Mémoires partagées. Imbriquées dans leur histoire, France et Allemagne le sont également dans leurs imaginaires. N'ayant eu de cesse de se définir l'une par rapport à l'autre, par emprunts et imitations autant que par distanciations et par rejets, elles ont - jusque dans leurs oppositions les plus radicales (car se démarquer de l'adversaire et prendre systématiquement son contre-pied, c'est toujours se définir par rapport à lui) - développé entre elles au cours des siècles une relation de dépendance réciproque aussi étroite que complexe.
Cette dépendance ressort en premier lieu d'évidence lorsque l'on compare entre elles les grandes notions, progressivement enrichies d'épaisseur charnelle et de profondeur émotionnelle, autour desquelles se sont constituées au cours du XIXe siècle la culture politique et l'identité de l'un et l'autre pays. À la nation promue du côté français par la Révolution comme la valeur politique première, héritage disputé et commun à la fois des générations ultérieures, fait ainsi pendant du côté allemand le Volk, au départ simple transposition en allemand de la notion française, lui aussi tendanciellement démocratique et universaliste, mais s'en détachant de plus en plus nettement. Au terme de cette dissociation accélérée par l'aggravation de la rivalité franco-allemande, on se trouve après la guerre de 1870 face à un couple antithétique opposant d'un côté, dans une relation de symétrie inversée, deux conceptions radicalement opposées mais en même temps impensables l'une sans l'autre : d'un côté la conception française de la nation poussant à l'extrême, pour mieux se démarquer du Volk allemand, la définition de la nation comme « plébiscite de tous les jours » (Renan), avec ce qui en est présenté comme la conséquence logique, le jus soli, et de l'autre, la conception allemande du Volk insistant de plus en plus, pour mieux se démarquer de la nation à la française, sur sa définition comme « communauté d'héritage et d'ascendance », avec ce qui en est, là aussi, présenté comme la conséquence logique, le jus sanguinis. De la même manière voit-on comment la valorisation par la culture politique française des notions de « révolution » et de « révolutionnaire » - notions positivement connotées, car associées à la liberté, à la nation, à une histoire glorieuse et à la République -, entraîne en sens inverse une dévalorisation croissante de ces mêmes notions du côté allemand : négativement connotées, ces dernières sont associées au désordre et à l'insécurité, à la guerre civile et aux massacres.
Ce même jeu de couples antithétiques et conflictuellement solidaires se retrouve si l'on prend maintenant les mythologies historiques autour desquelles la France et l'Allemagne se sont représentées en tant que nations à l'âge d'or des constructions imaginaires, c'est-à-dire au XIXe siècle, et dont d'innombrables monuments, tableaux et statues, relayés par des générations d'instituteurs et d'officiers, ont assuré la transmission et la diffusion. Dans un pays comme dans l'autre, le grand ancêtre mythique est un héros de la résistance à l'invasion étrangère - en l'occurrence romaine ; mais tandis que du côté français on fait mérite à Vercingétorix d'avoir indirectement permis à la Gaule d'être romanisée, d'entrer ainsi dans la civilisation et de devenir la véritable héritière de la latinité, on exalte, au contraire, du côté allemand, en la personne de Hermann le champion victorieux de la lutte contre Rome et du triomphe sur une civilisation artificielle et trompeuse. Opposées jusque dans leur représentation monumentale (l'épée inclinée pointée en terre sur laquelle s'appuie le Vercingétorix du plateau d'Alésia est de ce point de vue l'exact contraire de l'épée brandie à bout de bras par l'Hermann du Teutoburger Wald), ces deux figures n'en sont pas moins en même temps profondément semblables : l'une comme l'autre, en effet, appellent à lutter contre l'ennemi héréditaire du présent : l'Allemand, figure moderne de la barbarie d'un côté, le Français, descendant dégénéré de la latinité, de l'autre. Le même système d'opposition solidaire se retrouve dans la manière dont, dans un pays comme dans l'autre, on fait mémoire de la Révolution et de la Réforme. À la France obsédée tout au long du XIXe siècle par le culte de la Révolution, l'Allemagne répond par l'exaltation de la Réforme luthérienne, antérieure de près de trois siècles à la Révolution française, et présentée par ailleurs comme la seule vraie révolution, dans la mesure où elle est révolution spirituelle et intérieure, alors que la Révolution française n'est qu'extérieure et politique. On le retrouve, enfin, dans les figures emblématiques au moyen desquelles les deux nations se sont personnifiées et reconnues. Après un demi-siècle d'hésitation entre l'imitation et le rejet du modèle français, la Germania allemande, en passe de devenir en 1848 la sur jumelle de la Marianne française, incarnant comme elle la nation et la liberté, s'affirme par la suite de plus en plus, casquée, guerrière et germanique, comme la figure opposée et l'envers de la Marianne républicaine et révolutionnaire, offrant ainsi aux caricaturistes un répertoire inépuisable de thèmes et de motifs.
Si profonde pourtant qu'ait pu être cette dissociation antagoniste des mythologies historiques et des imaginaires nationaux des deux pays, ils n'en continuent pas moins de reposer sur un socle d'éléments communs : héros par excellence de la France profonde jusque dans la seconde moitié du XXe siècle, Napoléon est également une figure dont tout une partie de l'Allemagne continue de célébrer la mémoire au XIXe siècle - de Goethe arborant jusqu'à sa mort la Légion d'honneur reçue des mains de l'empereur à Erfurt, jusqu'à la Rhénanie conservant le code civil jusqu'au début du XXe siècle. À l'inverse, le roi de Prusse Frédéric II métamorphosé - au mépris de la vérité historique - par l'Allemagne unifiée en champion de la cause allemande et en précurseur de sa future unité, reste longtemps, pour une partie importante de l'opinion publique française, une figure d'identification « de gauche » qu'on célèbre, à l'instar de Michelet, comme protecteur de Voltaire et des lettres françaises, et comme champion des Lumières et de la tolérance.