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Guy Debord / Faits et gestes
 

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1.1 Faits et gestes
De l’enfance aux enfants perdus

« Ainsi donc, je suis né virtuellement ruiné. Je n’ai pas à proprement parler ignoré que je ne devais pas attendre d’héritage, et finalement je n’en ai pas eu. »
Panégyrique, tome premier, p. 25 (éd. Gallimard)

L’enfance et la jeunesse de Guy Debord peuvent être placées sous le signe de la perte, d’abord subie, puis renversée en un désir de perdition qu’il faut comprendre également comme un désir de liberté absolue. Tout commence avec la ruine financière de sa famille, intervenue dès 1927 avec la mort du grand-père maternel, Vincenzo Rossi, qui possède une fabrique de chaussures dont les restes seront emportés au cours des années suivant le krach de 1929. Debord naît (en 1931) sur fond d’héritage disparu, mais ce sont d’autres pertes qui ont fini par lui donner son goût pour la perdition. Son père, Martial Debord, est atteint de tuberculose à peu près au moment de la naissance de son fils et meurt alors que celui-ci n’est âgé que de quatre ans. Il n’y a rien à hériter, et plus personne dont hériter. Sa mère, très jeune au moment de sa naissance, se désintéresse vite de l’éducation de son fils, qui est prise en charge par sa grand-mère. Elle a deux autres enfants (en 1940 et 1942) qui, contrairement à Guy Debord, sont adoptés par le notaire Charles Labaste, devenu en 1944 son second époux. Dans ces circonstances, il aurait effectivement été difficile pour Debord d’ignorer qu’il ne devait pas attendre d’héritage.
Sa force aura été d’assumer une telle situation plutôt que de la subir. Il tire son sens de la liberté du fait qu’il n’a plus rien à perdre. Il est né ruiné, déshérité presque, et il décide que, puisqu’il en est ainsi, il ne devra jamais rien ni aux « siens » ni à personne. « Il n’y aura ni retour ni réconciliation. La sagesse ne viendra jamais », déclare-t-il en 1978 1. Tel est le programme qu’il se fixe dès sa jeunesse, et auquel il se tient jusqu’à la fin de sa vie. Perdu de vue par les siens, Debord s’inscrit volontairement dans le camp des enfants perdus, à l’image des jeunes soldats voués aux missions dont on ne revient pas. Jeunesse dorée, très libre, et dès que possible, après avoir passé pour la forme un bac à Cannes (en 1951), le début d’une vie véritablement aventureuse à Paris, comme pour ne jamais véritablement sortir de l’enfance : « Tout ce qui concerne la sphère de la perte, c’est-à-dire aussi bien ce que j’ai perdu de moi-même, le temps passé, et la disparition, la fuite ; et plus généralement l’écoulement des choses, et même au sens social dominant, au sens donc le plus vulgaire de l’emploi du temps, ce qui s’appelle le temps perdu, rencontre étrangement dans cette ancienne expression militaire “en enfants perdus”, rencontre la sphère de la découverte, de l’exploration d’un terrain inconnu ; toutes les formes de la recherche, de l’aventure, de l’avant-garde 2. »

1. In girum imus nocte et consumimur igni, œuvres cinématographiques complètes, p. 282.
2. Critique de la séparation, œuvres cinématographiques complètes, p. 51-52.