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Les Etudes Françaises

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La langue des règles universelles

Carlo Ossola
professeur au Collège de France

Ce que nous aimons dans la civilisation française, c’est que sa langue est « juste », c’est-à-dire qu’elle entretient un rapport de justesse avec les concepts qu’elle exprime. Celui qui parle, dans le temps, au coeur de ce temps, sa langue, sait qu’elle aussi le parle à travers les idées auxquelles elle a donné mémoire et résonance. Aucun de nous n’a besoin de s’ajuster dans la langue française ni de l’ajuster : car elle accorde à la pensée une préséance qu’aucune des autres langues modernes n’a concédée. Ces langues en effet, issues de la Réforme, ont attribué un rôle et un droit de parole aux sujets, ont fait d’un discours un événement, cependant que la langue française donnait aux idées, dont nous sommes des épiphanies ponctuelles et transitoires, la clarté et le bonheur du partage. Dans la langue française nous écoutons les meilleurs des moments d’unisson de l’histoire des hommes.

Celui qui vous parle est un fils adoptif de cette langue, de cette civilisation : mon berceau est le Piémont, entre l’héritage de Rome et celui de la Lotharingie ; j’ai souvent pensé, dans ma jeunesse, selon une syntaxe latine qui ne pouvait être sauvegardée que par une grammaire, un lexique français. Si cette brève adresse a pour titre La langue des « règles universelles », c’est parce que cette formule de Pascal est aussi bien mathématique et géométrique que philosophique et juridique. Elle relance et replace à son niveau le plus digne la maxime qui fut propre à l’Europe latine du Moyen Âge : universalia tantum. C’est comme si je disais : nous nous reconnaissons seulement en ce qui est universel, à savoir en ce qui nous est commun.

Par ce fait même, il est possible de penser que le moment que nous vivons offre à la civilisation française, qui s’est faite interprète de ce besoin d’universel, une opportunité unique : les jeunes gens — dont mes trois filles, si ce modeste témoignage a quelque valeur — aiment aujourd’hui la France non plus à cause des noms et des mythes qui ont nourri ma génération : les écrivains et les philosophes de l’existence, les interprètes d’un au-delà de l’homme, d’Olivier Messiaen à Robert Bresson.
Ils aiment la France d’aujourd’hui à cause d’un petit nombre de mots simples qu’elle a prononcés : paix, droits de l’homme, justice, fraternité.

Nous ne pouvons ignorer l’appel qui sous-tend cet élan : le besoin d’une langue de l’espérance. Mais cette langue capable de donner le droit de citoyenneté à la parole de demain ne peut oublier qu’elle existe parce qu’elle a été le metteur en scène, tout au long des siècles modernes, d’une ancienne pièce, qui fut jouée à Athènes et à Rome, et dont le titre est L’homme sans prix. L’homme, en effet, n’a pas de prix, il est là, toujours unique, toujours irremplaçable. Mais pour jouer dignement cette pièce, il faut en reconnaître les rôles et les accents. Au XVIe siècle, face aux prétentions de plusieurs pays se considérant comme les héritiers autorisés des valeurs latines, nombre de savants « gaulois » revendiquèrent la descendance directe de la langue française du grec ancien — ce grec aujourd’hui abandonné dans la quasi-totalité des lycées français.

La diplomatie de l’esprit, qui vient d’être évoquée à juste titre, n’est pas une tactique du présent : elle est la conscience d’un legs ; elle est le lieu de ce patrimoine immatériel qu’il est urgent de rappeler aux communautés politiques, à savoir qu’aucune science n’est possible sans approfondir la conscience de l’humain dont cette science est l’instrument. Ainsi l’infini qui chez Descartes est objet de la méthode reconduit-il avec Pascal au coeur de l’homme. Or, pour en revenir au présent, aucun poste d’enseignement de la philosophie du XVIIe siècle n’a été mis au concours de maître de conférences, cette année, dans les universités françaises. De petits symptômes, certes, mais qu’il faut prendre le soin d’interpréter, avant qu’il ne soit trop tard.

Car si le français est une langue exigeante, il faut qu’elle le soit non pas pour vénérer ou redresser le squelette de sa syntaxe, mais pour le revêtir de la chair de sa pensée. D’autres langues désormais (l’anglais, demain l’espagnol) sont les véhicules de la communication, les passeurs — trop souvent — de besoins simples, de short messages systems, vite remplis, vite oubliés.

Le français peut rester vivant comme langue de l’universel, à condition que cet universel soit constamment entretenu dans cette langue, qu’elle exprime, traduise, enseigne, dans son lexique et dans ses formes, les penseurs de l’universel (comme elle l’a déjà fait, dans ses « Célébrations nationales », pour Kant et saint Augustin) ; à condition — encore — qu’elle traduise, dispense et interprète, dans les langues des grandes civilisations, ses auteurs universels.

Car si l’homme s’exprime par sa langue, il connaît et se souvient par sa pensée. Il faut que le français redevienne, pour tous les peuples, la civilisation d’une pensée universelle, pour qu’un jour les citoyens du monde désirent aussi la savourer comme langue. Aujourd’hui, seule une pensée peut susciter le désir d’entrer et de séjourner dans la langue qui en est le réceptacle.

Formons des idées dignes d’être prononcées sous toutes les latitudes, et la langue les apprendra, les prononcera.

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