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Les Etudes Françaises

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L’Agence universitaire de la francophonie

Michèle Gendreau-Massaloux
rectrice de l’Agence universitaire de la francophonie

1 La pluralité des coeurs de la francophonie mondiale

Avec Xavier North, directeur de la Coopération culturelle et du Français, et Bernard Cerquiglini, nous avons fondé ce séminaire sur l’idée mathématique que plusieurs cercles, incluant les autres langues de France que le français, non concentriques et donc sécants, possèdent une plage commune si importante qu’elle exerce des effets sur le coeur même de chaque cercle. Le cercle immense formé par la Direction pilotée par Xavier North possède une dimension mondiale et son coeur se situe à Paris. La présence des deux ministres qui nous reçoivent à Paris incarne la relation ancienne et forte, qu’ils ont évoquée implicitement, entre une langue et un patrimoine culturel vivant et riche de son passé et de son ancienneté.

L’Agence universitaire de la francophonie, quant à elle, tout en maintenant son attachement à chacun des coeurs qui la composent, a effectué un pas de côté par rapport à son centre français. Elle compte un coeur à Montréal, où, en tant que compagnie de droit québécois, elle possède son siège social, en Côte-d’Ivoire, où le français occupe une place importante dans les vocabulaires de la francophonie, et à Haïti, où elle possède un bureau régional à Port-au-Prince et où elle étudie le français et le créole. Elle fédère un réseau de chercheurs et ••. institutions universitaires et de recherche.

La pluralité des coeurs de la francophonie mondiale se trouve honorée d’être invitée en France par deux ministres qui portent tous deux ce que l’un d’entre eux a nommé « l’esprit français », qui joue un rôle important dans la représentation de la langue et de la culture françaises. L’un d’eux, qui a évoqué la pédagogie et la recherche, a initié une proposition de recherche sur les méthodes d’enseignement, susceptible d’exercer des effets partout dans le monde.

Ce séminaire constitue une grande première pour l’Agence universitaire de la francophonie. Il illustrera la richesse de la langue française, qui, parlée dans le monde entier, ne constitue pas l’apanage d’un seul pays mais est bien aimée et demandée dans plusieurs parties du monde. Cette demande s’accompagne parfois d’une demande de culture française, c’est-à-dire de la lignée patrimoniale qui a donné naissance aux mots et aux représentations du monde de la langue française, de son esprit dialogique et de sa recherche d’une solidarité avec d’autres composantes, notamment l’Europe. Ces parties du monde se montrent également heureuses d’apporter leur pratique de la langue et leur demande d’une langue fondée soit sur des représentations d’écriture, qui ne se limitent pas à la littérature, soit sur des représentations de langue d’usage liées à des métiers.

2 L’organisation de l’Agence universitaire de la francophonie

Les relations entre le coeur français, le coeur de l’Agence et l’ensemble de ses composantes incarnent cette pluralité et donnent à l’Agence le caractère d’une institution multipolaire, gérée de chacun de ses bureaux régionaux :
• le bureau pour l’Asie
• le bureau pour l’Afrique de l’Ouest
• le bureau pour l’Afrique centrale
• le bureau pour l’océan Indien
• le bureau pour le Moyen-Orient
• le bureau pour l’Europe occidentale et le Maghreb, basé à Bruxelles et non à Paris
• le bureau pour la Caraïbe, basé en Haïti
• le bureau pour l’Amérique, basé à Montréal mais espérant s’étendre en Amérique latine
• le bureau pour l’Europe centrale et orientale, basé à Bucarest mais dont les pays qu’il traite serontprogressivement rattachés à l’Union européenne.

Les demandes incarnées dans différents lieux du monde ont suscité une expansion de cette plage commune, qui s’est traduite, il y a deux ans, par la réforme des statuts de l’Agence. Celle-ci, jusque-là intimement liée à des pays ayant choisi le français comme une de leurs langues essentielles, comme le Cameroun, qui en possède deux, peut maintenant, au contraire, offrir à d’autres pays le statut de membre associé. Nous comptons ainsi parmi nos membres des universités chinoises et turques et nous espérons que la Russie, le Japon et l’Inde nous rejoindront. Nous accordons des bourses pour porter la langue dans tous les lieux du monde où elle est demandée. Nous entendons accomplir intégralement notre volonté de posséder plusieurs coeurs, en touchant des territoires encore faiblement représentés mais apportant des propositions fortes en matière de pédagogie du français comme langue de formation ou de recherche.

3 Les réseaux de l’Agence universitaire de la francophonie

a Le réseau Observation du français et des langues nationales

Le partenariat qui s’instaure ce matin nous offre une deuxième possibilité, celle d’apporter la richesse de nos réseaux. Nous ne nous sommes pas installés sur des territoires déjà couverts par des institutions ou des associations consacrées aux grands écrivains de langue française, comme des associations d’études proustiennes ou des cercles d’amitié dédiés aux écrits de Césaire, dont nous fêtons aujourd’hui le 90e anniversaire. En revanche, nous avons voulu jouer la carte des réseaux pour des sujets sur lesquels la recherche ne nous semble pouvoir progresser que par un partenariat entre différents départements de différents pays.

L’un d’entre eux bénéficie d’une visibilité accrue car il est associé au Conseil consultatif de la Langue française, qui, jusqu’à l’année dernière, était nommé Haut Conseil de la Langue française et était placé sous la houlette du président de la République française, et relève maintenant du Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, l’ancien président du Sénégal, Abdou Diouf.

Ce réseau publie chaque année une étude sur le français dans le monde, que nous souhaitons transformer en un outil à l’usage de toutes les institutions du monde attachées à connaître l’état réel et diachronique de cette langue par rapport aux autres langues parlées dans leur pays, dans les entreprises, dans les administrations comme dans l’éducation. Dans certains cas, en effet, notamment en Amérique latine, le français, auparavant enseigné dès l’école primaire, perd son statut obligatoire en raison de la concurrence de l’anglais. Des initiatives comme celle évoquée par monsieur de Villepin permettraient une évolution du statut de l’allemand et du français dans l’enseignement des langues étrangères en France et en Allemagne.

Ce réseau, nommé Observation du français et des langues nationales, puisqu’il les place dans une situation d’observation réciproque, est piloté par un chercheur d’Aix-Marseille, Robert Chaudenson. Il permet à des équipes d’étudiants en thèse, pilotées par un professeur-chercheur, de s’associer à une recherche sur les relations entre les langues de leur pays, lorsque le français en fait partie. Ces recherches portent, par exemple, sur les vocabulaires, qui forment un trésor pan-francophone de la variété des français hors de France, et nous espérons qu’elles accorderont une place aux langues de France dans l’ensemble des diversités mondiales de représentation morphologique et syntaxique de la langue française.

Nous vivons donc la langue comme une pluralité, fédérée naturellement par des règles communes, mais reconnaissant le droit de chaque pays à encourager la vigueur et la diversification de ses propres vocabulaires.

b Le réseau de terminologie et de traduction

Par ailleurs, nous considérons la traduction comme un sujet essentiel car elle permet de faire exister dans une langue la pensée d’une autre langue et suppose implicitement le droit de chaque langue à se montrer fière de ses intraduisibles. En effet, si le passage d’une langue à l’autre n’imposait pas l’expérience de la pluralité, une machine automatique serait capable de réduire la diversité à l’unité. Le travail magnifique et nécessaire du traducteur consiste à cerner l’intraduisible pour identifier ou détourner le mot qui éveillera dans une autre langue des sonorités et un sens qui permettront au locuteur de saisir sa portée dans les deux langues à la fois.

Nous possédons un réseau dédié à la terminologie, plus facile car elle consiste à établir des catalogues utilisés par la langue d’usage et la langue scientifique, et à la traduction, c’est-à-dire à une oeuvre devant être encouragée pour défendre le plurilinguisme. Nous comptons également des sociolinguistes et des spécialistes du créole, dont un représentant éminent se trouve parmi nous. Cette langue illustre la capacité du français à absorber d’autres virtualités que celles issues de certaines de ses origines. De plus, quelques uns de nos chercheurs se penchent sur la littérature pour enfants, un sujet critique dans la pédagogie des langues.

c Le réseau dédié à la littérature d’Afrique et de l’océan Indien

Un groupe de chercheurs situé entre Lille et Saint-Louis du Sénégal et piloté par monsieur Morel, ici présent, rassemble des articles critiques sur les productions littéraires d’Afrique et de l’océan Indien, mal connues car mal diffusées. Nous rendrons prochainement cet outil disponible sur l’Internet.

d Le réseau de formation de formateurs

Par ailleurs, la langue française porte des valeurs de formation qui s’appliquent tantôt à l’objet littéraire, tantôt aux méthodes des sciences sociales, qui peuvent d’ailleurs s’appliquer à l’objet littéraire. Elle doit cependant se fonder également sur la capacité des professeurs à disposer d’outils de formation adaptés à leur public et à leur environnement langagier et culturel, qui varient d’un point à l’autre de la planète. Cette tâche est prise en charge par un réseau de formation de formateurs animé par des responsables d’Instituts universitaires de formation des maîtres, en France, de facultés canadiennes de pédagogie, de psychopédagogie et de didactique des langues et d’institutions de Belgique, d’Afrique, d’Asie, des pays de l’Est et du Liban.

e Le réseau de fabrication d’outils pédagogiques

Enfin, nous disposons actuellement d’un réseau Internet, Framonde, qui relie les départements et des chercheurs individuels et produit un instrument sur papier ainsi qu’une connaissance large des colloques se déroulant dans le monde. Nous entendons cependant inciter les responsables de départements à mettre en commun leurs demandes d’outils, y compris d’outils d’enseignement en ligne et à distance, déjà puissants dans certains pays, et à s’associer pour produire ceux qui n’existent pas. Par rapport aux autres ensembles linguistiques, déjà riches de propositions dans ce domaine, le français présente un champ ouvert pour cette fabrication, aussi bien pour la littérature et les sciences humaines que pour l’apprentissage d’une langue d’usage, scientifique, économique ou liée à des métiers.

4 Conclusion

Ces deux cercles sécants me semblent donc offrir des possibilités plus riches lorsqu’ils sont traités conjointement plutôt qu’indépendamment. L’Agence universitaire de la francophonie est mieux connue au Sénégal et au Liban, non seulement par les institutions universitaires mais également par les institutions économiques. Ainsi, les jeunes entrepreneurs souhaitant développer dans ces pays une filiale d’une entreprise aux capitaux majoritairement français disposent d’une plate-forme virtuelle leur permettant de communiquer par visioconférence avec des chambres de commerce françaises. Cependant, le mouvement initié ce matin possède un coeur français qui ne peut que donner plus de coeur à ceux qui sont ailleurs.

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