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Les Etudes Françaises

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Les défis de l’enseignement du français

Luc Ferry
ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche

Je rends hommage à mon tour à votre travail passionné et admirable, pour lequel le Ministère dont j’ai la charge se tient à votre disposition pour vous aider, pour faire découvrir et aimer la culture française à l’étranger. Je présenterai quelques réflexions sur le thème, précis mais moins anodin qu’il n’y paraît, de l’enseignement à l’étranger non pas de la culture française en général mais du français proprement dit, qui ne peut se séparer de celui de l’enseignement du français en France car il pose les mêmes problèmes.

1 La situation d’entre-deux de l’enseignement du français

En effet, cet enseignement se trouve aujourd’hui dans un entre-deux extrêmement problématique, qui doit être étudié sans esprit dogmatique et sur lequel les conclusions de vos travaux sont attendues avec impatience.

L’enseignement du français a évolué, en l’espace de trente ans, d’une idéologie des grands auteurs, inspirée des manuels classiques, comme celui de Lanson, à la pratique théorique de l’intertextualité et à l’analyse des genres, des discours et des registres. Cette transformation s’est effectuée avec une brutalité telle que beaucoup de ses promoteurs en sont aujourd’hui revenus. Elle oblige à un choix difficile entre un retour en arrière impossible et peu souhaitable et une nouvelle avancée aux contours incertains. Le terme même « professeur de français », qui remplace l’ancien terme « professeur de lettres », contient une ambiguïté qui singularise l’enseignement du français par rapport à d’autres formes d’enseignement comme la germanistique. Notre enseignement comprend en effet à la fois un enseignement rhétorique, ou un enseignement de la langue, et un enseignement de la littérature.

Ces deux éléments restent inscrits dans les programmes actuels. Avec l’aide d’Alain Viala et de Tzvetan Todorov, nous y avons introduit une analyse des discours, des genres et des registres parfaitement légitime, bien que parfois ardue pour les élèves. Nous avons également maintenu et même renforcé la présence des grandes oeuvres, même si le grand public l’ignore parfois. Cependant, la synthèse de ces éléments n’a pas été réalisée, même si Tzvetan Todorov a proposé de distinguer les moyens, l’analyse des discours, et les fins, l’appropriation du sens des oeuvres.

La culture française, jusque dans les clichés comme ceux véhiculés par Madame de Staël, devait jadis sa célébrité mondiale à deux traits caractéristiques : l’aspiration à l’universalisme et l’esprit de finesse. Ces deux traits animent l’opposition, dès le XVIIe siècle, entre L’art poétique de Boileau et Les manières de bien penser dans les ouvrages de l’esprit de l’abbé Bouhours et entre la logique de la raison universelle de Descartes et la logique du coeur de Pascal et la naissance de l’esthétique du sentiment. Dans les trente dernières années, elle l’a due plutôt à la déconstruction de l’universalisme et à un esprit de sérieux stigmatisé par Erik Orsenna. La grammaire structurale n’est effectivement pas une chanson douce. Toutefois, elle ne possède pas pour origine la police de la pensée ni une idéologie ministérielle mais les manifestations et contestations et notre tradition de modernisme.

2 La valorisation du français par le haut et par le bas

Pour conquérir de nouveaux publics et reconquérir les anciens, nous devons choisir une stratégie de valorisation de l’enseignement de la culture française par le haut, au niveau des études doctorales, qui, seul, justifie les efforts de transmission.Il convient néanmoins de ne pas oublier le bas, c’est-à-dire l’apprentissage de la langue. En effet, le déclin de la maîtrise des langues dans tout l’Occident constitue un phénomène extrêmement surprenant car nous pensions avoir réussi à éradiquer l’illettrisme. Il touche sans doute davantage le français que d’autres langues comme l’allemand. Le 3 mai 1996, Le Monde annonçait que 26 % des élèves entrant en sixième ne maîtrisaient ni la lecture ni l’écriture. De même, des études révèlent que les élèves des années 1920 possédaient une maîtrise de la langue bien supérieure à celle des élèves actuels.Cette remontée de l’illettrisme s’explique par l’oubli de la part importante de transmission, de tradition et d’héritage que l’enseignement comporte. Un tel propos ne contient aucune coloration réactionnaire. Il s’applique particulièrement à deux domaines : celui de la langue, car aucun d’entre nous n’a inventé le français, et celui de la civilité et de la courtoisie, qui reposent sur des conventions. L’idéologie de la rénovation pédagogique, développée dans les années 1970 et 1980, a largement sous-estimé cette part d’héritage, en remplaçant par des disciplines d’éveil ou par du texte libre des exercices traditionnels peut-être ennuyeux mais plus en harmonie avec cette dimension patrimoniale de l’apprentissage.

3 La mobilité universitaire

Pour attirer un nouveau public, il est essentiel d’instaurer une mobilité entre les universités. Je me réjouirai de faire adopter l’année prochaine la loi sur l’harmonisation des diplômes européens, qui accroîtra la mobilité des étudiants et des chercheurs au sein de l’Europe mais également entre l’Europe et les États-Unis, puisqu’elle suivra le modèle de ce pays, celui des ECTS et des crédits. Les études à l’étranger ne généreront ainsi plus de perte de temps dans les cursus universitaires.Mon Ministère attend avec un vif intérêt la contribution de haut niveau que vos travaux apporteront à la résolution des difficultés que rencontrent les professeurs de français, contraints de choisir entre des éléments rhétoriques modernes et des éléments traditionnels d’histoire littéraire.

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