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La politique du gouvernement en faveur de la langue française
Bernard Cerquiglini
délégué général à la Langue française et aux Langues de France
Le combat pour la modernité livré par les Études françaises anime également la politique en faveur de la langue française mise en oeuvre par la Délégation générale du ministère de la Culture à la Langue française et aux Langues de France, que je représente, en collaboration avec la Direction de la coopération culturelle et du français et avec les agences, dont l’Agence universitaire de la francophonie. Votre dossier contient la préface du Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, au rapport sur l’état de la langue française en France et dans les organisations internationales publié par la Délégation générale en septembre dernier. Cette préface décrit cette politique, qui présente deux caractères.
1 Le plurilinguisme
Tout d’abord, cette politique s’inscrit résolument dans le plurilinguisme et dans le respect de la diversité culturelle et linguistique en Europe et dans le monde. Il serait injuste et stérile que cette diversité s’arrête à nos frontières car le développement du sentiment européen nécessite l’accroissement des compétences linguistiques. Nous avons en effet oublié le caractère bilingue des premiers textes rédigés en langue française, comme le Serment de Strasbourg, qui détruisit l’empire de Charlemagne, et la Séquence de sainte Eulalie. C’est le bilinguisme vulgaire qui a mis en cause le privilège du latin impérial, pour des raisons politiques ou littéraires et nous ne résisterons aujourd’hui à une autre langue d’empire que par l’alliance des langues, dans le monde, en Europe et en France.
La défense du plurilinguisme en France ne se présente pas sous un jour aisé. Certains, jusqu’à l’Académie française, se sont émus de la transformation de la Délégation générale à la Langue française en Délégation générale à la Langue française et aux Langues de France, ces dernières se trouvant ainsi, à leurs yeux, à égalité avec le français. Pourtant, aucun grammairien n’a jamais prétendu que la coordination, phénomène syntaxique, met sur le même plan les vices et les vertus ou les torchons et les serviettes. Le plurilinguisme contient toujours une hiérarchie, en l’occurrence entre le français, langue de la nation et de la République dont l’usage s’impose à tous et dont la maîtrise doit être développée, et d’autres langues légitimement parlées par des citoyens au moins bilingues.
Le mythe du monolinguisme français ignore le patrimoine linguistique français, le plus riche d’Europe et qui possède la langue la plus ancienne d’Europe, plus ancienne sans doute que le basque, le palicour, parlé le long de l’Euriakpok. Il ordonne le monde et lui donne pour raison une sorte de religion unique et monothéiste d’État vénérant le dictionnaire. Il possède pour origines historiques le rôle ancien et lourd de l’État et des crises comme la Révolution française, qui a placé des ennemis autour de la France et la guerre de Vendée en son centre, et la construction de la République à la fin du XIXe siècle, qui suit la perte d’une province allophone et se fonde sur une école accélérant la diffusion du français. Il s’explique aussi, peut-être, par des phénomènes psychanalytiques. Le latin a eu deux fils en Gaule : le français, le fils aîné, appelé à se développer et à régner, et l’occitan, laissé dans l’ombre comme l’Homme au Masque de Fer et incarnant une altérité inacceptable au sein de l’héritage latin.
Il s’oppose, la considérant comme préjudiciable, à toute variante dans l’espace, alors que les français parlés à Montréal, à Dakar, à Bruxelles ou à Lyon possèdent tous la même dignité et forment un magnifique trésor des parlers francophones, que l’Agence universitaire de la francophonie et l’informatique réunissent et rendent accessibles à tous. Le français refuse également la variété temporelle et l’innovation, comme s’il était son propre ennemi puisqu’il contient sa propre altérité. J’identifie dans ce phénomène la racine du purisme massif qui s’observe en France.
2 L’équipement dynamique de la langue
Deuxièmement, la politique du gouvernement vise à soutenir un équipement dynamique de la langue, que nous devons oser faire évoluer. En effet, resteront internationales les langues qui auront su franchir la cinquième étape du développement des grandes langues, qui connaissent le passage à l’écrit, effectué en France au IXe siècle, la codification, à partir du XVIe siècle, la standardisation, grâce à l’action de l’Académie française au XVIIe siècle, la nationalisation, au XIXe siècle, et enfin l’industrialisation.
La Délégation s’y emploie, accompagnée d’autres organismes, en soutenant la création de logiciels de traitement de la langue, qui s’avéreront utiles pour les fonctionnaires européens issus des pays qui rejoignent l’Union : correcteurs orthographiques, outils d’aide à la rédaction, dictionnaires de synonymes en ligne, outils de dictée, dictionnaires et bases de données. Le français est la seule langue au monde à disposer d’un outil tel que le Trésor de la langue française, magnifique dictionnaire en seize volumes créé par la puissance publique, entièrement informatisé, balisé, multiparamétré et offert en accès libre sur l’Internet, sur le site http ://www.atilf.fr
L’équipement recouvre également la terminologie car les langues internationales doivent savoir dire le monde moderne, fondamentalement scientifique et technique. Une centrale nucléaire donne lieu à 20 000 termes. Avec nos partenaires et un vaste réseau de commissions françaises de terminologie et, bien sûr, l’Académie française, nous nous efforçons donc de produire du vocabulaire rapidement et de le diffuser et de le faire admettre efficacement. Les puristes restent rétifs à accepter un mot nouveau, même formé correctement et défini avec soin et proposé par d’éminents organismes.
La coopération des producteurs francophones, qui créent de nombreux mots, s’avère irremplaçable dans ce domaine car nous partageons une même langue avec eux et nous devons accepter l’emploi en France de mots produits ailleurs et l’existence de variantes. La France s’honore ainsi d’avoir officialisé la semaine dernière le mot québécois « courriel », avec le plein accord de l’Académie française, qui a cependant refusé « courriéler ».
Les Études françaises s’adressent au monde contemporain et elles requièrent et promeuvent une langue qui exprime ce monde dans sa diversité, dans ses échanges et dans sa modernité.
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