1.2 Faits et gestes
Traversée du lettrisme : l’âge d’or
« Entre la rue du Four et la rue de Buci, où notre jeunesse s’est si complètement perdue, en buvant quelques verres, on pouvait sentir avec certitude que nous ne ferions jamais rien de mieux. »
Panégyrique, tome premier, p. 40
Guy Debord rencontre les lettristes regroupés autour d’Isidore Isou en 1951 à Cannes, et décide de les rejoindre à Paris. Il voit en eux les héritiers des dadaïstes et des surréalistes, qu’il lit et admire depuis longtemps. Dans un contexte intellectuel et artistique dominé par l’existentialisme sartrien, les lettristes représentent à ses yeux le seul mouvement d’avant-garde réellement subversif de l’après-guerre, le seul qui soit à la hauteur de la vocation révolutionnaire des avant-gardes de l’entre-deux-guerres.
Mais Debord ne sera jamais véritablement lettriste. Il n’est pas séduit par les expérimentations esthétiques des lettristes (notamment la poésie onomatopéique, qui consiste à décomposer ou désarticuler le langage en purs sons). Ce qui l’intéresse chez eux, c’est un style de vie, un goût du défi et de la provocation, un pari sur les dispositions subversives de la jeunesse. Les années lettristes de Debord, ce sont des années aventureuses, consacrées surtout aux plaisirs en tous genres et au désuvrement. De 1951 à fin 1953, il fréquente assidûment les cafés les plus mal famés de Saint-Germain-des-Prés, où l’on trouve des petits délinquants, quelques déserteurs et des mineures en fugues, tous ceux et celles qu’il appelle les « voyous et les voyelles ». Debord et ses compagnons ne cultivent guère que l’art de la perdition. Jamais l’avant-garde n’aura été aussi belle que dans ce mouvement de renoncement à ses pratiques désormais convenues, jamais elle n’aura autant été à la hauteur de son projet d’en finir avec l’art que dans cette belle obstination à ne rien faire, à ne rien créer, à ne laisser ni uvres, ni traces, ni monuments. « C’est là que nous avons acquis cette dureté qui nous a accompagnés dans tous les jours de notre vie, et qui a permis à plusieurs d’entre nous d’être en guerre avec la terre entière, d’un cur léger 1. » Ce que Debord a pu écrire et penser plus tard vient (aussi) de là : d’une expérience-limite, d’une capacité de vivre dans un pur présent vide de projets et d’uvres.
1. In girum imus nocte et consumimur igni, p. 243-244.