|
Coopération et recherche universitaire
Participaient à la table ronde :
Albert Valdman
professeur à l’université Indiana, membre du Comité scientifique du réseau Étude du français en francophonie de l’AUF
Peter France
professeur à l’université d’Edimbourg
Cristina Robalo Cordeiro
professeur, vice-présidentede l’université de Coimbra
Marcela Swiatkowska
professeur à l’Institut de philologie romane de l’université Jagellonne à Cracovie
Nikolay Garbovsky
vice-doyen à l’université d’État Lomonossov de Moscou
Henning Krauss
professeur à l’université d’Augsburg
Pierre Kunstmann
directeur du département de Lettres françaises de l’université d’Ottawa
Tim Unwin
professeur à l’université de Bristol
Modérateur
Michèle Gendreau-Massaloux
rectrice de l’Agence universitaire de la francophonie
Exposé introductif
Albert Valdman
professeur à l’université Indiana, membre du Comité scientifique du réseau
Étude du français en francophonie de l’AUF
En tant qu’enseignants dans des départements d’études françaises, nous sommes mieux armés aujourd’hui que ne l’étaient nos prédécesseurs pour faire face aux défis de ce début de millénaire, à savoir la mondialisation et la montée subséquente des particularismes. Au sein de la francophonie extra-hexagonale, cette dernière s’exprime par deux tendances :
• l’éclosion de variétés endogènes de français susceptibles de concurrencer le français de référence (FR), appelé aussi « français international » ;
• l’extension des domaines d’utilisation des langues autochtones par rapport au FR et, pour certaines d’entre elles, leur officialisation.
Je souhaite vous présenter deux projets concrets de coopération Nord-Sud qui portent respectivement sur ces deux aspects essentiels de la francophonie lancés par le programme de linguistique française de l’université Indiana.
L’exemple du cadien
Lorsqu’une variété langagière n’assure plus l’accession au pouvoir ou à la promotion sociale et économique et qu’elle ne sert plus à la communication ordinaire, elle est vouée à disparaître. Cela est un processus tout à fait naturel : certaines langues meurent et d’autres naissent. Au Canada hors Québec et aux États-Unis, les variétés endogènes de français sont prises en tenailles par l’anglais, la langue dominante qui assure la promotion économique, sociale et politique, et le français international, enseigné dans les écoles et les départements d’études françaises des universités. Néanmoins, une langue perdure tant qu’elle continue de servir de symbole identitaire et d’être ainsi porteuse d’une culture spécifique, ce qui est encore le cas des formes vernaculaires de français dans la francophonie nord-américaine.
En Louisiane, vouloir parler le français local le cadien et le créole louisianais, les deux variétés vernaculaires endogènes, signifie que l’on souhaite marquer son attachement à un patrimoine culturel, à des réseaux sociaux et à des valeurs distincts de ceux de l’Américain moyen. En 1968, l’État de la Louisiane créa le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL). L’objectif était d’ouvrir pour la Louisiane une fenêtre sur le monde francophone et donc, partant, de promouvoir le FR. Ainsi, James Domengeaux, initiateur de ce mouvement, fit-il appel aux « Brigades internationales », composées de coopérants français, belges et québécois. Pour promouvoir son programme il lança plusieurs slogans dont le suivant : « Tu sauves la langue, tu sauves la culture ». Les intellectuels cadiens réagirent en demandant : « Comment peut-on préserver notre culture en parachutant une variété extérieure coupée de la culture locale ? » Ainsi, un mouvement se développa pour maintenir et revitaliser le cadien et en faire une langue littéraire.
Pour revitaliser une langue, il faut passer par deux premières étapes, à savoir la graphisation, c’est-à-dire l’élaboration d’une représentation écrite, et la codification, c’est-à-dire l’inventaire des moyens lexicaux, phonologiques et syntaxiques dont disposent ses locuteurs. Tout à fait réalistes et pragmatiques, les intellectuels cadiens alignèrent leur orthographe sur celle du français puisqu’ils acceptaient qu’il existât une sorte de colinguisme entre le FR et le cadien. Mais la codification d’une langue exige des ressources et des compétences techniques, lesquelles leur faisaient défaut.
Comme nous l’avons indiqué ci-dessus, le programme de français de l’université Indiana comprend l’étude du français dans les Amériques et l’étude des langues créoles dans cette région. C’est ainsi, d’ailleurs, que nous comptons parmi les initiateurs de l’étude du français hors de France. Grâce à une subvention de l’organisme fédéral américain qui appuie les recherches dans le domaine des lettres et des sciences humaines, le National Endowment for the Humanities, et le soutien constant de notre université, nous avons formé deux équipes inter-universitaires comprenant des collègues louisianais impliqués dans le mouvement de maintien et de revitalisation du cadien, tels que Barry Ancelet. Les premiers résultats de cette initiative collaborative Nord-Sud (sur le plan des États-Unis) ont été la publication du premier dictionnaire documentant le créole louisianais (A Dictionary of Louisiana Creole) et la diffusion d’un cédérom illustrant par une sélection de textes et de témoignages oraux les parlers cadiens (À la découverte de la Louisiane par la parole). Nous élaborons actuellement un dictionnaire du cadien qui offrira, pour la première fois, un inventaire des ressources lexicales de cette variété de français qui répond aux normes rigoureuses de la lexicographie. Cette initiative où un département d’Études françaises spécialisé offre son expertise et ses ressources pour appuyer l’effort d’instrumentalisation et de revitalisation d’une variété de français en déperdition démontre l’importance de promouvoir les études linguistiques au sein de ces départements
Les organismes oeuvrant dans le domaine du développement économique et social se rendent compte qu’il ne peut y avoir de développement durable sans la prise en compte des problèmes de communication dans les pays du Sud où le plurilinguisme est largement répandu. À cette fin, pour instaurer un développement durable dans la francophonie du Sud, il est nécessaire d’adopter une politique de plurilinguisme non conflictuel endogène qui, à la fois, rend accessible le français et encourage la promotion des langues autochtones. Sur le plan éducatif, cette politique implique obligatoirement un enseignement de base de type bilingue : la langue maternelle de l’enfant devient le premier vecteur pédagogique, ensuite le français en prend la relève.
Cette approche a été expérimentée dans les années 1980 en Haïti. La situation linguistique de ce pays est propice à l’expérimentation d’une telle politique éducative dans la mesure où, face au français, il n’existe qu’une seule langue vernaculaire, le créole haïtien. En plus, cette langue, reconnue par la constitution de la République d’Haïti comme langue coofficielle avec le français, connaît une extension impressionnante dans les médias et dans la vie publique. Mais pour appuyer un enseignement de base bilingue il manquait des outils, parmi lesquels un dictionnaire scolaire bilingue. Il s’avère que le Creole Institute, associé au département d’Études françaises de l’université Indiana, entreprend des recherches en linguistique appliquée qui ont conduit à la publication de plusieurs dictionnaires bilingues du créole haïtien destinés à des anglophones. Cet Institut dispose actuellement du plus étendu corpus textuel informatisé pour cette langue et d’une banque de données informatisée comprenant plus de 40 000 entrées. Grâce au soutien de l’Agence universitaire de la francophonie (AUF), en collaboration avec l’université Quisqueya à Port-au-Prince, et le principal éditeur scolaire haïtien, Hachette-Deschamps, nous mettons ces ressources à la disposition d’un projet collaboratif qui vise à l’élaboration d’un dictionnaire bilingue créole-français / français-créole. Ce dictionnaire constituera un précieux outil pour appuyer la réforme éducative haïtienne dont l’enseignement bilingue est un élément central.
En conclusion, outre l’enseignement de la langue française et des cultures et littératures qui s’expriment par cette langue aux publics qu’ils servent dans leur propre pays, ainsi que les recherches dans ces domaines, les départements d’Études françaises du Nord, représentés à ce séminaire, doivent endosser une autre responsabilité. Ils doivent créer des liens avec des homologues dans les pays en voie de développement de la Francophonie du Sud. Ces liens leur permettront de s’engager dans des initiatives collaboratives visant, d’une part, la diffusion du français et la promotion de politiques éducatives appropriées à un contexte plurilingue, et, d’autre part, la création dans ces pays, avec le soutien du ministère des Affaires étrangères de la France et des organismes de la Francophonie, en particulier l’AUF, des centres d’excellence ayant les capacités techniques et les ressources financières nécessaires pour prendre eux-mêmes en charge éventuellement ces initiatives.
|