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PRÉFACE
C’est une longue histoire d’amour. Bien sûr, comme dans toutes les histoires d’amour, nous avons pu nous haïr. Mais c’est que nous nous sommes tant aimés ! Et si l’Angleterre n’a eu qu’un bout d’île lointaine à offrir à Napoléon chassé de France, c’est l’Angleterre tout entière qui s’est ouverte à tous ceux qui, Chateaubriand ou futur Louis XVIII, Victor Hugo ou paradoxe ! Napoléon III, ont dû choisir l’exil. Quant aux Stuarts, c’est en France qu’ils ont trouvé refuge, comme les communards en Angleterre. Un bras de mer à traverser, et nous sommes ailleurs : c’est plus radical qu’une frontière, plein aussi d’un tout autre sens. Voilà pourquoi l’Entente cordiale nous semble, avec le recul, une telle évidence. En somme, il fallait effacer Fachoda et voilà tout. Mais le symbole est, à un siècle de distance, tellement plus riche.
Des Mémoires du comte de Gramont, au début du xviii siècle, au Voyage sentimental de Sterne, à la fin du xviii siècle, avec Voltaire en pierre angulaire, le siècle des Lumières a marqué le début d’une double fascination : l’Angleterre, terre de liberté pour le Français, la France, haut lieu d’un certain art de vivre pour les autres. Bien sûr, les choses sont beaucoup moins simples, mais toute histoire d’amour a besoin de repères et, depuis un siècle, ces repères, on les a multipliés.
Alors que j’étais étudiant je préparais le concours qui me ménerait pour neuf ans à Londres dans les années soixante à soixante-dix , j’avais rencontré une vieille dame anglaise. Dans le sillage de J. M. Keynes, elle avait inventé un début d’administration de la culture au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ensemble, la vieille dame et l’étudiant avaient imaginé d’écrire pour la télévision britannique trois douzaines de petits films pour apprendre la France et le français aux écoliers britanniques : c’est avec les quatre jeunes héros de ces films qu’a commencé notre histoire d’amour à nous. Depuis, nous ne nous sommes si j’ose dire pas quittés. Et si c’est à travers de vrais amoureux de l’Angleterre que nous avons appris d’abord à la connaître Valery Larbaud ou même André Maurois, pourquoi pas , c’est souvent par un double jeu de miroirs que nous avons redécouvert la France. Naguère, un Raymond Mortimer nous parlait de Gide mieux que personne, comme un Painter, le premier, éleva un véritable monument à Proust, qui nous en ouvrit bien des portes. De même, un Anthony Sampson, un John Ardagh nous ont raconté la France vue de l’autre côté de la Manche avec une telle vérité que nous y croyons souvent encore ! Pour ne pas parler de Theodor Zeldin, qui continue de nous regarder en coin, ironique et subtil, et nous en dit encore plus sur nous.
Près de dix années passées en Angleterre ont été une formidable école d’apprentissage de la France. Le regard d’un Terry Kilmartin, à l’Observer, celui d’un Harold Hobson qui nous parlait de Claudel, nous ont appris à prendre nos distances vis-à-vis de ce que nous aimions ou haïssions ! chez nous. Mais, c’est qu’elles sont si étroitement mêlées, nos histoires ! Les rois de Shakespeare parlaient français, et combien de soldats britanniques sont morts sur la Somme ? L’anglomanie est un mal français dont on se guérit difficilement. Quant à l’invasion actuelle du Périgord ou de la Provence, pour ne pas parler de la seule Bretagne, par des troupes entières venues de Grande-Bretagne, elle est la plus plaisante des colonisations qui se puisse imaginer. Et nous n’oublierons jamais que, pendant l’été 1940, ce furent tous les hommes de l’île de Sein que l’Angleterre accueillit sur son sol.
Angleterre : nous parlons d’Angleterre, nous ne saurions pourtant oublier l’Auld Alliance qui, depuis combien de siècles, elle, unit la France à l’Écosse ! Mais c’est qu’entre le Royaume-Uni tout entier et la France des liens sans nombre n’ont cessé de se lier. Henry Seymour, dit « Milord l’arsouille », et certain prince de Galles amoureux de Paris ont répondu, en somme, aux rêveries remplies de gratitude d’un Chateaubriand à Londres. Pour Berlioz, que nous, Français, avons si mal aimé, c’est par deux fois que l’Angleterre a su l’écouter. De son vivant, quand elle lui ouvrait des salles de concert que Paris lui refusait. Et cent ans après sa mort, quand Colin Davis et David Cairns furent les premiers à le faire redécouvrir au monde. Aujourd’hui, un Philippe Mansel nous raconte mieux que personne (Paris, capitale de l’Europe 1814-1852) ce double mouvement de sympathie d’un peuple vers l’autre qui, dès le lendemain des guerres napoléoniennes, poussa les Français à admirer éperdument les sociétés politique et économique britanniques, et les Britanniques à venir par milliers s’installer en France pour y vivre, selon un code moral et artistique qu’ils ne trouvaient pas chez eux. À la même époque, Byron était quasiment le poète le plus lu en France et Walter Scott le romancier le plus populaire, tandis que l’édition française multipliait les publications sur l’histoire et le modèle britanniques. Pendant ce temps, un Guizot se targuait d’avoir deux patries et Vigny traduisait Othello.
On l’aura compris, nous parlons ici un peu d’histoire mais surtout d’amitié, d’admiration, d’intérêt, voire tout simplement d’amour. D’amour : on veut le redire. L’Entente cordiale a scellé les fondements d’un mariage d’amour, non pas devant notaire et curé, mais face à tous ceux qui ont compris depuis longtemps que chacun de nous, britannique ou français, n’a cessé au cours des siècles de s’enrichir de ce qui fait nos différences : la langue, d’abord (oh ! les bowling greens devenus « boulingrins » et la Route du Roi qui s’achève en Rotten Row à Knightsbridge), mais aussi la politique, la littérature, voire les jardins ! Et nous les avons tant aimées, ces différences, que nous les aimons encore, autrement.
Voilà pourquoi une bibliographie qui témoigne de cette double passion nous a paru plus que nécessaire. Mais les ouvrages publiés dans les deux langues et/ou traduits dans l’une ou l’autre sur l’une et l’autre nation sont innombrables. Pour remonter au Déluge, on citera A. J. B. Defauconpret, qui, de 1815 à 1828, ne traduisit pas moins de 422 volumes ! Sans compter ses propres ouvrages. Nous possédions dans notre bibliothèque au moins trois d’entre eux, tous consacrés à Londres autour de 1817. Et depuis lors…
On peut se perdre dans une telle bibliographie. Tant d’ouvrages se sont d’ailleurs perdus ! Qui se souvient de L’Humour anglais, publié voilà plus de trente ans dans la célèbre collection « Que sais-je ? » aux Puf, par le cher Tony Mayer, qui organisait des concerts de musique française au Wigmore Hall et tenait table ouverte à Eaton Place ? Entre Benjamin Britten et Francis Poulenc, Darius Milhaud et Francis Bacon, que la culture franco-britannique y était rayonnante !
C’est pour trouver son chemin dans ce que ces dix dernières années ont vu publier de plus neuf sur le sujet que l’Association pour la diffusion de la pensée française et la division de l’écrit et des médiathèques du ministère des Affaires étrangères ont entrepris la publication de ce (relativement) gros petit ouvrage : sciences sociales, histoire, littérature, y ont leur place, sous la forme du regard croisé qu’échangent sur ces sujets ceux d’ici et ceux d’ailleurs, pour comprendre l’ailleurs vu d’ici et l’ici vu d’ailleurs. Et travailler ensemble à un tel projet, le vouloir et le faire naître, c’est aussi faire preuve de solide et cordiale entente. Outre l’amitié qu’elle suppose, nous avions aussi besoin de cela.
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