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Les Études françaises dans l’enseignement supérieur en Russie
Nikolay Garbovsky
vice-doyen à l’université d’État Lomonossov de Moscou
Mon intervention concernant la spécificité des Études françaises telles qu’elles se présentent en Russie portera sur quatre questions.
Qui mène la recherche dans le domaine des Études françaises ? En Russie, ce sont surtout les universitaires et les enseignants. Il n’y a pas de chercheurs spécialisés dans le domaine des études françaises.
À qui s’adresse cette recherche ? Cette recherche est destinée à trois publics : nous-mêmes, car la recherche permet d’approfondir notre connaissance de la civilisation, de la langue et de la littérature françaises ; nos étudiants, auxquels nous devons transmettre nos connaissances ; et enfin le public non francophone.
Quel objectif poursuit-elle ? Les Études françaises sont malheureusement mal organisées du point de vue téléologique. En revanche, le programme gouvernemental des Études canadiennes est parfaitement établi. Ce dernier poursuit ainsi un objectif propagandiste destiné à promouvoir le Canada auprès d’un large public.
Quel est son contenu ? En identifiant les objectifs et les acteurs de la recherche, nous percevons son contenu. À cet égard, il convient de répondre à la demande des étudiants qui désirent étudier non seulement la langue et la littérature, mais aussi les domaines pour lesquels la tradition française est reconnue, tels que le droit, la philosophie ou la théologie.
Je développerai ces points en analysant la situation sous deux angles différents : du point de vue des enseignants et de celui des apprenants.
1 Tout d’abord il est à noter que l’activité des personnes qui se consacrent aux études (linguistiques et culturelles) françaises est le plus souvent bipolaire : elle s’articule autour de la recherche d’une part et de l’enseignement, de l’autre. Cette tendance peut être expliquée par deux raisons.
La première est d’ordre général et liée à la tradition. Je veux dire par là que les chercheurs en Russie sont amenés à enseigner tant pour des raisons scientifiques (la mise en pratique de leurs recherches) qu’économiques. Les enseignants, eux, sont engagés dans la recherche pour évoluer au niveau professionnel et atteindre une plénitude intellectuelle. La deuxième raison est plus spécifique. C’est l’absence de centres de recherche spécialisés en études françaises tels qu’il en existe en Russie pour d’autres langues et cultures, par exemple Institut des États-Unis et du Canada, Institut du Proche et du Moyen-Orient, Institut de l’Asie et de l’Afrique, Institut Polaire, etc. C’est dire que les recherches dans le domaine des études françaises ne s’effectuent que dans le cadre des universités. Certes, il existe le Centre d’études de l’Europe mais les études françaises y tiennent une place relativement modeste.
Ce constat préalable s’avère important car il permet de mieux percevoir la spécificité du domaine français étudié en Russie.
Les études françaises sont, donc, étroitement liées à l’enseignement : les chercheurs étudient ce qu’ils doivent ensuite enseigner. Aussi n’y a-t-il pas d’études académiques proprement dites car toute étude est déterminée d’avance par le programme d’enseignement. Ce programme fait référence au répertoire des thèmes de recherches prioritaires établis par la Commission nationale de la certification des cadres scientifiques. Or, le répertoire des sujets concernant les études françaises est très restreint. Il existe, donc, une vraie nécessité de favoriser la diffusion des études françaises et surtout de les approfondir pour sortir du cadre « enseignant ».
Pour ce faire beaucoup d’efforts ont été déjà entrepris tant à l’initiative des universités russes elles-mêmes qu’avec le soutien des institutions françaises installées dans notre pays (recherches en cotutelle, programmes de mobilité, etc.). Ces programmes visent surtout les étudiants. Cependant le taux de chercheurs potentiels qui, à l’issue de leur cursus universitaire, s’orienteraient vers les études françaises et l’enseignement en est très faible. Pour intéresser les jeunes, valoriser la profession d’enseignant et de chercheur, d’une part, et stimuler ceux qui se consacrent déjà depuis longtemps à la promotion de la langue et de la culture françaises, de l’autre, il semblerait opportun de privilégier les programmes de formation continue.
2 La période où le français a été en dangereuse perte de vitesse en Russie est désormais révolue. Actuellement, semble-t-il, la situation s’est stabilisée : l’anglais est devenu la première langue étudiée dans la plupart des établissements d’enseignement supérieur en Russie alors que le français se positionne plutôt comme deuxième langue (LV2).
Cette tendance à étudier le français comme LV2 dans les universités est expliquée par la situation dans l’enseignement secondaire, où l’anglais domine. Les causes en sont diverses : économiques, géopolitiques, culturelles, sociales, etc. On peut citer par exemple la puissance économique et la valeur de modèle culturel des États-Unis, le nombre important des pays anglophones dans le monde entier, l’image de l’anglais comme langue universelle de communication, une forte demande de l’anglais dans les entreprises et les sociétés internationales (y compris les entreprises françaises) implantées en Russie et, par conséquence, l’offre de bons débouchés et enfin les efforts des pays anglophones pour attirer les jeunes diplômés dans leurs universités et inciter les meilleurs d’entre eux à s’installer.
Dans l’enseignement supérieur, la situation est plus favorable. Même si la majorité des universités ne propose qu’une seule langue étrangère obligatoire, les étudiants se tournent progressivement vers une deuxième langue étrangère. Ce créneau est partagé entre le français et l’allemand. Les atouts de l’allemand sont évidents : l’importance des relations économiques, l’image industrielle et technologique du pays, un appui important des institutions tels que Goethe Institut et des fondations industrielles allemandes qui cherchent à attirer des jeunes spécialistes.
La langue française, quant à elle, jouit d’une réputation particulière qui est due à la tradition historique. Signe d’aristocratie autrefois, elle reste porteuse d’une grande autorité culturelle de nos jours. Cela explique en partie la haute qualité de son enseignement qui est maintenu partout en Russie jusqu’aux régions les plus éloignées. Or, la diffusion de l’enseignement du français sur le territoire de la Russie est hétérogène. Les zones de francophonie évidente coexistent avec celles où le français est en position de recul par rapport à l’allemand, par exemple.
Le français a toutes les chances pour renforcer sa position dans le créneau de LV2 s’il pouvait garantir de meilleurs débouchés professionnels, une meilleure valorisation au sein des universités avec le développement des coopérations interuniversitaires tant au niveau des étudiants qu’au niveau des enseignants (troisième cycle, recherches postdoctorales). Or, ce statut de LV2 enseignée à l’université est différent de celui de LV2 dont les études sont poursuivies à l’université après l’école et qui visent plus le perfectionnement, les objectifs spécifiques (professionnels). L’enseignement du français comme deuxième langue se distingue par son caractère intensif. D’autre part, le public qui apprend le français comme deuxième langue à l’université possède déjà une expérience de l’apprentissage des langues étrangères et se montre plus exigeant à l’égard de l’enseignement de LV. en demandant plus de profondeur. D’où la nécessité d’offrir des contenus d’enseignement adaptés aux besoins linguistiques en Russie mentionnés ci-dessus. Ce point est de toute importance car les méthodes du FLE proposées par les éditions françaises, qu’elles le veuillent ou non, visent le public anglophone (présentation des règles de grammaire, choix des exercices, explication des spécificités culturelles).
Le soutien à la francophonie et le souci de promotion de la langue, de la culture, de la pensée françaises sont au centre de l’action fructueuse du Service de la coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France à Moscou, du Centre culturel français, des Alliances françaises et d’autres organismes et institutions français installés en Russie. Or, les dimensions de notre pays sont très importantes et les projets qui consistent à répandre la présence française dans toutes les régions paraissent difficilement réalisables. Le recours aux ressources intellectuelles au sein du pays même d’après le modèle proche de celui de formation des formateurs paraît plus opérant et pourrait devenir un complément important pour la promotion des études françaises, notre but commun. L’université d’État Lomonossov a mené à bien plusieurs projets de ce type avec les universités régionales dans différentes branches de recherches y compris les études françaises. Le département de français de l’université a assumé les fonctions du centre de ressources pour la chaire de philologie française de l’université d’État de Yakoutie (République Sakha) pendant deux ans. Actuellement cette dernière est devenue centre
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de ressources pour d’autres établissements d’enseignement supérieur et secondaire de la région où l’on enseigne le français. Ce projet est devenu possible grâce au soutien financier de la fondation Soros mais il est évident que l’aide à la promotion des langues et des cultures est un axe parmi d’autres qui ne bénéficie pas de priorité par excellence dans ses programmes. Toutefois notre expérience a montré l’efficacité de ce type de projets qui mériteraient d’être développés.
Pour conclure, soulignons que depuis un certain temps les études françaises connaissent un essor dans les milieux universitaires russes. Dans le souci de maintenir ce mouvement, faire le point sur les tendances actuelles des recherches, mettre au jour leurs points forts et échanger leurs expériences, l’université d’État Lomonossov et l’université d’État linguistique de Piatigorsk ont pris l’initiative d’organiser le colloque international « Les Études françaises : le nouveau millénaire, une nouvelle étape ». Ce projet a obtenu l’approbation du ministère de l’Éducation nationale de la Russie et serait soutenu par l’ambassade de France. Le Colloque aura lieu du 14 au 17 janvier 2004 à Kislovodsk, au Caucase du Nord et réunira les représentants des universités de la Russie, des anciennes républiques de l’ex-URSS et des autres pays.
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