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L'ENTENTE CORDIALE, UN ENJEU INTELLECTUEL

 
L’ENTENTE
THE ENTENTE
CORDIALE:
CORDIALE
UN ENJEU
OF INTELLECTUAL
INTELLECTUEL?
CONSEQUENCE!

François-Charles Mougel
Ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud
Ancien Florey Student et Besse Scholar (université d’Oxford)
Professeur d’histoire contemporaine à l’Institut d’études politiques de Bordeaux
Graduate of the École Normale Supérieure, Saint-Cloud
Florey Student and Besse Scholar, Oxford University
Professor of Contemporary History at the Institute for Political Studies, Bordeaux
traduit en anglais par / translated by Polly McLean


Victor Hugo, Cromwell, 1827, acte II, scène ii
Victor Hugo, Cromwell, 1827, Act II, Scene 2

L’Angleterre,
England
toujours, sera sœur
shall ever be
de la France.
France’s sister.
Napoléon Ier (lettre au colonel Wilks, 1816)
Napoleon I (letter to Colonel Wilks, 1816)

L’Angleterre
England and
et la France ont tenu
France have held
dans leurs mains
the destiny
le sort de la terre,
of the world,
celui surtout
and particularly
de la civilisation
European civilization,
européenne.
in their hands.
Que de mal
How harmful was this
nous nous sommes fait !
for us both!
Jack Straw, secrétaire d’État au Foreign Office, 2004
Jack Straw, Foreign Secretary, 2004

Nous souhaitons […]
We also want […]
que les peuples
people to get to know
se connaissent davantage […]
each other better […]
et en finissent avec
and to break down
les stéréotypes qui
the stereotypes which
existent des deux côtés
are there on each side
de la Manche.
of the Channel.
Élisabeth II, dîner d’État à l’Élysée, 2004
Queen Elizabeth II, State dinner at the Élysée Palace, 2004

Nous ne pouvons
We must not
pas laisser les tensions
allow today’s political
politiques du moment […]
tensions […]
nous diviser
to divide us
dans la durée.
over the long term.
Ni les deux grandes
Neither the great
nations que nous sommes,
nations that we are,
ni l’Europe,
nor Europe,
ni l’Alliance atlantique
nor the Atlantic Alliance
ne peuvent se permettre
can afford to indulge
de se désolidariser
a loss of solidarity,
ou de se quereller face
or to quarrel
aux menaces auxquelles
in the face
nous sommes confrontés
of current threats
sur le plan de notre sécurité
to our security
et de notre prospérité.
and prosperity.

Le 8 avril 2004, l’Entente cordiale a eu cent ans.
Il y a un siècle, elle avait été précédée par un échange de visites officielles – celle du roi Édouard VII à Paris, celle du président Loubet à Londres – qui en avaient largement facilité la conclusion. En 2004, les cérémonies protocolaires – les visites d’État de la reine Élisabeth II et du président Chirac respectivement en France et en Grande-Bretagne – conjuguées à la célébration commune du 60e anniversaire du débarquement allié en Normandie, seront d’abord des commémorations. Faut-il y voir un symbole ? Certes, l’Entente cordiale est au premier chef un héritage : celui d’un partenariat qui a souligné ce que les Premiers ministres britannique et français, Tony Blair et Lionel Jospin, ont nommé, en 1998, « la communauté de destin franco-britannique », à travers un siècle marqué par deux conflits mondiaux, la guerre froide, la décolonisation et un processus récurrent de réponses aux défis idéologiques, économiques, sociaux et culturels de la modernisation. Il importera donc d’en analyser l’ancrage historique.

Mais l’Entente cordiale est aussi un état d’esprit, un discours au présent, où chacun des deux pays inscrit son identité au long de cycles alternés de solidarité et de compétition. L’Entente apparaît ainsi comme un miroir où s’échangent leurs « regards croisés » au gré de leurs passions respectives : elle est tout à la fois catalyseur et révélateur de schémas de pensée distincts. Qu’en est-il donc en 2004 ?

Enfin, puisque l’éclat des fastes républicains et de la pageantry monarchique n’évoque pas le deuil mais l’ouverture, faudra-t-il s’interroger sur le sens de l’anniversaire de 2004 : quel peut être le message de l’Entente cordiale pour l’avenir ? À l’heure où les drapeaux américain et allemand vont flotter aux côtés de l’Union Jack et de la bannière tricolore, au moment où l’étendard européen se mêle à toutes les célébrations communes aux membres de l’Union européenne, quel peut être le sens de l’Entente cordiale à l’aube du IIIe millénaire ?

Pour mettre ainsi en perspective passé, actualité et devenir, il convient de ne pas se laisser porter par les passions que les médias se plaisent à déchaîner, mais de mesurer la dimension intellectuelle de l’Entente à travers les travaux qui, depuis une dizaine d’années, en ont accompagné le cheminement. C’est donc le prisme des sciences sociales et humaines qui nous servira de vecteur principal pour comprendre ce qui demeure, aussi, un enjeu culturel.

QUEL ANNIVERSAIRE?

 

Que va-t-on célébrer en 2004 ? D’abord un accord diplomatique, fortement illustré par la photographie, la caricature voire le cinéma.1 Négocié par les ministres des Affaires étrangères Théophile Delcassé et lord Lansdowne, ainsi que par l’ambassadeur Paul Cambon, il comporte trois volets dont les dispositions essentielles sont à l’époque restées secrètes. Le premier consacre l’abandon par la France de ses droits de pêche sur le French Shore de Terre-Neuve en échange, de la part de Londres, d’une indemnité, de la remise des îles de Los, au large de la Guinée, et d’une rectification de frontière au bénéfice du Tchad et du Niger français. Le deuxième volet prévoit l’abandon par la France de toute prétention sur l’Égypte (sur laquelle le Royaume-Uni a établi sa tutelle en 1882), en échange du soutien britannique à l’instauration du protectorat français sur le Maroc, sous condition de créer une zone réservée à l’Espagne sur le rivage méditerranéen, face à Gibraltar. Le troisième, enfin, délimite les zones d’influence respectives de Londres et de Paris au Siam, instaure un condominium franco-britannique sur l’archipel des Nouvelles-Hébrides et reconnaît la domination française sur Madagascar.

Telle qu’elle a été perçue, l’Entente cordiale constitue un achèvement. Elle clôt une période de contentieux colonial, ravivé par les trois crises de la fin du xix? siècle : la question des zones d’influence franco-britanniques au Siam en 1896, le violent affrontement de Fachoda en18982 et les divergences profondes liées à la guerre des Boers de 1899 à 1902. Mais cette perception n’est pas identique des deux côtés de la Manche.3 Côté britannique, elle rassure dirigeants et opinion sur les intentions pacifiques de la France mais ne paraît pas marquer la remise en cause du « splendide isolement », traditionnel depuis 1815, même si le Royaume-Uni s’est rapproché des États-Unis par les accords de 1900-1901, a conclu en 1902 une alliance défensive avec le Japon et s’inquiète de plus en plus des ambitions expansionnistes allemandes. Pour un pays qui, mis à part l’épisode tout à fait particulier de l’indépendance américaine, a toujours été vainqueur depuis 1713 et qui, comme l’affirmait Palmerston, n’a « ni ami ou ennemi permanents mais que des intérêts éternels », l’Entente ne représente qu’un choix conjoncturel dans une politique de recherche d’équilibre diplomatique : l’objectif est de rester au-dessus des menaces et des risques potentiels. Pour la France, frappée par les défaites de 1815 et 1870, en pleine reconstruction identitaire après les drames de 1871, l’Entente consolide la renaissance diplomatique du pays inaugurée par l’alliance nouée avec la Russie en 1894. Mais, au-delà, l’accord de 1904 abolit le rôle historique du Royaume-Uni, et plus précisément de l’Angleterre, comme ennemi héréditaire de la France. C’est-à-dire une vision qui remontait à la conquête normande de 1066 en passant par la guerre de Cent Ans, l’affrontement avec Louis XIV, les guerres de la Révolution et de l’Empire, une épopée tantôt tragique, tantôt glorieuse, où brillent les noms de deux héros symboliques : Jeanne d’Arc et Napoléon I??. Désormais, pour la France, l’ennemi héréditaire, c’est l’Allemagne. D’où la nécessité pour Paris de tourner l’Entente vers le futur : les crises marocaines de 1905-1906 et 1911 confirment le soutien anglais escompté, tandis que la convention anglo-russe de 1907 transforme d’un coup l’accord de 1904 en une Triple-Entente qui, consolidée par les crises, se changera en alliance de fait le 5 septembre 1914, quand les trois pays, entrés début août dans la Grande Guerre, se promettront de ne pas signer de paix séparée.4 L’objectif de 1904 sera alors atteint.

En soi, l’Entente de 1904 ne constitue pourtant pas la première expérience de rapprochement entre Londres et Paris. Sans oublier les bonnes relations du temps de Cromwell et de la Restauration anglaise (1660-1688) ou celles du début du règne de Louis XV, on peut rappeler l’anglophilie de la Restauration française de 1814 à 1830 et on doit surtout insister sur l’époque de la monarchie de Juillet (1830-1848), qui voit s’établir une réelle complicité idéologique et diplomatique entre la France et le Royaume-Uni. C’est en 1843, dans son « discours du Trône », que Louis-Philippe souligne « la sincère amitié qui [l]’unit à la reine de Grande-Bretagne » et affirme : « la cordiale entente qui existe entre mon gouvernement et le sien me confirme [dans cette confiance.»5

Celle-ci survivra à la révolution de 1848 et, après la lutte commune lors de la guerre de Crimée (1854-1856) ou le traité de libre-échange

Cobden-Chevalier de 1860, s’épanouira dans les bonnes relations unissant Napoléon III et la reine Victoria. Après la défaite française face à la Prusse en 1871, qu’elle n’a pas pu ni voulu empêcher, la Grande-Bretagne ne voit dans la France qu’une rivale en impérialisme mais non une ennemie. Et, déjà en 1896, au temps des disputes sur le Siam, on avait parlé d’« Entente manquée ». Si la Grande-Bretagne s’en satisfait, c’est donc la France qui au départ a eu le plus besoin de l’Entente cordiale et en a ressenti le plus le bénéfique soutien. Cela explique sans doute que ce soit toujours en français que le concept même d’Entente cordiale se soit exprimé de part et d’autre du Channel.

Si l’accord de 1904 a marqué une telle césure dans l’histoire franco-britannique, ce n’est donc pas tant en raison de son contenu que du climat qu’il a créé : un état d’esprit de confiance mutuelle qui n’efface ni les susceptibilités ni les suspicions réciproques, mais ouvre un avenir de coopération potentielle. Ce n’est donc pas seulement un souvenir mais un choix d’ouverture que l’on va célébrer en 2004, alors que les dispositions du traité fondateur sont désormais, parfois depuis très longtemps, pour le Siam, parfois plus récemment (1980) pour les Nouvelles-Hébrides, obsolètes.

En 2004, l’Entente cordiale existe toujours et ce qui n’était d’abord qu’un accord de circonstance s’est mué en une alliance de fait (1914-1918, 1939-1940) ou de droit (depuis le traité de Dunkerque de 1947). Et pourtant cette relation demeure toujours passionnelle. En effet, si l’Entente voire l’alliance sont célébrées au temps des crises (1914, 1938-1940, 1956) et des grands événements (1919, 1944, 1973, 1994), le climat des rapports entre les deux pays reste souvent plutôt tendu. Pour s’en tenir à l’actualité, la France s’inquiète des menées britanniques en Europe ou du soutien systématique de Londres à Washington, presse et dirigeants assimilant Grande-Bretagne et États-Unis dans une commune menace « anglo-saxonne ». De leur côté, les Britanniques sont prompts au French bashing, comme l’illustrent la crise de la vache folle ou les divergences sur l’Irak. Mais ces visions critiques ne sont pas identiques.

En France, l’heure n’est plus à l’anglomanie qui a tant fleuri aux xviii? et xix? siècles ni même à l’anglophilie qui s’est épanouie à plusieurs reprises au cours de la première moitié du xxe siècle.6 Elle n’est pas, non plus, sauf dans les phases de compétition sportive, à l’anglophobie systématique.7 Elle est plutôt au constat « mitigé » : « Perfide Albion ! douce Angleterre ? », comme le titre la récente anthologie de Marc Vion ; « Angleterre ou Albion : entre fascination et répulsion », comme l’annonce un prochain colloque sur l’Entente cordiale, prévu à Lille à l’automne 2004. La différence entre l’image – Albion – et le titre – Angleterre – marque ainsi la distinction entre virtuel et réel, autrement dit une incontestable capacité de distanciation. Par contraste, la Grande-Bretagne est fortement empreinte de gallophobie, dont presse, dirigeants et opinion publique semblent souvent se repaître rituellement : même le francophile Julian Barnes évoque dans ses études sur la France8 « l’exquise ennemie », expression que les Anglais du temps des Tudors utilisaient pour désigner le pays d’en face ! L’absence d’alternative à l’intitulé « France » semble ainsi indiquer une fusion entre image et réalité de ce côté-là de la Manche.

Le rôle des images est donc essentiel dans la définition de l’ambiance franco-britannique, et les poncifs ou les mythes ne manquent pas ! Aujourd’hui les Français perçoivent la Grande-Bretagne à travers la presse « people », les livres humoristiques de David Lodge ou Le Journal de Bridget Jones, les films tirés des fictions « magiques » de Tolkien – Le Seigneur des anneaux – ou de J. K. Rowling – Harry Potter –, les « créations-reportages » tels Gosford Park, Billy Elliot ou The Full Monty ou des documentaires comme celui de la Bbc relatif à l’ascension politique de Tony Blair. De leur côté, les Britanniques s’initient à la France à travers les images parisiennes ou provençales de Ted Jones ou de Peter Mayle9 par exemple, des films tels que Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, sans parler des sarcasmes de la presse tabloïd à chaque déconvenue, politique ou sportive, de la France !

Si les médias se complaisent dans les clichés, les mythes ou les invectives opposant les « rosbifs » aux « froggies », certains journalistes ont voulu porter témoignage des réalités, tels, en France, René Dabernat, Philippe Daudy, Bernard Rapp ou Alain Woodrow,10 et en Grande-Bretagne Jonathan Fenby ou John Ardagh.11 On note aussi la volonté de replacer les relations contemporaines dans un continuum historique plus long, quitte parfois à insister autant sur les « mésententes culturelles »12 que sur la complicité et le partenariat socio-intellectuels. En témoignent aussi bien la réédition de textes essentiels d’historiens, de politologues ou d’essayistes des trois derniers siècles (Pepys, Macaulay, Gibbon, Guizot, Tocqueville, Trevelyan, Taine, Voltaire, etc.13) que la publication d’anthologies comme celles de Marc Vion, de Paul Gerbod ou de Jacques Gury,14 de fresques (celle de Robert Gibson15 par exemple) ou de témoignages illustrés sur les réalités réciproques de la France et de l’Angleterre.16 On constate d’ailleurs, à ce propos, un processus croissant de cross fertilization conceptuel : ainsi Peter Ackroyd17 admet-il la notion d’Albion qui semblait surtout réservée à l’usage français, tandis que l’universitaire J. Raimond18 transpose pour l’Angleterre la méthode des « lieux de mémoire » utilisée pour la France par l’équipe de Pierre Nora et que l’oxonian Robert Gildea19 insiste sur le rôle du passé dans la conscience nationale française. On touche là aux recherches de grands intellectuels, notamment des historiens ou des politistes, qui ont entrepris de découvrir les spécificités de « l’ami d’outre-Manche », tels Monica Charlot et François Bédarida pour la France, dans la suite d’André Siegfried ou d’Élie Halévy,20 ou, pour l’Angleterre, les analyses de Theodore Zeldin, dans la lignée d’Edmund Burke ou d’Arthur Young,21 sans oublier les synthèses transnationales comme celle de François Crouzet, François Bédarida et Douglas Johnson22 publiée il y a déjà un quart de siècle. C’est parce qu’il importe de placer les relations franco-britanniques au niveau de l’intelligence de l’esprit qu’il convient d’analyser comment chacun des membres du « couple » étudie son partenaire, même si les poncifs des médias peuvent être révélateurs ! Après tout, comme le disait l’humoriste français Jean Amadou en 1999 : « L’ennemi héréditaire, ce n’est pas toujours fait pour qu’on lui fasse la guerre. Ça permet de temps en temps que l’on passe sur lui sa mauvaise humeur23 ! »

 

LES LIEUX ET LE CADRE DES ÉTUDES FRANCO-BRITANNIQUES

 

Où et comment étudie-t-on le voisin du rivage d’en face ? Nous nous situerons bien entendu ici au niveau de la recherche et de l’enseignement supérieur pour présenter, sans aucun souci d’exhaustivité, quelques grandes lignes directrices.

En Grande-Bretagne, les disciplines concernées regroupent principalement la science politique, le droit, l’histoire, l’économie et des matières pluridisciplinaires comme Ppe (Philosophy, Politics, Economics), les French Studies (langue et culture) et les European Studies, ces dernières en rapide expansion depuis une quinzaine d’années. Si les études relatives à la France se retrouvent ainsi présentes dans la plupart des quatre-vingt-dix établissements d’enseignement supérieur britanniques, certaines institutions s’y consacrent plus particulièrement, tels le Centre d’études européennes, Nuffield et St Antony’s Colleges à Oxford, la London School of Economics et l’Institute of Historical Research de Londres ou, dans le domaine plus « diplomatique », le Royal Institute of International Affairs. Des groupements, par exemple l’Association for the Study of Modern and Contemporary France, basée à l’université de Birmingham avec des antennes en France, servent également de pôles fédérateurs aux travaux universitaires sur le monde francophone. Mais on ne saurait oublier que, si le français reste la première langue étrangère étudiée au Royaume-Uni, la réforme de 1988, en introduisant dans l’enseignement secondaire un étroit Curriculum National, a réduit le rôle des langues dans la formation des élèves, ce qui a eu pour effet, à l’échelon du supérieur, de réduire la place des civilisations étrangères dans l’enseignement ou de les réorienter dans un sens plus « pratique » – notamment dans le cadre des management studies. D’où, pour les « études françaises », une moindre incitation à la découverte spécifique de la patrie de Molière et de Napoléon ! À l’inverse, l’effort britannique proprement dit est largement compensé ou soutenu par les travaux très nombreux et importants menés dans les pays anglophones (Canada, Australie et surtout États-Unis), dont il ne sera pas question ici mais qui devraient être pris en compte si l’on voulait un bilan global des recherches anglo-saxonnes sur la France.

En France, les études sur la Grande-Bretagne se retrouvent naturellement présentes dans les quelque cent universités et grandes écoles de l’Hexagone. Les disciplines concernées sont, bien sûr, le droit, la science politique, l’histoire, les études anglophones, mais aussi la géographie et les formations pluridisciplinaires comme celles des Instituts d’études politiques (Iep). L’éclosion d’une discipline originale – la civilisation britannique – après 1945 et son inclusion dans le curriculum universitaire (l’agrégation de civilisation anglaise naît en 1977) donnent ainsi la mesure de l’intérêt pour l’étude de la Grande-Bretagne en France, y compris les études écossaises (Grenoble) ou irlandaises (Rennes, Caen), auxquelles on pourrait rattacher les centres dévolus au Commonwealth (Canada, Australie, Inde) à Bordeaux, Rennes ou Paris VIII. Profitant de son statut de première langue étrangère enseignée en France, l’anglais stricto sensu reste vivace malgré la concurrence de l’américain et des études « étatsuniennes », auxquels il est naturellement associé. Parmi les centres et réseaux de recherche signalons, entre autres, ceux de Paris III (langue et culture), Paris IV (civilisation et histoire), Paris VII (institut Charles-V), Paris XIII, le Celcla de Rouen, l’Ecla de Lille, le Gerb de Bordeaux, l’Association des juristes franco-britanniques, le Ceri et la Fondation nationale des sciences politiques (tous deux rattachés à l’Iep de Paris), la Société des anglicistes de l’enseignement supérieur et surtout le Centre de recherche en civilisation britannique (Crecib), transdisciplinaire et transuniversitaire, qui constitue un pôle majeur des études sur le monde anglophone. La création en 2002, à Paris XIII, d’un réseau européen d’études sur le même thème, en lien avec les universités anglaises de Portsmouth, Warwick et Loughborough, montre que la France reste l’un des pays les plus fascinés par son partenaire de l’Entente cordiale.

À ces structures universitaires s’ajoutent, outre les ambassades et leurs services culturels et linguistiques, les centres de contact, d’information et de recherche créés par les États eux-mêmes. À l’Institut britannique de Paris et aux antennes du British Council répondent ainsi l’Institut français du Royaume-Uni de Londres, la Maison française d’Oxford ou l’Institut d’Édimbourg. Plusieurs séries de bourses facilitent les liens entre les centres de recherche : bourses Besse d’Oxford, bourses Lavoisier de la Maison française, bourses de la fondation Thiers de Londres, bourses du British Council ou de l’Esrc (ancien Ssrc), bourses transnationales du Programme Alliance (1989) et bourses Entente cordiale créées en 1995 à l’initiative du président Chirac et du Premier ministre Major (celles-ci ont déjà aidé plus de quatre cents chercheurs). Tout cela est renforcé par les flux massifs et fructueux d’échanges d’étudiants, enseignants et chercheurs, stimulés par les programmes européens Erasmus-Socrates ainsi que par les programmes spécifiques des universités dans leurs domaines respectifs. On n’oubliera pas non plus que le Conseil franco-britannique, créé en 1972, compte aux côtés des politiques, des hauts fonctionnaires, des diplomates et des leaders du monde économique et culturel, un nombre significatif d’universitaires des deux pays, dont les travaux nourrissent la réflexion et les propositions des décideurs français et anglais en vue d’une coopération renforcée.

Tous ces lieux de recherche et de contact contribuent donc à un renforcement permanent des liens entre le Royaume-Uni et la France,

mais il est évidemment difficile d’en appréhender l’ampleur et l’efficacité au-delà des données quantitatives sur les échanges d’enseignants, chercheurs, doctorants et étudiants, qui portent sur plusieurs centaines chaque année, rien que dans le domaine des sciences humaines et sociales. Sans en faire un indicateur absolu, il nous a alors semblé que la production d’ouvrages scientifiques permettrait de mieux apprécier, par ses caractères et ses cibles, la nature qualitative de « l’Entente cordiale intellectuelle ». C’est pourquoi nous tenterons d’en analyser les spécificités avant d’en rechercher la signification.

 

L'ENTENTE CORDIALE: UN SUJET INTELLECTUEL

 

Sans vouloir ici faire doublon avec l’analyse bibliographique qui sera présentée plus avant dans ce recueil, il nous a paru intéressant de voir comment les intellectuels français et britanniques ont étudié, depuis une dizaine d’années, les relations entre les deux pays. D’emblée on soulignera qu’elles ont suscité un courant notable de travaux qui, pour s’en tenir aux seuls ouvrages de sciences sociales et humaines, à l’exclusion de ceux, très nombreux, relatifs aux études linguistiques (techniques d’apprentissage, dictionnaires, manuels de littérature et de civilisation), atteint un total de plus de cinq cents titres. Mais, sur ce chiffre, on ne compte qu’assez peu d’ouvrages consacrés à l’Entente cordiale même ou à une vision synthétique des rapports franco-britanniques dans la lignée des livres de Neville H. Waites et Gilbert Martineau, de l’étude comparée des politiques étrangères de Londres et de Paris publiée en 1990 par Françoise de la Serre, Jacques Leruez et Helen Wallace24 et, bien entendu, de la synthèse éditée par le ministère des Affaires étrangères français en 199625 : citons ceux de Philip Bell en 1997 et Guy Bonnefoy en 2000 et les publications récentes, liées à l’anniversaire de 2004, de J. Viot, Christine Geoffroy, Maurice Vaïsse, Richard Mayne et Douglas Johnson.26 Mais cette situation n’est peut-être que le simple reflet d’un constat d’évidence : l’Entente cordiale constitue une donnée définitive qui ne nécessite plus d’explicitations ou de justifications sans cesse recommencées ! Aux visions globales, les spécialistes ont donc, semble-t-il, préféré les regards croisés, traduisant ainsi les politiques éditoriales des principaux éditeurs tels, côté français, Ellipses, Presses universitaires de France, Armand Colin, Ophrys-Ploton, Hachette, Aubier, La Documentation française, Autrement, ou, du côté britannique, Sage, Macmillan-Palgrave, Polity, Routledge, Blackwell, Ashgate, Verso, Weidenfeld & Nicolson, parmi bien d’autres maisons, y compris les presses de nombreuses universités (Bordeaux, Villeneuve-d’Ascq, Paris III et IV, Rennes, Grenoble, Cambridge, Oxford, Birmingham, Manchester, etc.).

 

QU'EN EST-IL DES DISCIPLINES ET DES SUJETS?

 

En France, ce sont l’histoire et l’actualité politique qui dominent. La perspective temporelle de longue durée ouverte par Élie Halévy ou Paul Mantoux dans l’entre-deux-guerres et poursuivie dans les années 1960-1970 par Roland Marx, François Crouzet, François Bédarida, Jacques Leruez et François-Charles Mougel27 se maintient avec les synthèses récentes de ces mêmes auteurs ou d’autres, tels Philippe Chassaigne, Bernard Cottret, Bertrand Lemonnier ou François-Joseph Ruggiu.28 Qu’ils concernent l’histoire globale ou l’histoire thématique (politique, économique, diplomatique, sociale ou culturelle), ces ouvrages ne s’inscrivent pas dans une approche dogmatique ou idéologique. L’influence de l’École des Annales est perceptible dans la prise en compte des forces profondes et des mentalités, mais sans impératif méthodologique : l’insistance sur les événements, les phases politiques et les personnalités le démontrerait à l’évidence. On peut à ce propos évoquer des thèmes privilégiés dans la production des dix dernières années, comme l’époque « moderne » du xvi? au xviii? siècle29 ou l’ère victorienne,30 des périodes ou des événements marquants comme les années Wilson ou la guerre des Malouines,31 le fascisme des années 1930,32 la Seconde Guerre mondiale,33 des faits de société comme la pauvreté, la religion, l’éducation,34 ou encore les études consacrées à telle ou telle région du Royaume-Uni (Écosse, Irlande35). Tous ces ouvrages témoignent d’une pluralité d’angles d’analyse de l’histoire britannique propre aussi bien aux disciplines concernées (l’histoire, la science politique et la civilisation) qu’aux thématiques de recherche des divers centres universitaires. De même, les nombreux livres consacrés à de grandes figures comme Élisabeth I??, Marie Stuart, le duc de Buckingham, Charles I??, Wellington, Castlereagh, la reine Victoria, Édouard VII, Churchill, Margaret Thatcher,36 soulignent l’intérêt pour le caractère « incarné » de l’histoire britannique. Pareillement, l’étude des villes, lancée dans un premier temps par la revue Autrement avec Édimbourg, Londres ou Oxford, se poursuit, autour de la capitale anglaise, parfois en comparaison – dans la lignée de Dickens – avec Paris.37

Si l’histoire domine la production intellectuelle française, elle n’est toutefois pas seule. Parmi les autres sciences sociales et humaines, la philosophie, mis à part quelques travaux sur Hobbes, Locke ou Wittgenstein, se fait rare, et le droit38 est peu présent en tant que tel. En revanche, tous les manuels de droit constitutionnel ou de droit privé insistent sur les spécificités du droit anglais, plus rarement du droit écossais, et soulignent la surimposition aux divers droits « britanniques », comme au droit français, du droit européen, en rapide expansion depuis une vingtaine d’années. De même, la fin de l’ère thatchérienne a vu se ralentir le flux d’ouvrages consacrés à l’économie (en dehors des études à caractère historique,39 dans la lignée des travaux de François Crouzet). À l’inverse, la perspective économique est fortement présente dans les études et revues consacrées au blairisme, signe, comme nous le verrons, de la recherche récurrente, du côté français, d’un modèle britannique applicable aux réalités « gauloises ». En revanche, en complément de l’histoire des idées,40 la science politique a fortement contribué, à côté de l’histoire du temps présent, aux études sur les « temps forts » de l’actualité britannique, notamment dans le cadre de la revue annuelle de l’Institut français des relations internationales (Ramses) ou des numéros spéciaux de la revue Pouvoirs,41 la série d’études publiées au moment des élections législatives britanniques de 2001, qui ont vu la confirmation des travaillistes au pouvoir42 ainsi que les mises au point, parfois critiques, sur la situation présente.43 Sur ce point, plus les dates de publication coïncident avec les dates d’étude, plus la science politique et le journalisme d’investigation se rapprochent dans une perspective qui apparaît autant « politique » qu’universitaire.44 Par contraste, les ouvrages d’ensemble sur les institutions, les partis, les mentalités conservent une dimension clairement pédagogique ou explicative, sans véritable interprétation « idéologique».45 Somme toute, la vision française du Royaume-Uni se veut essentiellement concrète et factuelle, ce qui n’empêchera pas, comme nous le verrons, la recherche, au sein de cette approche factuelle, de références et d’une possible modélisation. Mais on est loin des interprétations marxisantes ou structuralistes qui avaient prévalu dans les années 1960-1980 quand la Grande-Bretagne, par sa spécificité même, semblait mal cadrer avec les schémas dominants de la recherche française en sciences humaines et sociales (voir, par exemple, les analyses des révolutions anglaises du xvii? siècle, de la révolution industrielle ou de la « maladie britannique » des années 1970). La comparaison des articles anciens et récents de grandes revues comme les Annales, la Revue d’histoire moderne et contemporaine voire la Revue française de civilisation britannique, la Revue française de sociologie, par le continuum chronologique qu’elles offrent, permet de bien prendre la mesure de cette évolution épistémologique. Ce n’est que très récemment que les travaux sur le blairisme retrouvent une certaine dimension polémique, en écho aux débats français sur la mondialisation et la social-démocratie. Si les chercheurs français font moins appel à Marx, à Lévi-Strauss ou à Bourdieu, et plus à Tocqueville ou à Aron, leurs homologues britanniques ont également nuancé leurs approches intellectuelles dans leurs études sur la France, ici aussi dans un sens moins « idéologique » et nettement plus pragmatique, l’analyse l’emportant d’ailleurs, conformément aux traditions anglaises, sur la synthèse « normative ». Ainsi le courant marxisant propre aux analyses d’Eric John Hobsbawm ou de Christopher Hill a-t-il cédé la place aux visions plus « nouvelle histoire » ou « libérales » propres à la descendance philosophique d’un Bertrand Russell ou d’un Isaïah Berlin comme aux analyses de théoriciens de la sociologie tel Anthony Giddens ou de politistes tel Jack Hayward. Pour analyser, comprendre, voire comparer, l’arbitrage des faits semble le prisme le plus adapté. On notera toutefois que les Britanniques restent friands des travaux des théoriciens français ; en témoignent les études et traductions sur Derrida, Deleuze, Lyotard, Bourdieu, Braudel, Febvre, Foucault, Lacan et, repère historique, Descartes ! Sans doute faut-il y voir un signe de l’intérêt que suscitent toujours, outre- Manche, les schémas intellectuels, voire les systèmes globaux d’interprétation, alors que les Français semblent redécouvrir les vertus de l’empirisme, traditionnel en Grande-Bretagne, surtout après l’échec apparent des grands systèmes globaux d’interprétation, qu’illustrent la chute, entre 1989 et 1991, de l’Europe de l’Est et de l’Urss ou les évolutions récentes du système chinois. Quoi qu’il en soit, le rythme des publications britanniques sur la France est actif, tant en matière d’ouvrages qu’en matière d’articles, grâce, notamment, à des revues comme French Studies ou celle de l’Association for the Study of Modern and Contemporary France. Comme en France, le droit et l’économie n’occupent dans ces travaux qu’une place modeste, le plus souvent dans le cadre d’études plus générales sur les systèmes juridiques ou économiques européens : la valeur de modèle des références françaises semble passée de mode, alors que dans les décennies antérieures le droit « à la française » comme le concept de capitalisme mixte défini à Paris constituaient des exemples à méditer sinon à suivre. La sociologie et les mentalités sont mieux représentées, entre autres à travers les gender studies si à la mode en Grande-Bretagne, dans la lignée d’un courant féministe pourtant né en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale mais qui a su devenir outre-Manche une véritable discipline universitaire : la bibliographie souligne bien l’écart quantitatif qui sépare dans ce domaine la production britannique de son homologue française.46 Quant aux synthèses socio-culturelles, comme celles, fortement empathiques, de Theodore Zeldin ou celles, transnationales, d’Arthur Marwick,47 elles s’efforcent de situer, les unes par rapport aux autres, les références « insulaires » et « continentales » pour mieux faire ressortir, par les exemples comparés, la spécificité de ce qui demeure encore the British model !

Mais il est clair que, comme en France, les deux disciplines phares, en matière d’études gallo-centrées, restent l’histoire et la science politique. Cette dernière est avant tout consacrée aux institutions et à l’histoire de la V? République. Dans la tradition des riches études menées sur la IV? République par Francis Williams à Oxford dans les années 1950-1960, un nombre important de Britanniques (tels Vincent Wright, Howard Machin, Alister Cole, Jack Hayward, David S. Bell, Anne Stevens, Nick Hewlett) ainsi que des chercheurs français installés en Grande-Bretagne (comme Alain Guyomarch et Philippe Marlière de la London School of Economics) ont apporté des éclairages neufs, documentés et souvent passionnants sur le gouvernement et la gouvernance de la France contemporaine.48 Se rattachent à ce courant les études publiées par le groupe de recherche de la Dublin City University, mené par le Britannique Robert Elgie.49 On notera que ces enseignants-chercheurs participent, aux côtés de leurs homologues français, aux importants échanges qui animent les relations interuniversitaires franco-britanniques, aussi bien à Londres et à Oxford qu’à Paris (Institut d’études politiques notamment). Le principe de la cross fertilization, base des sciences sociales et humaines, se manifeste ici à l’évidence.

En ce qui concerne l’histoire, l’approche britannique diffère de celle de la France. On y trouve, en effet, une forte propension pour la biographie, avec des figures charismatiques : Aliénor d’Aquitaine, Mme de Pompadour, Mme de Montespan et les grandes courtisanes des xvii et xviii?? siècles, Louis XVII, Marie-Antoinette, Napoléon I??, Napoléon III, de Gaulle, autrement dit les héros de la « grande » et de la « petite » histoire, souvent saisis dans leur dimension la plus « humaine ».50 Si, comme en science politique, les études régionales sont quasiment absentes, à l’exception de portraits de villes telles que Paris, qui semble fasciner les Britanniques,51 les événements majeurs de l’histoire de France font l’objet d’un nombre très important d’études, tout particulièrement la Révolution française, le premier Empire et la Seconde Guerre mondiale.52 Les études sur des périodes plus longues concernent aussi bien l’Ancien Régime que les années post 1945.53 Dans ce domaine, la série publiée par Oxford University Press fait la synthèse des recherches effectuées sur la France des deux côtés de la Manche.54 Le champ chronologique se focalise ici sur l’époque moderne et le temps contemporain, à l’instar de ce qui se passe pour les recherches françaises sur la Grande-Bretagne : le Moyen Âge et, dans une moindre mesure, le xix? siècle, largement étudiés dans les décennies antérieures, semblent moins « à la mode ».

Comme on le voit, il existe d’importantes similitudes de disciplines, de périodes et de thématiques dans l’approche croisée des sciences humaines et sociales, même si transparaissent des spécificités ou des centres d’intérêt particuliers à chaque pays. La question qui se pose, désormais, est de savoir quel sens donner à l’ensemble de ces recherches.

 

COMPRENDRE ET EXPLIQUER: LE SENS DE L'ENTENTE CORDIALE INTELLECTUELLE

 

Si l’histoire et la science politique dominent la recherche en France et au Royaume-Uni sur le voisin d’en face, c’est pour une raison qui semble impérative, à la lecture des listes de publications : la nécessité de comprendre l’autre partenaire, dans son identité et dans son originalité. Car il y a, semble-t-il, un mystère réciproque. Comme le dit le journaliste Jeremy Paxman,55 comment comprendre que douze millions de Britanniques visitent la France chaque année et que plus de cent mille ménages anglais y possèdent une résidence secondaire, alors que la gallophobie se révèle toujours aussi forte dans les médias britanniques ? À l’inverse, comment comprendre que deux cent cinquante mille Français travaillent en Grande-Bretagne et que des milliers de touristes, d’élèves et d’étudiants s’y rendent chaque année pour découvrir les sites et la langue du pays de Shakespeare alors qu’Albion est toujours présentée comme perfide ou, à tout le moins, différente ? « L’Angleterre est une île », comme le disait André Siegfried en débutant ses cours, tandis que, pour les Britanniques, le continent commence – encore et toujours ! – au débouché des ferries ou du tunnel transmanche, inauguré par Élisabeth II et le président Mitterrand en 1994.

L’analyse des ouvrages et recherches menés de part et d’autre du Channel montre que l’on ne peut comprendre les relations franco-britanniques sans tenir compte du climat qui les entoure. Un climat qui associe à la fois la vision que chacun des partenaires jette sur son voisin et celle qu’il a de sa propre situation et de son propre destin. Bien entendu, nous n’étudierons pas ici les travaux que les chercheurs français et britanniques ont effectués sur leur pays d’origine mais nous devrons faire référence à leur perspective pour interpréter au mieux l’esprit dans lequel leurs homologues spécialisés sur l’étranger ont pu travailler, tant il est vrai que chaque génération, chaque décennie est porteuse d’une Weltanschauung différente de celle qui la précède.

Qu’en est-il donc de ces critères de projection que Français et Britanniques ont adoptés depuis une dizaine d’années ? Côté anglais, après les incertitudes et les remises en cause des années 1960-1970, bien illustrées par la valedictory despatch d’un ancien ambassadeur de Sa Majesté, en poste à Bonn, Paris et Washington, sir Nicholas Henderson,56 le thème du British Disease a cédé la place à une vision plus ferme et optimiste, celle d’un pays plus sûr de ses valeurs, de ses acquis et de son avenir : quoi qu’on en pense par ailleurs, le thatchérisme et le blairisme, dont on notera au passage qu’ils constituent les deux seuls exemples d’« idéologies incarnées » de l’histoire politique britannique, ont donné aux habitants d’Albion un cap et des objectifs : « Britain is back », comme l’affirmait Margaret Thatcher dès son arrivée au pouvoir, en 1979. À l’inverse, la France semble avoir vu se diluer les certitudes de la période gaullienne – notre principale forme d’« idéologie incarnée » depuis 1945 ! – à travers les conceptions politiques et partisanes qui se sont succédé depuis les années 1970 (« pompidolisme », « giscardisme », gauche unie puis « plurielle », « chiraquisme »), seules ou en complexes cohabitations, sans donner au pays un sens clair à son destin historique comme à son avenir, d’où des doutes croissants quant à ses valeurs et à son système politique, social et économique. Aujourd’hui, le thème du déclin a remplacé celui du « miracle français » évoqué par le Massachusetts Institute of Technology dans les années 1970.57 C’est donc souvent par rapport à l’histoire, parce qu’elle permet de replacer les faits dans la dynamique du temps, que se définissent les conceptions françaises comme britanniques sur le voisin d’en face. Mais quelle histoire ?

Pour les Français, la « longue durée » s’impose. D’abord celle de l’essor anglais du xvi? au xviii? siècle, jusque-là moins étudié.58 Pourquoi ? Parce que c’est le moment où l’Angleterre, ayant perdu son empire continental (1453 pour la Guyenne, 1558 pour Calais), se transforme peu à peu en Royaume-Uni et se tourne vers l’aventure maritime pour devenir, progressivement, la première puissance navale et coloniale du monde. C’est aussi la période où, sous le regard admiratif des Français, le pays s’affiche comme un modèle politique, économique et social, fondé sur des valeurs civiques déjà « modernes » et un nationalisme fort.59 Il y a donc conjugaison entre un constat de réussite, celui d’un équilibre politico-idéologique, célébré par Montesquieu, et une dynamique de domination, soulignée par Voltaire : « Ce qui fait la puissance de l’Angleterre, c’est que tous les partis ont concouru depuis le temps d’Elizabeth, à favoriser le commerce ».60

Si les chercheurs s’attachent à cet essor historique, en revanche leur vision de l’apogée anglais du xix? siècle, naguère encensé, est désormais présenté par les historiens ou les civilisationnistes de manière plus mitigée, les ombres des difficultés sociales ou du déclin économique contrastant avec les accomplissements politiques ou impériaux. D’une certaine manière, l’ère victorienne apparaît nettement moins comme un sommet « univoque » et plus comme une phase complexe de transition entre passé et modernité : celle où le Royaume-Uni n’est plus vraiment un modèle mais un exemple original de « superpuissance » dans un contexte de mondialisation émergente.61

On retrouve de comparables inflexions de perspectives pour le xx? siècle, la période qui a suscité le plus d’études de la part de l’ensemble des sciences humaines et sociales. Les travaux, teintés de pessimisme dans les années 1930 et dans les années 1960-1980,62 se font nettement plus favorables depuis, illustrant le retour en grâce du « modèle britannique ». Cela concerne aussi bien les institutions que l’évolution des partis, les réformes administratives,63 la presse, le rapport ville-campagne ou les évolutions socioculturelles.64 Cette perspective s’étend au domaine économique et diplomatique par le biais de bilans sur l’ère thatchérienne ou la première législature blairiste, même si les critiques ne sont pas absentes, sinon à l’endroit des politiques menées, du moins à l’égard des a priori idéologiques qui les sous-tendent. Une problématique fédératrice peut servir de fil directeur à ce courant de reappraisal, à savoir la redécouverte du rôle central des élites que Tocqueville avait déjà mis en évidence à propos de l’aristocratie : « L’aristocratie anglaise tient beaucoup par ses passions et ses préjugés à toutes les aristocraties du monde, mais elle n’est point fondée sur la naissance, chose inaccessible, mais sur l’argent que chacun peut acquérir et cette différence lui permet de résister lorsque les autres succombent soit devant les peuples soit devant les rois65». Nos propres recherches sur l’establishment depuis 1945, comme celles d’Antoine Capet sur les élites des années 1930 ou de Maurice Goldring66 sur la formation des élites en France et en Angleterre, insistent sur cette pérennité et cette adaptabilité d’un système élitaire en permanente adaptation selon la formule que le prince de Lampedusa utilisait pour la Sicile du xixe siècle : « Il faut tout changer pour que rien ne change » (Le Guépard). On y trouve ainsi, avec quelques nuances bien sûr, la remise en vigueur d’un modèle britannique de bon gouvernement et de bonne gouvernance qui rappelle fortement celui que les Français soulignaient au xviii? siècle pour mieux l’opposer aux défauts de l’Ancien Régime bourbonien. Reste, naturellement, à vérifier que ce courant plutôt favorable à la Grande-Bretagne perdurera à l’avenir : le bilan du blairisme en sera certainement le test principal.

Par contraste, quel type de France les Britanniques regardent-ils ? Le pays des Gaulois n’est globalement pas perçu comme un modèle, ni d’ailleurs comme un contre-modèle, mais plutôt comme un champ d’expériences. Les historiens décrivent volontiers le glissement progressif de la « Grande Nation » du rôle prééminent qui fut le sien sous l’Ancien Régime et au début du xix? siècle à celui, plus relatif, qu’elle incarne depuis le xx? siècle avec, comme césures principales, les périodes révolutionnaire et impériale et la Seconde Guerre mondiale. D’où l’insistance des chercheurs sur les « temps forts » de l’histoire française et moins sur la continuité chronologique. De plus, ces temps forts sont souvent analysés comme des cassures ou des échecs. Qu’il s’agisse de la révolution de 1789 ou du premier Empire, de la défaite de 1940 et de l’occupation nazie, ou encore d’épisodes moins « fameux » tels que la crise cathare du Moyen Âge ou la guerre d’Algérie dans les années 1954-1962, le portrait de la France apparaît souvent sombre, que les responsabilités d’une telle situation soient collectives ou, bien souvent, personnelles (les grandes égéries de l’Ancien Régime, Louis XVI et Marie Antoinette, Napoléon I??, Pétain, Mitterrand ou les intellectuels du xx? siècle67). À travers cette vision confuse, voire chaotique, perce le questionnement des intellectuels britanniques sur les mentalités françaises et, plus précisément, sur l’apparente perte d’énergie de la France contemporaine. Le temps n’est plus où les chercheurs liaient la grandeur gaullienne à la puissance de la France de Louis XIV ou d’un Napoléon I?? autrefois présenté comme un personnage phare de l’histoire européenne. En revanche, dans le cadre des difficultés actuelles du pays, les interrogations sur la vraie nature de la V? République rejoignent celles des chercheurs français68 contemporains. Reprenant le chemin parcouru autrefois par Burke, Thackeray ou Dickens, cette fois par le biais de l’histoire, de la science politique ou de la civilisation, c’est à une sorte de psychanalyse critique de la France et des Français que se livrent aujourd’hui les Britanniques, même si, là encore, on ne saurait parler d’une perspective uniforme et, encore moins, prédéterminée… ou pérenne !

Comme on le voit, comprendre conduit tout naturellement à expliquer. On retrouve ici, évidemment, la dialectique supériorité/infériorité qui a quasiment toujours marqué les rapports franco-britanniques. Entre 1945 et 1990 et surtout entre 1960 et 1980, la vision française de l’Angleterre faisait plutôt écho à l’affirmation triomphante de Rivarol : « Tout le monde a besoin de la France quand l’Angleterre a besoin de tout le monde ! »69 Les Britanniques, sans y chercher une référence,

s’intéressent alors, avec une certaine admiration et parfois un peu de jalousie ou de regret, aux réussites intérieures de la France, surtout depuis 1958, et à l’essor de sa diplomatie européenne, qui contrastent avec leurs propres difficultés : le ton des contributions anglaises à l’ouvrage collectif de François Crouzet, François Bédarida et Douglas Johnson, publié sous les auspices du Conseil franco-britannique en 1979, le montre bien. Au contraire, aujourd’hui la Grande-Bretagne se perçoit forte, comme en témoigne la multiplication des Mémoires ou des livres-programmes de ses leaders (Margaret Thatcher, Edward Heath, Nigel Lawson, Tony Benn, John Major, Roy Jenkins et, bien entendu, Tony Blair et son équipe70), quand la France, signe de ses questionnements internes, n’offre que le Verbatim de Jacques Attali sur la présidence Mitterrand et, postérieurement au scrutin présidentiel de 2002, les textes de Lionel Jospin ou d’Hubert Védrine sur les problématiques européennes et mondialistes.71

De fait, c’est le recueil d’articles séminal de François Crouzet – De la supériorité de l’Angleterre sur la France72 –, publié en 1985, qui paraît avoir ainsi donné le ton à la perception actuelle des relations franco-britanniques.73 Adam Smith, Thomas B. Macaulay, Edmund Burke, Herbert Spencer et des théoriciens du New Labour, tels sont les noms qui sont cités de part et d’autre de la Manche ; le sont beaucoup moins ceux de John Stuart Mill, des Fabiens ou des tenants de l’Old Labour : seuls Keynes et Beveridge ont échappé à la vague néo-libérale qui a surgi en politique comme en academe74. Si au temps de Margaret Thatcher les références à la France étaient fréquentes pour décrire « la gaulliste de Grantham » ou critiquer, au nom des conceptions françaises de l’État providence, ses politiques néo-libérales, les années 1990 et surtout la période postérieure à 1997 ont fait du blairisme l’enjeu du débat idéologique non seulement au Royaume-Uni, où il domine, mais aussi dans la classe politique française, où il s’impose à droite comme à gauche, alimenté par un débat non moins vif au sein du monde intellectuel et médiatique. La Grande-Bretagne aurait-elle ainsi trouvé les moyens d’une sorte de revanche idéelle sur la France des Trente Glorieuses, ce qui expliquerait le regain de gallophobie de ses médias, ou bien la France serait-elle retournée

à une méditation pessimiste sur son modèle ? En terme de résonance, l’Angleterre semble actuellement dominer la France mais, en terme de contenu, peut-être faut-il être plus prudent et s’en tenir aux sages propos d’Élisabeth II, qui vantait simplement, lors de sa visite à Paris en avril 2004, tout à la fois l’interdépendance et les écarts qui unissent et séparent la France et le Royaume-Uni, sans y mettre de hiérarchie : « Nous sommes des partenaires naturels. Bien sûr, nous ne serons jamais d’accord sur tout. Vive la différence et vive l’Entente cordiale ! »75 Et c’est sans doute ainsi qu’il faut interpréter la position relative des deux pays : comme une phase cyclique dans une histoire commune, désormais centenaire, d’où tout risque de conflit est d’emblée exclu mais où tout s’exprime en terme de compétition. Comment alors relire le parcours de l’Entente cordiale depuis un siècle ?

 

 

 L'ENTENTE CORDIALE: UN PARCOURS CENTENAIRE À METTRE EN PERSPECTIVE

 

 

L’accord de 1904 n’était ni une alliance ni une déclaration d’amitié. C’était un pacte, que certains ont pu juger cynique, de règlement à l’amiable des conflits réels ou virtuels entre deux puissances mondiales, en paix relative depuis 1815. Mais c’est son potentiel diplomatique et politique qui l’a érigé, à l’instar des rapports noués entre Louis-Philippe et Victoria, en projet d’avenir, jouant simultanément sur le réalisme, l’affectivité et une certaine distanciation, et tenant en deux mots : « Entente cordiale ». Pour en apprécier le sens, il faut donc tenir compte de sa capacité de projection dans l’avenir mais aussi de ses engagements implicites. Autrement dit, prendre en considération son ou ses sleeping partner(s). De 1904 à 1945, l’Entente cordiale est dominée par la présence implicite de l’Allemagne. C’est l’obsession française de la « revanche » et la crainte britannique de la concurrence commerciale et navale du Reich wilhelminien qui conduisent à l’émergence de la Triple-Entente et à l’engagement des deux pays dans la Première Guerre mondiale contre les Empires centraux.76 De demanderesse en 1904, la France devient alors le partenaire du Royaume-Uni dans une relation de parité et de complémentarité. De fait, l’Entente se mue en une alliance militaro-stratégique qui, au travers des durs combats communs va conduire les deux pays à la victoire,77 même si au passage l’allié russe a fait défection et si les Alliés ont bénéficié du large soutien des États-Unis, entrés dans la guerre en avril 1917               [en qualité d’associés des Franco-Britanniques.

Toutefois la Conférence de la paix ne consacre pas la pérennité de cette nouvelle alliance. Londres non seulement obtient pour le Royaume-Uni et ses dominions un maximum d’avantages territoriaux et économiques, mais il réussit, du fait de la non-ratification par le Sénat américain des traités, à se désengager de toute promesse en ce qui concerne la sécurité française. En revanche Paris, qui a certes récupéré l’Alsace et la Lorraine ainsi que plusieurs territoires et mandats coloniaux, se retrouve isolé et inquiet pour son avenir car Washington est retourné à son isolationnisme traditionnel et Londres à une conception plutôt « formelle » de l’Entente cordiale.78 D’ailleurs, si l’on excepte le pacte de Locarno de 1925, qui voit Londres accepter de garantir la frontière franco-allemande, et le pacte Briand-Kellogg de 1928 qui associe la plupart des États du monde dans une renonciation commune à la guerre, Paris et Londres n’ont cessé de s’affronter entre 1919 et 1932 : sur les réparations, sur le conflit gréco-turc, sur la politique monétaire, sur la gestion de la crise économique de 1929 et, surtout, sur la question allemande.79 Le Royaume-Uni, inquiet d’une possible suprématie française en Europe, souhaite, pour des raisons diplomatiques mais aussi économiques et financières, le rétablissement de la puissance allemande, alors que la France, privée de l’appui des grandes puissances, se tourne vers les petits États de l’Europe et tente, pour sauver sa sécurité, d’engager une coopération avec l’Allemagne, préconisant même, pour la première fois, en 1930, l’unification de l’Europe comme base d’une paix durable pour le continent comme pour les deux « ennemis héréditaires ». Mais ces tentatives originales achopperont sur la crise économique et la victoire politique des nazis en 1933. Dans les années 1930, la menace allemande renaissant, la France et l’Angleterre se rapprochent, mais cèdent plus aux sirènes de l’appeasement qu’aux appels à la résistance, Paris abandonnant ses initiatives diplomatiques antérieures et s’alignant sur les positions pacifistes de Londres sans pour autant rassurer les élites britanniques sur sa force et sa détermination80 réelles. C’est d’ailleurs le Royaume-Uni qui déclarera en premier la guerre au III? Reich, le 3 septembre 1939, suivi quelques heures plus tard par une France devenue plus vassale que partenaire dans ce qui redevient, mais dans un contexte moins favorable qu’en 1914, une nouvelle alliance antigermanique.

Les aléas de la drôle de guerre et l’effondrement de la France en mai-juin 1940 – malgré l’offre ultime, par Churchill, le 16 mai, d’une « union franco-britannique » – confirment les Britanniques tout à la fois dans leur vision pessimiste du destin de la III? République et dans leur détermination à poursuivre, seuls, le combat en faveur de la démocratie contre le totalitarisme. Si l’appui immédiat apporté par Churchill à la France libre du général de Gaulle et la coopération qui va lier la Résistance à Londres pendant quatre ans sauvent l’amitié entre les peuples français et britannique pour l’avenir, c’est vers Washington que Londres se tourne pour créer l’indispensable solidarité occidentale, cœur de la future Grande Alliance de 1942, justifiant ainsi, a posteriori, la remarque d’André Siegfried : « La réaction naturelle de l’Angleterre, quand les choses vont mal pour elle sur le continent, c’est de se rejeter de l’autre côté, de chercher refuge pour ainsi dire, parmi les peuples anglo-saxons. »81 Désormais les États-Unis vont devenir le sleeping partner essentiel de la relation franco-britannique, ce qui se vérifiera dans les combats militaires et les débats politiques tout au long de la Seconde Guerre mondiale.82 En 1944-1945, si la France doit à la Grande-Bretagne la restauration de son indépendance, de son empire colonial et de son statut de grande puissance, c’est le Royaume-Uni qui s’affiche comme l’un des trois Grands, l’un des vainqueurs principaux de l’Axe et du Japon. Au lendemain de la descente commune et triomphale, par Churchill et de Gaulle, des Champs-Élysées à l’automne 1944, qu’allait-il advenir de l’Entente cordiale ?

Comme le souligne alors un intéressant rapport de Chatham House consacré à ce sujet, il importe de la préserver et de la renforcer.83 C’est dans cette perspective que sera signé en 1947 le traité de Dunkerque, premier véritable traité d’alliance, en temps de paix, entre Londres et Paris. Ce texte fait encore place à la menace allemande et, comme tel, servira de base au traité de Bruxelles de 1948, qui élargit l’alliance au Benelux. Mais le déclenchement de la guerre froide change très vite la donne : c’est dans le cadre d’une solidarité occidentale que la relation franco-britannique s’inscrit dorénavant. Le plan Marshall en 1947 et l’Otan en 1949 en jettent les bases, renforcées par les rapports étroits qui se nouent entre Paris et Washington sous la IV? République et la « relation spéciale » qui ne cessera de marquer la permanence des liens d’amitié entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. Plus que jamais, l’Amérique s’affirme comme le sleeping partner de l’Entente cordiale, l’Urss en redevenant, plus encore que dans l’entre-deux-guerres, l’ennemie désignée. Restait la question allemande. Ayant favorisé la création de la république fédérale d’Allemagne en 1949, les puissances occidentales l’intègrent dans la défense de l’Europe et du monde libre (Ueo et Otan, 1954-1955). Mais la France entend aller plus loin. Londres n’ayant pas saisi la cause de l’unification européenne, pourtant lancée par Churchill à Zurich en 1946 puis à la conférence de La Haye en 1948, c’est Paris qui, par le plan Monnet-Schuman de 1950, engage le processus européen sur la base, fondamentale, de la réconciliation franco-allemande. Désormais l’Allemagne, toujours sleeping partner de l’Entente cordiale, n’en est plus l’ennemie mais la compagne potentielle. De fait, l’Europe des Six naît avec la Ceca en 1951 puis se renforce, en 1957, avec les traités de Rome qui fondent l’Euratom et le Marché commun, Londres refusant à chaque étape de s’y associer : c’est le début des « malentendus européo-britanniques ».84

La crise de Suez, en 1956, constitue un tournant dans l’histoire de la France et du Royaume-Uni. Associés dans le refus commun des ambitions de Nasser, les deux pays doivent évacuer, sous la pression américano-soviétique, la zone du canal : c’en est fait désormais de leur rôle mondial indépendant. C’en est fait aussi de leur domination coloniale, qui décline dès lors très vite : lancée dès 1947, la décolonisation s’accélère pour s’achever, pour l’essentiel, au milieu des années 1960. Des événements de 1956 Français et Britanniques vont retenir une leçon différente. Pour Londres, c’est la nécessité de maintenir des liens étroits avec Washington en matière diplomatique et militaire (accords de Nassau de 1962) pour mieux assurer sa place au sein de l’Occident. Pour Paris, surtout après la naissance de la V? République, en 1958, c’est l’affirmation de son indépendance et de son multilatéralisme, notamment vis-à-vis des États-Unis, et le renforcement de l’Europe comme vecteur de son leadership. Entre 1958 et 1970, c’est la France qui domine. De fait, l’essor de la puissance française et l’efficacité de l’amitié Paris-Bonn pousse Londres à une révision déchirante : le Royaume-Uni pose, en 1961 et en 1967, sa candidature au Marché commun pour se voir humilié, en 1963 et en 1967, par les vetos successifs de Paris. Chatham House parle alors d’« uneasy Entente »85 et, en 1969, H. Wilson, vexé et inquiet, repousse le projet de directoire à trois (France, Rfa, Royaume-Uni) proposé par de Gaulle – le plan Soames –, vite dénoncé comme un signe de la volonté hégémonique de la « Grande Nation ».

C’est Georges Pompidou et Edward Heath qui vont relancer la coopération franco-britannique pour se démarquer des États-Unis, alors empêtrés dans la guerre du Vietnam, et contrer la renaissance de la puissance allemande, alors en pleine Ostpolitik. Londres rejoint, le 1?? janvier 1973, la Communauté européenne, décision rendue définitive par le référendum de juin 1975. Mais, si l’Europe devient un des nouveaux sleeping partners de l’Entente cordiale, l’adhésion britannique ne resserre pas vraiment les liens entre Paris et Londres : la Grande-Bretagne, notamment sous Margaret Thatcher et John Major, discute ses quotes-parts budgétaires, conteste les politiques communautaires, rejette le poids de Bruxelles, tout en renouant sa « relation spéciale » avec Washington. La France, de son côté, relance la dynamique européenne et l’axe franco-allemand, qu’illustrent les tandems Giscard d’Estaing/Schmidt puis Kohl/Mitterrand. Paris devient alors la cible d’une double remise en cause : comme obstacle direct aux intérêts britanniques (crise de la ristourne budgétaire, de 1975 à 1984, « guerres » successives du mouton en 1979, de la dinde en 1981, de la vache folle de 1986 à 2002, critiques du rôle de Paris dans la guerre des Malouines en 1982…) et comme artisan principal de l’intégration communautaire, faisant ressortir le spectre d’un « continent » dangereux, voire hostile. Seule l’année 1991 marque une pause dans le flot des critiques : les deux pays, qui se sont résignés à la réunification allemande de 1989-1990, participent ensemble à la guerre du Golfe, signent ensemble, mais avec des réserves pour Londres, le traité de relance européenne de Maastricht et se réjouissent de la chute finale du socialisme en Europe de l’Est et en Urss, trois événements qui, de facto, les réduisent à un rôle de puissances moyennes européennes sous « influence » américaine.

Les années 1990 marquent une nouvelle étape dans l’histoire tourmentée de l’Entente cordiale. Pour le Royaume-Uni, conforté dans son identité et ses certitudes par les réformes de la New Right puis du New Labour, l’affirmation d’un destin européen original s’impose en dépit de la vague eurosceptique qui balaie l’opinion et une partie de la classe dirigeante. Pour la France, aiguillonnée par ses problèmes intérieurs, l’Europe apparaît aussi comme un objectif, un moyen de retrouver une position de leadership. La commune vision d’une « fédération d’États-nations », l’acceptation d’une Constitution, la mise en place du marché unique, les perspectives d’une défense et d’une diplomatie communautaires semblent unir les deux pays, sur fond d’élargissement d’une Union qui passe de douze membres en 1990 à quinze en 1995 et à vingt-cinq en 2004.86 Mais cette convergence politique, plus tactique que stratégique d’ailleurs, se heurte toujours au problème des sleeping partners. Les États-Unis d’abord, qui, par leur atlantisme et leur unilatéralisme, contribuent, surtout sous la présidence de George W. Bush, à séparer les politiques de Londres et de Paris. L’Europe ensuite, que Français et Britanniques voudraient utiliser pour asseoir, respectivement, leurs visions idéologiques et leurs aspirations au leadership international, alors que leurs modèles sont différents et que l’Union aspire plus à la parité et à l’unité qu’à l’obéissance à un nouveau « maître », surtout s’il y a deux candidats pour le poste ! L’Allemagne enfin, que Paris veut conserver comme ami privilégié et que Londres, pour rompre son isolement, souhaiterait découpler de la France au sein d’un nouveau « directoire à trois », difficile trio qui, de surcroît, ne paraît guère compatible avec les projets d’intégration européenne. N’y aurait-il plus, désormais, de place pour l’Entente cordiale ?

Il ne le semble pas : le centenaire de 2004 montre que, malgré ou à cause des épreuves traversées ensemble, l’entente franco-britannique existe bien et n’est pas contestée dans son principe. D’ailleurs, en termes de population, de puissance économique, de situation diplomatique et militaire, les deux pays sont aujourd’hui beaucoup plus proches qu’il y a un siècle. Mais il importe de voir que leur relation est cyclique et reflète, simultanément et de manière dialectique, les rapports de puissance réels des États comme les imaginaires collectifs des deux peuples qu’elle unit : c’est dire qu’elle est tout à la fois un vécu et un construit. C’est dire aussi que cette Entente cordiale répond à une quête, volontaire, de destin commun. Aujourd’hui, ce destin ne peut qu’être européen et, si elle se veut équilibrée et non concurrentielle, pédagogique et non hégémonique, l’Entente peut devenir non seulement un modèle de coopération entre deux des plus vieilles nations du continent, mais aussi une référence pour les futures relations entre les États et les populations de l’Union européenne. La France et la Grande-Bretagne, ces « rival companions » comme les appelle un ancien ambassadeur britannique à Paris,87 auraient ainsi accompli une mission historique « exemplaire », imprévisible en 1904 ! À leur place, mais avec toute leur place, les sciences sociales et humaines peuvent éclairer peuples et dirigeants sur le chemin parcouru et à parcourir sur cette voie de la compréhension mutuelle et de la paix.
 1 Voir notamment Entente cordiale, de Marcel L’Herbier, longtemps interdit outre-Manche pour protéger la vie privée de membres de la famille royale. Ce film fut réalisé en 1939 avec Gaby Morlay, Pierre Richard-Willm, Victor Francen et André Lefaur. Plus récemment, citons le documentaire de David Hover coécrit avec A. Rowley sur le même thème.
2 Sur le rôle « fondateur » de la crise de Fachoda qui faillit dégénérer en guerre franco-britannique, voir la perspective adoptée par le colloque de Bordeaux de 1998 sur les rapports entre Londres et Paris : P. Chassaigne et M. Dockrill (dir.), Anglo-French Relations, 1898-1998, from Fashoda to Jospin, Londres, Palgrave, 2002.
3 Sur le contexte des accords de 1904, voir l’analyse de Christine Geoffroy : Les Coulisses de l’Entente cordiale, Paris, Grasset, 2004.
4 M. Vaïsse : L’Entente cordiale de Fachoda à la Grande Guerre, Bruxelles-Paris, Complexe-Archives du Quai d’Orsay, 2004.
5 Discours du 24 novembre 1843 cité par M. Vion dans Perfide Albion ! Douce Angleterre ? l’Angleterre et les Anglais vus par les Français du XIVe siècle à l’an 2000, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, 2002, p. 121. L’expression « Entente cordiale » a été simultanément employée dans les années 1830 et 1840 par les responsables politiques des deux pays, notamment lord Palmerston et François Guizot, tour à tour ministres des Affaires étrangères et chefs de gouvernement de leurs pays respectifs.
6 Voir, dans une perspective plus large, le récent ouvrage de I. Buruma, L’Anglomanie, une fascination européenne, Paris, Bartillat, 2001 (1re édition en anglais, 1999).
7 J. Guiffan, Histoire de l’anglophobie en France : de Jeanne d’Arc à la vache folle, Rennes, Terre de brume, 2004. Pour être juste et objectif, on précisera que les critiques contemporaines sur l’Angleterre, à propos de la vache folle ou de la Coupe du monde de rugby, n’ont rien à voir avec les passions suscitées en France par le bombardement, par la Royal Navy, de la flotte française à Mers el-Kébir en juillet 1940 ou, plus anciennement, par la Terreur de 1793-1794 sur l’opinion anglaise !
8 Le Perroquet de Flaubert, publié en 1983, et Rien à déclarer, traduit et édité en 2004.
9 Voir, de P. Mayle, A Year in Provence, Toujours Provence, ou encore l’ouvrage de T. Jones The French Riviera, a Literary Guide for Travellers, Londres, I. B. Tauris, 2004.
10 Voir Messieurs les Anglais, de R. Dabernat (1976), Les Anglais, de P. Daudy (1989), Objets d’en face, de B. Rapp (1994), Tout ce que vous avez voulu savoir sur les Anglais, d’A. Woodrow (1997).
11 J. Fenby, On the Brink, the Trouble with France, Londres, Abacus, 2002 ; J. Ardagh, France in the New Century, Portrait of a Changing Society, Londres, Penguin, 1999.
12 C. Geoffroy, La Mésentente cordiale : voyage au coeur de l’espace interculturel franco-anglais, Paris, Grasset, 2001.
13 Voir dans ce domaine le rôle essentiel de maisons d’édition comme Robert Laffont (avec sa collection « Bouquins ») ou Oxford University Press.
14 M. Vion, Perfide Albion, ouv. cité ; P. Gerbod, Voyages au pays des mangeurs de Grenouilles, Paris, Albin Michel, 1991 ; J. Gury, Le Voyage outre-Manche (anthologie), Paris, R. Laffont, coll. « Bouquins », 1999.
15 R. Gibson, Best of Enemies, Anglo-French Relations since the Norman Conquest, Londres, Sinclair-Stevenson, 1995.
16 « La Grande-Bretagne », in Les Grands Dossiers de l’Illustration, 1843-1944, Paris, Sefag-L’Illustration, 1987 ; C. Jones, France, Cambridge Illustrated History, Cambridge University Press, 2004.
17 P. Ackroyd, Albion : The Origins of the English Imagination, Londres, Chatto & Windus, 2002.
18 J. Raimond, La Grande-Bretagne et ses lieux de mémoire, Paris, L’Harmattan, 2003.
19 R. Gildea, The Past in French History, Londres, Yale University Press, 1994.
20 Pour Halevy, voir son Histoire du peuple britannique au XIXe siècle, et pour Siegfried, sa Crise britannique au XXe siècle. Pour M. Charlot, voir ses études sur la démocratie anglaise, les partis conservateur et travailliste et ses analyses sur la civilisation britannique. Pour F. Bédarida, on citera notamment sa Société anglaise de 1850 à nos jours (rééditée en 1990). Parmi les pionniers de l’histoire anglaise en France depuis 1945, citons aussi R. Marx, récemment disparu.
21 Voir l’étude magistrale de T. Zeldin sur les passions françaises et les Français (1980-1984) ; pour Burke, voir ses Considérations sur la Révolution française et pour Young ses Voyages en France, tous ouvrages publiés à la fin du XVIIIe siècle.
22 F. Bédarida, F. Crouzet et D. Johnson, De Guillaume le Conquérant au Marché commun : dix siècles d’histoire francobritannique, Paris, Albin Michel, 1979. Traduction anglaise : Britain and France : ten centuries, Folkestone, 1980.
23 Propos du 30 décembre 1999 sur Europe 1, cités par M. Vion dans Perfide Albion, op. cit., p. 277.
24 N. H. Waites (dir.), Troubled Neighbours, Franco-British Relations in the 20th Century, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1971 ; G. Martineau, L’Entente cordiale, Paris, Éditions France-Empire, 1984 ; F. de la Serre, J. Leruez et H. Wallace (dir.), Les Politiques étrangères de la France et de la Grande-Bretagne depuis 1945, Paris, Presses de la FNSP, 1990.
25 France Grande-Bretagne, Paris, MAE/adpf, 1996.
26 P. Bell, France and Britain, 1900-40, Entente and Estrangement, Londres, Longman, 1996 ; France and Britain, 1940-97, The Long Separation, Londres, Longman, 1997. G. Bonnefoy, La Mésentente cordiale, Paris, Éditions des écrivains, 2000 ; C. Geoffroy, Les Coulisses de l’Entente cordiale, op. cit. ; J. Viot et G. Radice, L’Entente cordiale dans le siècle, Paris, Conseil franco-britannique/Odile Jacob, 2004 ; M. Vaïsse, L’Entente cordiale, op. cit. ; R. Mayne, Cross Channel currents : 100 Years of Entente cordiale, Londres, Routledge, 2004 ; D. Johnson, ouvrage sur l’Entente cordiale à paraître en 2004. Voir aussi des revues comme Relations internationales, Revue des Deux Mondes, French Studies ou la Revue française de science politique.
27 Voir, notamment parmi les titres divers, la réédition mise à jour du livre de J. Leruez et J. Surel sur le Le Royaume-Uni au XXe siècle, Paris, Ellipses, 1997 ; F.-C. Mougel, Histoire du Royaume-Uni au XXe siècle, Paris, PUF, coll. « Thémis », 1996, L’Angleterre au XXe siècle, Paris, Ellipses, 2000.
28 Notamment, P. Chassaigne, Histoire de l’Angleterre, Paris, Aubier, 1996, rééd. 2001 ; La Grande-Bretagne et le monde de 1815 à nos jours, Paris, Armand Colin, 2003 ; B. Cottret, Histoire d’Angleterre XVIe-XVIIIe siècles, Paris, PUF, 1996, rééd. 2003 ; B. Lemonnier, Culture et société en Angleterre de 1939 à nos jours, Paris, Belin, 1997 ; F.-J. Ruggiu, L’Angleterre des Tudors aux premiers Stuarts, Paris, Sedes, 1998.
29 Dans la suite des études que nous avions nous-même lancées dans les années 1970, voir les synthèses récentes de F. J. Ruggiu, J. -P. Moreau, G. Minois, B. Cottret, M. A. Manry (voir bibliographie).
30 Voir les titres de C. Bonnet, G. Bonifas et M. Faraut cités dans la bibliographie, ainsi que M. Charlot, La Société victorienne, Paris, Armand Colin, 1997 ; J. Carré, La Grande- Bretagne au XIXe siècle, Paris, Hachette, 1997.
31 B. Gilbert (dir.), Les Années Wilson, 1964-1970, Paris, Éditions du Temps, 1998 ; M. Parsons, The Falklands War, Stroud, Sutton Publishing, 2000 (M. Parsons dirige le centre de recherche de l’université de Pau).
32 J. Dalley, Un fascisme anglais, 1932-1940. L’aventure politique de Diana et Oswald Mosley, trad. fr, avec Postface de F.-C. Mougel, Paris, Autrement, 2001. Titre anglais : Diane Mosley, a life, Londres, Faber and Faber, 1999.
33 D. Frison (dir.), La Société anglaise en guerre, 1939-1945, Paris, Ellipses, 1996 ; B. Gilbert (dir.), La Société anglaise en guerre, 1939-1945, Paris, Éditions du Temps, 1996.
34 D. Frison (dir.), Pauvreté et inégalités en Grande-Bretagne de 1942 à 1990, Paris, Ellipses, 2000 ; H. McLeod, S. Mews et C. D’Haussy, Histoire religieuse de la Grande-Bretagne, Paris, Éditions du Cerf, 1997 ; M. Lemosse, Le Système éducatif anglais depuis 1944, Paris, PUF, 2000.
35 J. Leruez et P. Morère, L’Écosse contemporaine, Paris-Gap, Ophrys/Ploton, 1995 ; V. Peyronel, Économie et conflit en Irlande du Nord, Paris, Ellipses, 2001 ; R. Dickason, Vers la paix en Irlande du Nord, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2000 ; K. Dixon (dir.), L’Autonomie écossaise, Grenoble, Ellug/ Université Stendhal, 2001.
36 Parmi les nombreux titres publiés, entre autres, par M. Charlot, R. Marx, M. Duchein, F. Kersaudy, J.-P. Navaillès ; citons A. d’Arjuzon, Édouard VII, le prince de l’Entente cordiale, Paris, Perrin, 2004 ; F. Bédarida, Churchill, Paris, Fayard, 1999.
37 F. Poirier, Londres 1939-45, Paris, Autrement, 1998 ; J.-P. Navaillès, Londres victorien, un monde cloisonné, Seyssel, Champ Vallon, 1996 ; C. Hancock, Paris et Londres au XIXe siècle. Représentation dans les guides et récits de voyages, Paris, CNRS éditions, 2003.
38 Voir cependant P. Kinder-Gest, Le Droit anglais, Paris LGDJ, 1997. À l’inverse, l’étude du droit anglais – plus rarement du droit écossais – figure dans la plupart des manuels de droit constitutionnel ou de droit privé comparé.
39 B. Lemonnier, Un siècle d’histoire industrielle du Royaume-Uni, 1873-1973, Paris, SEDES, 1997 ; S. Loussouarn, L’Économie de la Grande-Bretagne depuis 1945, Paris, Ellipses, 2002 ; pour une approche plus idéologique voir M. Chrétien (dir.), Libéraux et anti-libéraux, Royaume-Uni, XIXe siècle, Paris, Economica, 2003.
40 A. Morvan, J.-F. Gournay et F. Lessay, Histoire des idées dans les îles britanniques, Paris, PUF, 1996.
41 IFRI, Ramses 1995, voir la 3e partie sur « Le Royaume-Uni, laboratoire de l’Europe ? », Paris, Dunod, 1994 ; Pouvoirs, « Le Royaume-Uni de Tony Blair », Paris, Éd. du Seuil, nº 93, 2000, en écho du numéro 37 intitulé « La Grande-Bretagne », Paris, PUF, 1986.
42 Témoins, « New Labour. Old England ? », Paris, mai-juin 2001 ; T. Whitton (dir.), Le New Labour, rupture ou continuité ?, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2001 ; F. Avril et R. Davis (dir.), Comprendre la Grande-Bretagne de Tony Blair, Villeneuve-d’Ascq, Éditions du Septentrion, 2001 ; J.-N. Evanno, La Troisième Voie mise à l’essai, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2001.
43 P. Marlière, La Troisième Voie dans l’impasse. Essais sur T. Blair et le New Labour, Paris, Syllepse, 2003 ; P. Le Corre, Tony Blair, les rendez-vous manqués, Paris, Autrement, 2004 ; K. Dixon, La Mule de Troie, Blair. L’Europe et le nouvel ordre américain, Broissieux, Éditions du Croquant, 2003.
44 Voir, par exemple, K. Dixon, Un digne héritier, Blair et le thatchérisme, Paris, Éditions Raisons d’agir, 2000.
45 Voir, entre autres, J. Leruez, Le système politique britannique de Churchill à Blair, Paris, Armand Colin 1994 ; rééd., 2001 ; G. Leydier, Partis et élections au Royaume-Uni depuis 1945, Paris, Ellipses, 2004 ; M. Charlot (dir.), Nouvelles valeurs dans l’Angleterre d’aujourd’hui, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2003.
46 Les thèses féministes de S. de Beauvoir sont toujours étudiées en Grande-Bretagne, de même que leurs prolongements historiques (travaux d’Élisabeth Badinter) ou socio-culturels (F. Barret-Ducrocq).
47 Voir notamment les travaux de T. Zeldin (Histoire des passions françaises [5 vol.] ou encore Les Français) et de A. Marwick comme The Sixties, Britain, France, Italy, USA, Oxford, 1998.
48 Voir, entre autres, D. S. Bell, Parties and Democracy in France, Ashgate, Aldershot, 2000 ; N. Hewlett, Modern French Politics, Londres, Polity, 1998 ; A. Knapp et V. Wright, The Government and Politics of France, Londres, Routledge, 2001 ; D. Howarth et G. Varoxakis, Contemporary France, Londres, Arnold, 2003 ; A. Cole, François Mitterrand, A Study in Political Leadership, Londres, Routledge, 1994 ; J. Hayward et V. Wright, Governing from the Centre : Core Executive Coordination in France, Oxford, Oxford University Press (OUP), 2002 ; A. Stevens, Government and Politics of France, Londres, Palgrave, 2003. Voir aussi la série Development in French Politics (2 vol. publiés en 2001 et 2002 par Palgrave), dirigée par A. Guyomarch, H. Machin (aujourd’hui décédé), J. Hayward et P. Hall.
49 R. Elgie, French Politics : Debates and Controversies, Londres, Routledge, 2000 ; Political Institutions in Contemporary France, Londres, Oxford University Press, 2003.
50 Voir bibliographie. Dans ce domaine, à noter le rôle d’auteurs comme Antonia Fraser ou Christopher Hibbert, à la charnière entre littérature, histoire et science politique.
51 Voir, entre autres, P. Mansel, Paris between Empires, 1814-1852, traduit en français sous le titre Paris, capitale de l’Europe, Paris, Perrin, 2003.
52 Près d’une vingtaine de titres sur la Révolution, dans la lignée des recherches de R. Cobb, notamment de W. Doyle (The Oxford History of the French Revolution, Oxford, OUP, 2002), de multiples études sur le premier Empire (G. Ellis, A. Roberts, etc.) et sur la France de 1939 à 1945, notamment de J. Jackson (The Fall of France, Oxford, OUP, 2003 ; France, the Dark Years, Oxford, OUP, 2002), de I. Ousby (Occupation, the Ordeal of France, Londres, Pimlico, 1999) et de R. Gildea (Marianne in Chains, Londres, Macmillan, 2002).
53 C. Jones, The Great Nation, from Louis XV to Napoleon, Londres, Penguin, 2002 ; R. Gildea, France since 1945, Oxford, OUP, 2002.
54 Cette série comporte 4 titres, publiés entre 2000 et 2003 : Renaissance and Reformation France, 1500-1642, par M. P. Holt ; Old Regime France par W. Doyle ; Revolutionary France, 1788-1880, par M. Crook ; Modern France, 1880-2002, par J. McMillan. À signaler aussi le livre franco-anglais de D. L. Parry et P. Girard, France since 1800, Londres, 2002. Voir aussi F. Lachaud, F.-J. Ruggiu, I. Lescent-Giles (dir.), Tendances récentes de l’historiographie britannique, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2000.
55 J. Paxman, The English, Portrait of a People, Londres, Penguin, 1998 ; trad. fr., 2003.
56 N. Henderson, « Britain’s decline ; its causes and conséquences », The Economist, 2 juin 1979. Voir, en contrepoint, l’ouvrage dirigé par R. English et M. Kenny : Rethinking British Decline, Londres, Palgrave, 1999.
57 Voir les manuels du secondaire et les thèses de N. Baverez sur La France qui tombe (Paris, Perrin, 2003) ainsi que le débat actuel sur la réalité du déclin français (J. Marseille : La Guerre des deux France, celle qui avance et celle qui freine, Paris, Plon, 2004).
58 Citons toutefois les ouvrages de P. Mantoux, R. Marx, O. Lutaud et nos propres travaux sur l’époque moderne.
59 Voir en français D. Frison, Histoire constitutionnelle du Royaume-Uni, Paris, Ellipses, 1998, ou, en anglais, L. Colley, Britons, forging the nation, 1707-1837, Londres, Pimlico, 2003 (1re éd., 1992).
60 Voltaire, Essai sur les moeurs, 1769 cité par M. Vion, Perfide Albion, op. cit. p. 72 ; vision confirmée, sur la très longue durée, dans P. J. Cain et A. G. Hopkins, British Imperialism, 1688-2000, Londres, Pearson, 2002 (1re éd., 1993).
61 Voir, à cet égard, les analyses de F. Bédarida, La Société anglaise du milieu du XIXe siècle à nos jours, Paris, Éd. du Seuil, 1990. Pour un écho anglais, voir P. T. Marsh, Bargaining on Europe, Britain and the 1st Common Market, 1860-1892, Londres, Yale University Press, 1999.
62 C’est A. Siegfried qui donne le ton avec sa Crise britannique au XXe siècle, publiée en 1931, rééditée en 1975.
63 Voir les analyses de D. Frison sur l’histoire constitutionnelle, d’H. Catsiopis ou de P. Chassaigne sur la monarchie, de J. Leruez et de M. Charlot sur le système politique et les partis, et de M. Jones sur la politique régionale.
64 R. Glaser, La Société britannique à travers la presse populaire, Paris, Ellipses, 1998 ; E. Roudaut (dir.), Villes et campagnes britanniques, confrontation ou (con)fusion ?, Valenciennes, Presses universitaires de Valenciennes, 2003 ; B. Lemonnier, Culture et société en Angleterre de 1939 à nos jours, Paris, Belin, 1997.
65 A. de Tocqueville, Voyage en Angleterre, 1833, cité par M. Vion dans Perfide Albion, op. cit. p. 134 ; voir aussi les remarques comparables de B. Constant, F. Guizot ou la comtesse de Boigne à la même époque.
66 F.-C. Mougel, Élites et systèmes de pouvoir en Grande-Bretagne, 1945-1987, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 1990. Cette étude sera reprise dans un tableau des élites depuis 1688, à paraître en 2005 ; A. Capet, Le Poids des années de guerre. Les classes dirigeantes britanniques et la réforme sociale, 1931-1951, Rouen, Presses universitaires de Rouen, 1991 ; M. Goldring, Voie royale, voie républicaine. La formation des élites en France et en Grande-Bretagne, Paris, Syllepse, 2000. Ces travaux s’inscrivent en parallèle, sinon en convergence, avec ceux de l’historien anglais D. Cannadine sur l’aristocratie, les élites et l’Empire britannique.
67 Voir, entre autres, R. Tiersky, Mitterrand in Light and Shadow, Londres, Palgrave, 2001 ou D. Drake, Intellectuals and Politics in Post-War France, Londres, Palgrave, 2001. Autre interrogation, celle relative au rôle de la France dans la crise algérienne contemporaine : C. Bonora-Waisman, France and the Algerian Conflict, 1988-95, Ashgate, Aldershot, 2000.
68 Les études de R. Elgie, A. Cole, J. Hayward, entre autres, rejoignent celles de J.-F. Sirinelli sur les intellectuels français ou de N. Tenzer, P. Héritier, M. Guénaire ou J.-M. Gaillard sur les élites de la République.
69 A. Rivarol, « Discours sur l’universalité de la langue française, 1784 », cité par M. Vion dans Perfide Albion, op. cit. p. 97. Font écho à cette vision les propos critiques ou vengeurs de Robespierre, Barrère et des Montagnards. En revanche, Mirabeau, Condorcet et les Girondins cherchent à placer la Révolution française dans la descendance des révolutions anglaises du XVIIe siècle. Voir S. Wahnich, L’Impossible Citoyen, l’étranger dans le discours de la Révolution française, Paris, Albin Michel, 1997.
70 Citons simplement de T. Blair : New Britain, my Vision of a Young Country, Londres, Fourth Estate, 1996 ; repris avec des textes du sociologue et idéologue A. Giddens dans La Troisième Voie. Le renouveau de la social-démocratie, Paris, Éd. du Seuil, 2002.
71 Inspiré par le texte-programme « L’invention du possible », publié en 1991, il s’agit, pour L. Jospin, de « My vision of Europe and globalization », Londres, Polity, 2002. De H. Védrine, voir Face à l’hyperpuissance. Textes et discours, 1995-2003, Paris, Fayard, 2003.
72 F. Crouzet, De la supériorité de l’Angleterre sur la France, l’économique et l’imaginaire, Paris, Perrin, 1985. L’ouvrage a naturellement été traduit en anglais en 1990 : British Ascendant : Comparative Studies in Franco-British Economic History, Cambridge, Cambridge University Press (CUP), 1990. On en trouvera un prolongement dans Y. Cassis, F. Crouzet et T. Gourvish (dir.), Management and Business in Britain and France, Oxford, OUP, 1993.
73 Voir notamment les Mélanges en l’honneur de F. Crouzet, réunis par K. de Queiros-Mattoso : L’Angleterre et le Monde, XVIIIe-XXe siècle. L’histoire entre l’économique et l’imaginaire, Paris, L’Harmattan, 1999
74 Le retournement d’une partie des intellectuels date même de l’émergence des nouveaux philosophes à la fin des années 1970.
75 Extrait du toast royal lors du dîner d’État de l’Élysée du 5 avril 2004, cité dans Le Monde, 7 avril 2004.
76 On notera que c’est le 3 août que l’Allemagne a déclaré la guerre à la France, solidaire de son alliée russe, alors que c’est en réaction à la violation par Berlin de la neutralité belge que Georges V a déclaré la guerre au Reich, « au nom de tout l’Empire », le 4 août 1914.
77 Si la France a combattu avant tout sur les fronts de l’Ouest et des Balkans, l’Angleterre a lutté dans les Flandres, l’Italie du Nord, le Moyen-Orient, les colonies et les océans. En matière stratégique et diplomatique, voir W. Philpott, Anglo-French Relations and Strategy on the Western Front, Londres, Macmillan, 1996 ; M. Horn, D. Dutton et W. Philpott, L’Alliance franco-britannique dans la Grande Guerre, Paris, PUF, 1996.
78 Pour toute la période 1900-1940, voir P. Bell, France and Britain, 1900-1940, Entente and Estrangement, op. cit.
79 En matière de réparations, Londres obtient en 1920 un quart du montant total – contre la moitié pour la France – en faisant inclure les pensions de guerre initialement non prévues, puis obtient non seulement l’évacuation de la Ruhr – dont Paris avait décidé l’occupation en 1923 pour obliger l’Allemagne à respecter ses obligations –, mais aussi la réduction et l’étalement des montants dus (plans Dawes de 1924 et Young de 1929) avant le moratoire de 1931 et l’annulation définitive des réparations en 1932. Entre 1922 et 1924, la France et l’Angleterre s’affrontent non seulement dans le conflit gréco-turc, qui aboutit à l’abandon du traité de Sèvres, mais aussi sur les mandats et concessions pétrolières du Moyen-Orient. En matière économique et financière comme en matière diplomatique et militaire (voir les conférences navales de Washington de 1922) Londres, dans cette période, se rapproche nettement de Washington et tient Paris