un tel projet va rapidement exiger un groupe plus structuré que pendant la période de l’« âge d’or », et aussi un instrument critique. Dès 1954, avec une équipe presque entièrement renouvelée (des premiers compagnons, seul Gil J. Wolman est encore là), Debord lance Potlatch, « Bulletin d’information du groupe français de l’Internationale lettriste », mais on chercherait bien entendu en vain les autres sections. Il s’agit d’un simple bulletin ronéotypé (trente numéros parus entre 1954 et 1957), jamais mis en vente, mais donné à un certain nombre d’individus. Principe du potlatch, qui est à la fois don et défi : « Potlatch, envoyé à des gens bien répartis dans le monde, nous permet de troubler le circuit et quand nous le voulons. Quelques lecteurs ont été choisis arbitrairement. Vous avez tout de même une chance d’en être 1. »
La revue Potlatch a été éclipsée par la prestigieuse Internationale situationniste, qui paraîtra de 1958 à 1969. Injustement, car on y trouve déjà l’essentiel des propositions qui feront la fortune des années situationnistes : l’appel à un art qui soit « de situation », c’est-à-dire vécu, les principaux thèmes de la psychogéographie (voir fiche 2.2), la théorie et la pratique du détournement (voir fiche 2.1), ainsi que de nombreuses prises de position politiques aussi clairement anti-impérialistes qu’anti-staliniennes. Potlatch se distingue aussi par la férocité de ses attaques contre les intellectuels, les écrivains et les artistes (surtout français) qui ont fait de la subversion le fonds de commerce de leurs carrières plus ou moins réussies. André Breton y est toujours évoqué sous le joli nom de « Dédé-les-Amourettes 2 », Antonin Artaud est traité de « cadavre surfait 3 », Jean Genet de « pourriture esthétique et morale 4 », Francis Ponge de « canaille » 5, et Julien Gracq se voit reprocher d’avoir mérité le prix Goncourt : « Ce n’est rien de refuser le prix Goncourt. Encore faut-il ne pas l’avoir mérité 6. » Mais le pompon revient sans doute à Sartre, continuellement et copieusement insulté, emblème de l’intellectuel engagé dans toutes les mauvaises causes, à commencer par la sienne : rien n’est plus étranger au situationniste Debord que l’idée sartrienne d’une « situation de l’écrivain ». Et aucune période de sa vie ne témoigne aussi explicitement de ce qui est peut-être essentiel dans sa position – à en croire en tout cas l’hostilité qu’il n’a cessé de susciter dans le milieu concerné : un refus absolu d’occuper la place si française de l’« intellectuel » autoproclamé conscience du monde.

1. Potlatch 2.
2. Potlatch 15, 17, etc..
3. Potlatch 22.
4. Potlatch 18.
5. Potlatch 23.
6. Potlatch 24.