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France Chine

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Les nouveautes chinoises

Présenter l’essentiel des livres disponibles sur la Chine en français, tel est l’objectif de ce recueil. Nous avons pris le parti d’y inclure « les Chines », du Continent (prépondérant en raison de sa dimension) à Hong Kong et Macao, de Formose à Singapour et à la diaspora. Car du promontoire de l’Europe, les sinuosités spatiales paraissent quantités négligeables, noyées dans un horizon perçu tout entier comme le Monde chinois. Dans la mesure où la taille du présent ouvrage nous imposait d’exercer une certaine sélection dans l’abondante littérature proposée, les auteurs des diverses rubriques ont dû exercer un choix personnel, imprimant ainsi leur propre marque aux bibliographies proposées. Mais l’importance de la pagination leur a permis de couvrir la part la plus large des publications existantes.

Ce recueil nous oblige à faire un grand écart entre deux types assez différents de productions : les ouvrages écrits sur la Chine, souvent le fait de spécialistes, qui portent un regard, le nôtre, sur ce pays, et les traductions de textes chinois, que l’on observe surtout dans le champ de la littérature, en général plus connues du grand public et qui sont l’écho propre de ce pays.

Cet écartèlement ne nous a pas posé problème, car, derrière cette différence, on retrouve une profonde unité, l’intérêt du public français (francophone) pour ce qui touche à la Chine, inconsciemment perçue, sans doute, comme la civilisation offrant le plus grand éloignement de la nôtre, à l’autre bout du vieux continent, et qui, depuis le lointain xviiie siècle, pour ne pas remonter plus haut, occupe une place particulière dans notre imaginaire.

Notre propos n’est pas de faire l’archéologie de cet attrait qui ne date pas d’hier – certains ouvrages présentés dans ce recueil y consacrent de longs développements –, mais, partant de l’existant, c’est-à-dire de ce que l’on peut trouver aujourd’hui chez le libraire, de décrire l’état présent.

Changement de contexte

Une première constatation s’impose : le volume de livres du « domaine Chine », qui s’élève à plusieurs milliers de titres pour les deux dernières décennies, a connu une augmentation légère mais continue, selon des statistiques partielles fournies par le catalogue de la Bibliothèque nationale. L’évolution nous semble plus pertinente en termes de recomposition du paysage éditorial, de tirages et d’ouverture à un public plus diversifié. Ces dernières années ont vu une percée de la littérature la plus contemporaine (plus du tiers des nouveautés) et de productions grand public (guides, livres pratiques, initiations à la culture chinoise…). La production « savante » maintient également un niveau élevé (un autre tiers en nombre de titres), mais avec des tirages parfois confidentiels, marquée sans doute par un recul du politique et une croissance de l’économique et du droit. Ce sont ces deux pôles majeurs qui méritent plus précisément notre attention.

Le véritable envol de ce secteur de l’édition française, phénomène de plus large diffusion, s’est produit au milieu des années 1990 ; il est le résultat d’une conjugaison d’éléments. L’intérêt du lecteur français vis-à-vis de la Chine est, bien entendu, à replacer dans le cadre plus large de l’évolution contemporaine des mentalités et des usages de lecture. À l’ère des voyages, d’une meilleure connaissance des langues étrangères, de l’Internet et du zapping, l’étranger est devenu moins étranger et le lecteur s’intéresse davantage aux écrits d’ailleurs ou touchant aux lointains. En témoignent les rayons de littérature étrangère des grandes librairies, inconnus naguère. S’agissant de la Chine, deux chiffres suffiraient à témoigner d’un lectorat potentiel : près d’un million de touristes français se sont rendus dans ce pays ces cinq dernières années et, dans un tout autre registre, remarquons que le chinois est enseigné dans une centaine d’établissements secondaires et tout autant du supérieur. C’est dire que la Chine nous parle et parle plus qu’avant !

Il est difficile, en évoquant cette croissance quantitative, de ne pas rappeler l’environnement général qui la sous-tend, c’est-à-dire les rapides transformations de la société chinoise. L’image qu’offre ce pays aux Européens se compose de couches superposées au fil du temps. Trois strates paraissent aujourd’hui y contribuer de façon prépondérante : la plus ancienne, qui nous le fait percevoir comme pétri d’une haute culture rivalisant en valeur avec la nôtre, l’intermédiaire, liée aux situations socio-politiques que l’actualité vient souvent solliciter, et la plus récente, qui nous le présente comme animé d’un dynamisme et d’une croissance vertigineux. Il ne se passe pas un jour sans que la presse ne souligne ses réussites à tous les niveaux, ou son entrée de plain-pied, comme acteur, dans la sphère de la communauté internationale. Plus ouverte au monde, plus moderne, la Chine s’est engagée dans ce qui apparaît comme une success story économique, qui étonne autant qu’elle interroge. À défaut de voir à l’oeil nu tourner ses satellites au-dessus de nos têtes ou de lire son nom sur nos écrans Ducretet-Thomson, elle est perçue comme plus présente et sans doute plus lisible. Et puis, il faut constater que nous l’avons apprivoisée dans notre quotidien, tant ils sont courus, ces « restaurants-chinois-du-coin-de-la-rue ». N’ignorons pas, en effet, la « Chine voisine », celle de l’immigration/intégration, qui représente en Île-de-France une ville comme Bordeaux, ni ses nombreux touristes passionnés du « Louvre-Versailles », mais qui découvriront bientôt le charme des Dombes ou la douceur de l’Agenais, ni, encore, ses étudiants dans nos universités qui, seulement six mille aujourd’hui, devraient être encore plus nombreux à l’avenir.

La Chine au centre des regards

Dans ce contexte économique en expansion, la vie intellectuelle chinoise s’est incontestablement beaucoup enrichie. La rigueur idéologique dans laquelle s’est trouvé le pays jusqu’aux années 1980, annihilatrice de création intellectuelle, a joué un rôle répulsif (même si elle a pu nous fasciner) et n’a pas favorisé l’élan des lecteurs pour ses oeuvres indigentes. Mais la situation a considérablement évolué. Ses productions artistiques, littéraires et savantes sont passées, en un peu plus de dix ans, d’une situation de confinement à une amorce d’universalité. L’élan a d’abord été perçu en France à travers le cinéma. Qui ne se souvient aujourd’hui de Zhang Yimou, réalisateur du Sorgho rouge et de Qiu Ju, ou encore de Chen Kaige et de Adieu ma concubine ? Qui ne connaît le succès plus récent de Wong Kar Wai et de son In the Mood for Love, ou, plus proche encore, celui de Hou Hsiao Hsien et de son Maître des marionnettes, le premier de Hong Kong et le second de Taiwan ?

Puis le roman contemporain a fait irruption sur la scène avec, en apothéose, l’obtention du prix Nobel par l’écrivain de nationalité française Gao Xingjian à l’orée du nouveau millénaire. S’il n’est pas totalement représentatif de la scène littéraire chinoise, il n’en demeure pas moins le premier écrivain d’expression chinoise à avoir obtenu cette distinction, projetant ainsi aux yeux des lecteurs du monde, n’en déplaise à ses contempteurs, la création d’expression chinoise sous les feux de la rampe.

Il convient aussi de noter le rayonnement de romanciers d’ascendance chinoise ayant adopté le français comme langue d’écriture et dont les oeuvres disposent d’un effet attracteur sur le public envers la culture chinoise. Ce sont d’ailleurs eux qui focalisent l’attention au détriment des auteurs proprement chinois. Leurs racines en tant que telles, on l’aura compris, ne jouent pas de rôle prépondérant, car, lorsque l’on évoque le travail de réflexion sur la physique de l’univers d’un Nguyen Van-Trinh, ses origines n’entrent pas en ligne de compte. Non, c’est le fait que le centre de gravité de leur production tourne autour de la civilisation chinoise. Il s’agit, par exemple, de François Cheng, membre de la centenaire Académie, qui, dans des ouvrages universitaires faisant date, a montré aux passionnés de la poésie et de la peinture chinoises ce que pleins et déliés veulent dire et qui a obtenu pour ses oeuvres de fiction plus récentes la reconnaissance de grands prix. Songeons aussi à Dai Sijie, dont le Balzac et la Petite Tailleuse chinoise ou Le Complexe de Di, nouveau Femina, ont obtenu un large succès – mesuré en centaines de milliers d’exemplaires –, ou à d’autres de moindre renom. Il est vrai que l’on accepte plus facilement la différence lorsqu’elle manifeste un moindre écart.

Nous ne saurions énumérer tous les éléments qui contribuent à la focalisation des regards sur la Chine, tant ils sont nombreux et parfois indirects. Pour limiter notre propos au livre ou à la culture, on peut évoquer le succès populaire de l’inimitable série d’enquêtes du juge Ti (en « 10/18 »), de policiers très modernes nous venant d’immigrés aux États-Unis (Mort d’une héroïne rouge), traduits de l’anglais comme autrefois les romans de Pearl Buck, ou les films de kung-fu chez nos préadolescents.Dans le domaine de la littérature générale, sorte de fourre-tout où l’on range le classable et l’inclassable, les romans se taillent la part du lion, mais les autres genres ne sont pas totalement inexistants ; la nouvelle, l’essai à un moindre niveau, et même la poésie, fruit de la passion, soutenue par la politique des résidences d’écrivains, y trouvent également leur place.

Les « beaux livres » constituent quant à eux un secteur assez florissant. Dans le domaine de l’art, ils sont surtout le fait d’exposants ou de musées (prégnance de l’action publique), mais l’attrait de la Chine est suffisant pour qu’un certain nombre d’éditeurs spécialisés trouvent régulièrement l’occasion de belles parutions. L’imagerie chinoise emblématique est, comme on peut s’y attendre, fortement sollicitée : paysages, voyages, archéologie, architecture, arts picturaux (peinture, photographie), arts quotidiens de la table (cuisine et thé), arts martiaux…

La traduction

Une fois le tableau campé, et pour éviter les redites, car chacune des contributions de ce recueil offre des présentations plus approfondies sur la production chinoise, notre attention se portera sur les acteurs français qui donnent vie à l’édition sur la Chine.

Du côté des auteurs, le paysage, s’il n’a pas été fondamentalement bouleversé (constante du poids des sinologues), a connu des mutations importantes. D’abord, il y a aujourd’hui davantage de personnes qui écrivent sur la Chine ou la prennent comme arrière-plan de leurs récits qu’il y a vingt ans, ou même dix. La tendance est à la banalisation du sujet, qui n’est plus le seul terrain d’écriture d’universitaires ou de chercheurs spécialistes de cette aire culturelle. Il est devenu le fait d’écrivains et artistes au plumage varié : romanciers, écrivains voyageurs, pour la jeunesse, auteurs de catalogues, de guides, de bandes dessinées, etc., qui apportent leurs sensibilités et leurs regards différents. Il est aussi celui de professionnels travaillant en contact étroit avec ou dans ce pays. On y trouve le meilleur comme le pire, mais cette diversité, résultat d’une « normalisation », est en soi très prometteuse.

Du classique…

La plus grande diffusion de la littérature chinoise d’aujourd’hui nous oblige à observer le phénomène de la traduction. Avant la dernière décennie, frustrés de nouveautés trop rares ou difficilement transmissibles, les traducteurs étaient tournés surtout vers le domaine classique. Celui-ci constitue la part majeure du catalogue des livres disponibles dans le champ des lettres. Ces traductions, qui requièrent souvent des années d’apostolat pour en venir à bout, nous procurent un émerveillement sans cesse renouvelé vis-à-vis de la richesse d’inspiration du passé.

Durant les années 1970, la collection « Connaissance de l’Orient », chez Gallimard, a ouvert la voie en publiant de grands textes du patrimoine littéraire ou de la pensée chinoise, et fait sortir la sinologie des collections savantes de grands précurseurs – encore très actifs – comme Maisonneuve ou celles des institutions savantes (École française d’Extrême-Orient, École pratique des hautes études, Institut des hautes études chinoises, Collège de France…). Au cours des années 1980-1990, les oeuvres majeures du panthéon romanesque chinois ont été traduites et publiées à grand bruit dans la prestigieuse collection « Bibliothèque de la Pléiade », que ce soit-Le Rêve dans le pavillon rouge, Le Roman au bord de l’eau – auquel Jacques Dars a conféré le statut d’oeuvre française –, ou, plus tard encore, Fleur en fiole d’or, donné en version non expurgée, et plus récemment La Pérégrination vers L’Ouest, etc. Ces oeuvres immenses sont toujours très présentes dans le catalogue. Par bonheur, la riche source de la tradition littéraire n’est pas tarie et continuera de nous offrir, année après année, les chefs-d’oeuvre des lettres classiques.

… au moderne…

Au cours des années 1970-1980, un petit nombre de traducteurs, chevillés dans les temps modernes, nous ont offert en français la lecture de quatre ou cinq écrivains de la première moitié du xxe siècle ou de l’immédiat après-guerre : Ba Jin, connu de tous, mais aussi Lao She, le plus proche de nous par son humanité, Mao Dun et, pour les initiés, Lu Xun et quelques autres. La liste s’arrêtait là, et pour cause, la fiction romanesque, genre encore relativement peu nourri en littérature chinoise moderne, s’était évanouie dans les réalités de « la Chine en marche ». Les traducteurs en étaient réduits à un travail solitaire vis-à-vis d’oeuvres dont les auteurs, quand ils n’étaient pas disparus, étaient cloués dans le quatrième âge ou réduits à l’infécondité. Un nombre restreint d’entre eux avait choisi le domaine le plus contemporain et tenté de nous présenter la production du « réalisme socialiste » en mobilisant tout leur talent pour nous rendre la chose digeste. Qui se souvient des Enfants de Sicha ? Cette partie du catalogue, très datée, est épuisée.

… et au plus contemporain

Le renouveau littéraire chinois s’est amorcé durant les années 1980, mais ses formes favorites demeuraient difficiles à introduire en France ; il s’agissait surtout, à l’époque, de la nouvelle et du court essai, que le lecteur français ne prise guère. Ce nouvel élan a surtout été le fait de jeunes générations d’écrivains sortis de la tourmente, qui ne disposaient pas encore du souffle nécessaire à de longues compositions. S’ils voulaient être publiés, les chauds et froids des campagnes politiques successives ne les autorisaient à emprunter que de courtes fenêtres de permissivité. Enfin, ils ne pouvaient guère envisager d’être publiés sous forme de livres, car l’édition était très encadrée (pénurie de papier, imprimatur…). Mais l’explosion du nombre des revues, plébiscitées par un public avide de lecture, leur offrit un immense espace d’expression.

1989, à bien des égards, constitue un tournant. Les années 1990 vont être marquées par de profonds changements. Le développement d’une société « de marché » conduit rapidement à une diversification des loisirs qui va éloigner l’activité littéraire du centre de la scène et la reléguer à la place que nous lui connaissons nous-mêmes. Les auteurs vont y perdre en termes d’audience, eux qui avaient été portés sur le pavois en tant que témoins privilégiés. Mais leur éviction du terrain va être une formidable occasion de régénération. Elle va leur permettre, sur les marges qui leur sont dès lors chichement concédées, de gagner en profondeur, de prendre le temps de l’introspection et du regard sur les temps et les choses, de se pencher sur l’expérience unique et unifiante de chaque individu, de se focaliser sur l’écriture, d’oser toutes les audaces, et de produire des oeuvres d’une amplitude plus grande. Ce sont celles-là que l’édition française actuelle nous donne à apprécier.

Il convient également de signaler quelques auteurs taiwanais ou de Hong Kong, autrefois totalement ignorés mais dont on commence heureusement à considérer les voix différentes.

Une nouvelle génération de traducteurs…

En contrepoint, ce nouveau fleurissement a permis l’émergence, depuis quelques années, d’une nouvelle génération de traducteurs de qualité, tournés vers la création la plus vivante. Ce sont généralement des personnes qui ont fait leurs classes en Chine ou, si ce n’est le cas, qui y effectuent des séjours réguliers, parlent bien le chinois, à l’opposé de nombre de leurs aînés que la clôture de la Chine avait contraints à se replier sur les écrits immémoriaux. La facilité des contacts avec la Chine a considérablement changé les données du problème. Ces traducteurs connaissent les auteurs qu’ils traduisent, les rencontrent régulièrement, communiquent avec eux par l’Internet, signent des engagements et suivent de plus en plus leurs dernières livraisons. Traduire un deuxième roman puis un troisième du même auteur, ce n’est pas la même aventure que de piocher au hasard des nouvelles parutions, cela demande d’aimer le travail de l’écrivain (amour que l’on rend dans sa langue – et l’on sait l’aiguillon du principe de plaisir), et permet de mieux pénétrer les labyrinthes de son écriture. Les auteurs des oeuvres qu’ils traduisent sont vivants, de leur âge ou à peu près, et des liens d’amitié et de connivence existent entre eux.

… aux prises avec de nouveaux défis

Comme pour les érudits de la traduction classique, il faut saluer leur talent particulier de « passeurs de culture », car leur travail est souvent un tour de force langagier. Ils s’adressent en règle générale au grand public, qui abhorre le principe de la note, alors que la littérature contemporaine chinoise a encore du mal à « passer » auprès du lecteur. La primauté, chez nous, du roman sur les autres formes d’écriture, depuis plus d’un siècle, rend très difficile l’introduction d’autres modèles narratifs.

Et si les auteurs chinois ont emprunté cet habit d’Occident, puissance culturelle oblige, on a parfois le sentiment qu’ils s’y sentent à l’étroit. La logique discursive (le moteur de l’action reste souvent mu par d’autres ressorts que ceux de la causalité), les jeux formels de la narration, le tempo de l’écriture (présence de longues descriptions), le choix de la vacuité psychologique pour les personnages, mais aussi les références, la symbolique, les valeurs véhiculées…, demeurent encore éloignés des habitudes des lecteurs français. L’attitude de ces derniers est d’ailleurs très révélatrice : lorsqu’ils demandent conseil à un libraire, ils ne recherchent pas, en général, le dernier cru d’un auteur particulier avec lequel ils seraient entrés en communion, comme c’est le cas pour certains écrivains japonais. Ils demandent seulement ce qu’il y a de neuf, semblant s’attendre simplement, dans le filon devenu prospère des livres sur la Chine, à se faire surprendre par la découverte d’une pépite : on ne sait jamais… Si aucune personnalité ne ressort véritablement, en dehors peut-être de Han Shaogong, Mo Yan et, pour certains, Wang Meng, il ne paraît pas qu’il faille chercher de raisons du côté de l’exotisme, des noms,-ou du caractère imprononçable pour des étrangers du système officiel de transcription, le pinyin, ou de l’éloignement culturel. Il faut sans doute un délai nécessaire d’acclimatation à cette nouvelle littérature porteuse d’autres articulations, qui expérimente un accès au langage de l’universel tout en restant elle-même.

Enfin, d’autres freins subsistent à une plus large diffusion. Ils sont bien entendu sociétaux (la vision de l’autre ne se transforme que par un long cheminement en fondus enchaînés), et les avatars politiques chinois contemporains, même s’ils sont le plus souvent ressentis comme moins pesants qu’il y a dix ans, continuent à plomber le rideau de scène. Les productions littéraires chinoises, elles-mêmes, avec leur lot de douleurs, de cicatrices mal fermées, d’angoisse ou de désarroi face à la brutalité des changements, viennent très souvent renforcer ce sentiment de climat maussade.

À l’étude de la Chine

Le catalogue français consacré à la Chine ne compte pas aujourd’hui de titres dans le domaine des sciences fondamentales, expérimentales ou de l’ingénieur (à l’exception de la médecine traditionnelle – qui a été circonscrite, il y a quelques années, par un rappel à l’ordre scientiste – et des dictionnaires). Cela n’a pas toujours été le cas ; on se souvient d’ouvrages des siècles passés à propos desquels on parlerait aujourd’hui d’espionnage industriel, lorsqu’il s’agissait de découvrir les secrets de fabrication de la porcelaine, de la soie ou du thé, les nouvelles technologies de l’époque ; mais cela viendra demain, lorsque nos entreprises délocaliseront leurs secteurs R&D…

Le domaine des sciences de l’homme et de la société, dans lequel nous rangeons bien sûr l’essentiel de la sinologie, a toujours été d’une grande richesse. Cette production est, en règle générale, peu connue du grand public, car elle est d’un abord plus difficile et n’intéresse guère les principaux éditeurs et distributeurs. Ils ne lui font place dans leurs collections de poche que lorsque les oeuvres ont atteint le statut de classique du genre ; dans cette veine sont à placer les nombreux succès traduits de l’anglais. Les rééditions des grands fondateurs de la sinologie de l’avant- et de l’après-guerre trouvent néanmoins, par ce biais, un heureux moyen de survivance. L’édition scientifique est surtout le fait de courageuses maisons d’édition universitaires ou savantes, de grands organismes publics et de trop rares éditeurs spécialisés (L’Harmattan, Maisonneuve & Larose…). Les libraires l’ignorent royalement. Il n’est qu’à voir la place qu’elle occupe dans certaines grandes surfaces du livre où elle est sacrifiée au profit des malices de l’alcôve ou de l’ésotérisme. D’ailleurs, par drôlerie, la Chine trouve même un créneau sous ces classifications, en particulier au titre de la géomancie – fengshui –, ainsi que sous les « religions orientales », souvent habillées de doux verbiages.

S’il y a dans ce secteur peu de traductions, les causes en sont diverses. On peut évoquer le retard que marque encore la recherche dans ce pays très longtemps coupé de l’extérieur – mais il ne faut pas manquer non plus de signaler l’étroitesse occidentale (ce phénomène est du reste général à l’égard des écrits de l’Est ou du Sud) – et, enfin, des raisons à caractère technique : l’absence de vocations et l’exiguïté du marché. Il existe cependant certains frémissements récents ; nous avons par exemple noté la publication de deux essais : La Guerre sans limites, sur les conflits modernes, et L’Empire des bas-fonds, sur les laissés-pour-compte de la modernisation.

Des formes anciennes…

Dans le domaine propre de la sinologie, un phénomène pourrait sembler paradoxal (c’est en tout cas en ces termes qu’il nous a été exposé) : le nombre de chercheurs a considérablement augmenté depuis vingt ans et, pourtant, la veine des Granet et des Maspero, qui ont produit des oeuvres reconnues par le public de l’époque au-delà du cercle savant, semble épuisée (la seule exception pourrait être François Jullien, qui ambitionne encore de croiser sagesse d’Orient et sagesse d’Occident). En d’autres termes, n’y aurait-il pas eu dilution, déperdition ?

Plusieurs niveaux d’explication s’imposent. Il faut tout d’abord tenir compte du fait que les conditions de la recherche ont considérablement évolué. Nous n’en sommes plus à une époque de découverte des civilisations, où l’enjeu principal était d’ordonner et de commenter les grands corpus documentaires millénaires. À cette époque « coloniale » révolue, la production scientifique connaissait des formes très particulières : le professeur ou le chercheur disposaient souvent d’« informateurs », de « collaborateurs » indigènes – rarement cités. Et puis les temps ont changé, marqués par un recul de l’intérêt pour les grandes constructions systémiques. Aujourd’hui, lorsque l’on veut être chercheur, se spécialiser est devenu une nécessité pour faire carrière. Même si les scientifiques ne s’enferment plus guère dans une perception monodisciplinaire, ils demeurent linguistes ou historiens, géographes, sociologues ou économistes, et les recherches conduites sont beaucoup plus spécialisées que par le passé.

… à des recherches renouvelées

Le véritable paradoxe, s’il faut en souligner un, est que la césure trentenaire de la Chine au monde, de 1949 à 1979, sous l’ère maoïste, semble avoir eu des effets féconds dans le domaine des sciences de l’homme et de la société, autant du côté des scientifiques français, empêchés de travailler sur les archives ou d’aller sur le terrain, que du côté chinois, où il était impossible de s’interroger sur le passé ou d’explorer le présent, niés en bloc, au nom d’une idéologie importée fermant la « boutique de Confucius ».

Avant 1949, la grille d’analyse de la civilisation chinoise reposait sur des catégories « classiques » tacitement acceptées de part et d’autre du continent. Que n’a-t-on entendu parler de continuité sociale millénaire avec la division paysans/fonctionnaires/marchands, de primat de la culture de l’écrit, de syncrétisme religieux, d’homogénéité du concept de nation protégée derrière sa muraille, de découpage dynastique, de foyer nordiste de la culture chinoise, etc. ! Et la forme correspondante de production du savoir épousait en général le mode classificatoire ou encyclopédique – les grandes sommes dont nous parlions plus haut. Seuls quelques écrits de professionnels confrontés avec le pays, commerçants, religieux, militaires, diplomates, enseignants, scientifiques, apportaient parfois des éclairages hétérodoxes mais devenus obsolètes.

La situation a considérablement changé depuis la période dite d’« ouverture ». L’éclosion de conditions nouvelles de travail a bouleversé le paysage, tant du côté des chercheurs français que du côté des chercheurs chinois. Pour les uns : l’accès au terrain, aux archives locales, à des coopérations avec leurs collègues de Chine… ; pour les autres, une liberté plus grande en raison du découplage entre sphère de la recherche et sphère du politique, l’accès aux sources et aux débats internationaux, la possibilité de mener des enquêtes, de disposer de données autrefois cachées, de se former ou de voyager à l’étranger, etc.

Pour en rester à la production française, les publications actuelles se caractérisent par une vitalité marquée par une sorte de défiance vis-à-vis de l’érudition (qui reste toujours une tentation) au profit de recherches ancrées sur des objets dynamiques et des phénomènes de discontinuité plus pertinents (citons dans le désordre : les musulmans et autres cultures minoritaires, le sentiment d’injustice à la campagne, les relations interrégionales complexes, les mouvements de population, les villes, le chômage, les restructurations industrielles, les droits de l’homme ou des contrats, l’apport de la science aux mathématiques, la linguistique historique, les phénomènes politiques…). Les catégories idéologisantes ou ethnocentriques d’autrefois ont laissé place à une contextualisation plus grande, tenant compte des circulations, du local, des périphéries et des interactions, d’une orientation générale ascendante de la connaissance dans le rapport nécessaire entre micro- et macro-analyse. En d’autres termes, l’objet Chine, fondé sur une vision d’hermétisme ou d’exotisme, est en passe de disparaître. Cet espace humain, culturel et physique vivant, est mieux appréhendé. Il est, enfin, moins considéré comme l’objet d’une science spécialisée, la « sinologie », que comme un contexte d’étude particulier visant à faire évoluer les disciplines scientifiques et la connaissance en général, en apportant ce qui nous est le plus nécessaire, une distanciation par rapport à ce qui constitue le socle de nos disciplines, fondées sur l’européanisme (de l’Oural à la Californie) et qui ne sauraient évoluer sans intégrer les cultures autres. Dans cette perspective, un double mouvement prometteur a débuté : d’un côté, les chercheurs français sont de plus en plus associés à leurs homologues chinois, de l’autre, on constate l’irruption, sur ce qui était auparavant une chasse gardée, de spécialistes (juristes, sociologues, économistes…) ne travaillant plus sur, mais avec la Chine, sur des thématiques de comparaison ou des recherches croisées donnant lieu à un enrichissement réciproque.

Diffusion dans le public

Tout cela se traduit de façon caractéristique en matière de publications. L’organisation du travail et des échanges scientifiques (tables rondes, séminaires, colloques, revues…) favorise, en matière de production des résultats, le modèle de l’« article », voire les articles regroupés sous forme d’« actes » de rencontres. Or, chacun sait que ce type de publication, même avec un énorme investissement éditorial, ne suscite pas l’engouement du commun des lecteurs. Le reproche que l’on pourrait donc faire aux spécialistes de la Chine – mais il s’agit d’une situation générale de la recherche – serait le manque de prix accordé à la dissémination (vulgarisation) de leurs travaux. Il y a bien sûr des exceptions : citons par exemple le monument que constitue l’ouvrage récent d’Anne Cheng sur l’Histoire de la pensée chinoise. Pour leur défense, il faut dire que ce type de travail n’est guère valorisé par les institutions de la recherche (logique productiviste de publication dans les grandes revues internationales), que les éditeurs, lorsqu’ils acceptent de les publier, ne leur fournissent pas le soutien éditorial nécessaire et, pour finir, que les études, en réponse à une demande sociale forte, portent de façon majoritaire sur le temps présent : quand il s’agit de parler d’un pays aux mues accélérées, les efforts monographiques tombent vite dans l’obsolescence, ce que savent bien nos économistes, juristes, politologues, etc., forcés de reprendre chaque jour leur ouvrage de la veille.

Un peu de recul est nécessaire pour éviter l’autoflagellation, car la production française sur le domaine Chine ne semble avoir d’équivalent qu’en Allemagne, qui a fait figure de précurseur et connaît peut-être une situation plus florissante que la nôtre. La Grande-Bretagne, elle, se caractérise toujours par une fuite des cerveaux vers des cieux plus hospitaliers à l’enseignement, à la recherche et à la culture. L’Italie reste très active, mais les éditeurs déterminent souvent leurs choix en fonction des succès à l’étranger, au grand dam des traducteurs et des auteurs, souvent impatientés. L’Espagne demeure encore davantage tournée vers la latinité ; quant aux pays du nord de l’Europe, plus lecteurs que nous, certains ont su maintenir une riche tradition, que ce soient les Pays-Bas, le Danemark ou la Suède (grâce à l’académie Nobel).

Des conditions favorables à l’expansion des publications sur la Chine

En dehors du contexte que nous avons souligné plus haut, deux éléments ont été déterminants dans l’évolution éditoriale cette dernière décennie.

Le premier a été la signature par la Chine, en 1992, des conventions internationales concernant les droits d’auteur. Si cette révolution a été plus contraignante du côté chinois, habitué à publier, sans droits et sur une large échelle, des traductions du français (elle a permis en retour une meilleure défense en Chine des éditeurs, eux-mêmes pillés localement, et des auteurs, qui ont vu leurs droits reconnus et renforcés), elle a surtout permis l’établissement de liens directs entre éditeurs des deux pays (responsables des droits étrangers) et ouvert la voie à une normalisation des activités d’échanges.

Le second est de nature politique. Chacun sait l’action engagée en France depuis les années 1980 en faveur des industries culturelles, jamais démentie depuis, et particulièrement pour l’écrit. Ce que l’on sait moins, c’est que cette promotion, au nom même des principes de pluralité qui la fondent, s’exerce non seulement pour l’aide à la publication par des éditeurs chinois de livres français (programme Fou-lei) et pour la diffusion en Chine de livres français, conduites par le ministère des Affaires étrangères, mais aussi pour les bourses de traducteurs, les manifestations comme « Les belles étrangères » et, surtout, les programmes d’aide à la traduction d’ouvrages chinois en France et français en Chine, qu’assure de façon remarquable le Centre national du livre.

En effet, ce sont ces aides apportées aux éditeurs et permettant de prendre en charge une partie des frais de traduction de projets de publication courageux, d’une haute tenue mais fortement risqués, qui ont permis l’apparition de maisons spécialisées dans le champ littéraire chinois au milieu des années 1990 (Bleu de Chine, Piquier, You-Feng) et qui autorisent aujourd’hui l’ensemble des grands éditeurs (Actes Sud, Albin Michel, L’Aube, Flammarion, Gallimard, Grasset, Mercure de France, Le Seuil, Stock, L’Olivier, Puf, Zulma… ) et un certain nombre de plus petits (Caractères, Circé…) à mener une ligne éditoriale ou des collections sur la Chine. Même si rien n’est établi de façon durable, des signes montrent que les éditeurs, suivant en cela les frémissements du marché, s’installent dans la durée en appliquant de plus en plus une politique d’auteurs suivie à l’égard de certains écrivains chinois, en tout cas les plus établis, et en s’appuyant sur des spécialistes pour guider leurs choix.

Il nous sera cependant plus difficile de donner un accessit aux médias, à l’exception de grands quotidiens nationaux (Le Monde, Libération, Le Figaro) qui savent attirer l’attention sur ce secteur éditorial en y consacrant quelquefois des cahiers spéciaux entiers. La presse hebdomadaire, pour sa part, se distingue par un désintérêt de la chose. Quant à la télévision grand public – mais la question dépasse de loin notre propos –, seuls des événements littéraires franco-français ou internationaux incontournables l’amènent à lever le sourcil.

Nous ne saurions achever notre tour d’horizon sans mentionner trois autres vecteurs importants de la diffusion du livre. En premier, les librairies, qui assez souvent jouent le jeu de l’ouverture sur le monde. Il n’est pas rare, en effet, de noter dans les rayons de littérature étrangère une présence asiatique sensible, encore limitée au Japon, qui tire en avant, et aux Chines. En second lieu, les bibliothèques publiques, unitaires ou en réseau, en tout cas dans les grandes villes – et le phénomène est marqué depuis longue date à Paris –, jouent un rôle capital dans l’évolution des mentalités de lecture, celui de véritable « exhausteur de goût ». Souvent animées, dans leurs politiques d’acquisition, d’une volonté certaine de diversification, elles offrent aux curieux l’occasion d’accéder à des oeuvres vers lesquelles ils ne risqueraient pas le geste pécuniaire de la découverte.

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