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Études françaises et Coopérations Universitaires
Coopération et formation des enseignants
Accueil des participants :
Béatrice Didier
directrice du département Littérature et Langage, École normale supérieure
Je regrette de n’avoir pu vous souhaiter la bienvenue hier et vous prie de m’en excuser. Je vous rappelle que le congrès de l’AIEF se tiendra les 7 et 8 juillet prochains, comme Antoine Compagnon a dû déjà vous l’annoncer hier. Nous serions très heureux de vous y retrouver. Je vous souhaite bon travail et vous assure de mon amitié.
Participaient à la table ronde :
Niels Iversen
professeur à l’université de Copenhague
Marie-Paule Simon
professeur à la faculté de Philosophie et Lettres de l’UNAM
Mairéad Hanrahan
professeur à University College Dublin
Jitka Uvirova
professeur, directricede la section française de l’université d’Olomouc
Vilmos Bardosi
directeur du département d’Études françaises à l’université Eotvos Lorand de Budapest
Jean Binon
professeur à l’université de Leuven
Georges Freris
professeur à l’université Aristote de Thessalonique
Georges Lüdi
professeur à l’universitéde Bâle
Modérateur
Michèle Gendreau-Massaloux
rectrice de l’Agence universitaire de la francophonie
Introduction
Michèle Gendreau-Massaloux
rectrice de l’Agence universitaire de la francophonie
Je remercie l’École qui a été le cadre de nombre de changements dans les Études françaises et la coopération universitaire, tant pour les élèves français que pour les étrangers. Cette séance s’ouvre sur le mot de coopération et chacun d’entre vous représente un coopérateur de la langue. Chacun conduit des opérations qui relèvent de la chirurgie, en explorant les entrailles de la langue, en menant des procédures linguistiques qui assurent l’enseignement de la langue.
Ces opérations relèvent parfois de véritables opéras qui développent le côté chanté de la langue, même s’il ne passe pas toujours par les chansons. Elles portent aussi sur des oeuvres qui configurent la langue ; tout département présente ainsi l’aspect d’un « ouvroir de littérature », pour parodier un titre fameux.
En utilisant le jeu de la langue, qui rapproche le verbe « ouvrir » d’« opérer », l’ouverture fait partie du travail de l’opérateur. En effet, ouvrir la langue, la mettre au travail relève autant du travail de l’ouvrier que du travail de l’ouverture de la langue sur ses richesses internes. Vous accomplissez ce travail d’opérateur.
Nous travaillerons donc dans la ligne ouverte par deux ministres, autant par leur situation de ministres que dans leurs rapports à la langue et aux oeuvres.
J’admire en vous, à l’instar de Xavier North lors de la présentation de ce séminaire, la variété de vos insertions locales. Cette variété garantit la richesse de vos propositions de travail des départements d’Études françaises. En effet, l’excellence de ces départements a trait aux circonstances locales. À titre d’exemple, je sais que ce qui ne se dit pas à propos de la France, en France, se dit dans les départements d’Études françaises à New York. Je sais qu’au Japon, les analyses des signes et des codes que le directeur du département de l’université de la sagesse applique à la démocratie et à la République renvoient à des signes et des codes japonais.
Il instaure ainsi un aller-retour entre la culture japonaise et l’ensemble du monde francophone.
Nous retrouvons cet aspect local dans la coopération. Faute d’un lieu commun où nous pourrions nous rassembler pour échanger des méthodes et ouvrir la langue, il n’y aurait ni certification, ni validation des acquis selon des outils communs, ni circulation en ligne des nouveaux outils.
Deux moments nous réuniront ce matin. Lors de la première table ronde, Niels Iversen, de l’université de Copenhague, résumera et présentera le texte qui vous a été communiqué. Lors de la seconde table ronde, Albert Valdman évoquera la formation et sa dimension de recherche.
Exposé introductif
Niels Iversen
professeur à l’université de Copenhague
Pour comprendre (dans tous les sens du mot) la situation des Études françaises (un cas parmi d’autres), une métamorphose s’impose : la chaîne.
En effet, analyser les études des langues comme des étages ou des compartiments dissociables revient à des temps révolus. Le contexte sociétal du système éducatif a radicalement changé. Je veux insister sur l’idée d’un tout, une continuité, une échelle à plusieurs seuils ; ou mieux : une chaîne à multiples maillons. Donc, une succession de recrutements, tout au long de la scolarité. Chaque maillon compte, mais il y a maillons et maillons. Maillon central. L’enseignant.
Le propos de mon intervention : la professionnalisation de la formation des enseignants. Si mon propos ne s’inscrit pas dans une optique didactico-pédagogique, il souligne la nécessité de procéder à une analyse politico-institutionnelle. Dans une telle logique, c’est plutôt l’enseignant qui est au centre de l’opération.
C’est lui qui doit assurer la continuité, la transmission des savoirs, tout en rénovant la formation en fonction des modifications de la société et de ses besoins.
Nous le savons tous : l’enseignant mène une existence de plus en plus menacée, précaire, voire fragile. Il n’y a plus de bouclier institutionnel. C’est comme pour le mariage et le commerce. Question de qualité pure ! La protection sous forme de sanctions n’existe plus. Les partenaires / clients « votent avec les pieds ».
• Contexte systémique
Pour bien analyser les Études françaises, il faut les « reléguer » dans deux contextes concentriques :
1 Le système éducatif pris comme un tout.
2 Le système éducatif avec toutes ses offres vu comme un facteur sociétal parmi d’autres. Il faut « désacraliser » la chose. L’orgueil de l’immanence ne donne rien.
• Contexte langues.
1 L’autorité professionnelle de l’enseignant se définit maintenant en termes de compétences et performances. Est-il ou non compétent ? Il ne détient plus de monopole. Les murs de la classe sont minés depuis longtemps. Pour beaucoup de raisons. Retenons le jeu des médias, les TIC (technologies de l’information et de la communication) qui lui font une rude concurrence. Qui peut être contre ? Le milieu d’apprentissage a changé considérablement. En principe, il n’y a plus d’étanchéité entre les prestations du système éducatif (contacts avec la langue / culture étrangère) et la vie extrascolaire des élèves / étudiants. L’enseignant est maintenant contrôlable et vite pendu ! N’oublions surtout pas que les réactions de notre public correspondent parfaitement à nos réactions de clients dans les supermarchés ! Conséquence pour la formation des enseignants ? Un défi qui met en question un bon nombre de nos traditions didactiques, mais surtout institutionnelles, aux niveaux national et européen. L’attente des jeunes dépasse largement les cadres scolaire et national. Grâce à nos efforts, leurs ambitions s’expriment très souvent au niveau international. Ce succès, qu’on a voulu, n’est pas innocent ni sans conséquences. La balle est chez nous. Tout cela met en relief l’importance cruciale de la qualité de la formation des formateurs. Il y a encore beaucoup de professeurs dont la compétence en langue ne leur permet ni d’éveiller ni de garder l’intérêt et la motivation de leurs étudiants. Quant à leurs connaissances de la vie en francophonie, cela se limite encore trop souvent à la période de Saint-Germain. En médecine, cela correspond à la période d’avant la découverte de la pénicilline !Je veux parler d’une éthique, une déontologie professionnelle que l’on oublie trop souvent.
2 Internationalisation, phénomène à double statut : Objectif et moyen. Au niveau de la formation des enseignants, toutes catégories confondues, l’intégration du dernier aspect, au sens instrumental, laisse beaucoup à désirer. Vu l’envergure et la médiatisation de l’internationalisation, les langues devraient attirer énormément de jeunes. Nenni. C’est le contraire qui se fait.
En effet, on constate un peu partout le même refus des langues chez les jeunes. Comment expliquer ce paradoxe ?
3 L’internationalisation, pour ne pas dire la « mondial-isation », terme bien français, sort ses griffes partout. Aucun secteur de la société n’échappe à ce mouvement. La fascination et l’exotisme inhérents à l’internationalisation se retrouvent partout dans la vie publique et la vie privée des gens. Il s’agit bel et bien d’une nouvelle distribution, démocratique celle-là, de l’attraction de l’étranger et de son accès. Au bon vieux temps, cette force d’attirer était l’atout et le monopole des « langues ». Or, ce monopole des langues a été rompu il y a longtemps, sans avoir eu de répercussions institutionnelles sur les formations. Il y a Erasmus, mais enfin… Accès et compétence en langues, ce n’est plus un luxe et privilège pour les classes aisées. C’est une nécessité pour tous. La bonne compréhension de la situation actuelle des « langues » est au prix de prendre au sérieux la démocratisation et le succès de la politique éducative.
4 Les effets de l’internationalisation se retrouvent facilement un peu partout, dans toutes les disciplines et tous les métiers. Les jeunes sont vite satisfaits, attirés comme ils le sont par les États-Unis. Cette fascination américaine s’explique partiellement par l’existence extrascolaire importante de l’anglais / américain. Le français et l’allemand (qui subissent à peu près le même « déclin ») ne disposent pas de ce moyen. Ils restent cloués au « système » dont le succès dépend beaucoup de la prestation des enseignants
5 Première conséquence : la nécessité de revitaliser et renforcer la qualité professionnelle des enseignants. Le français, je m’excuse, cela fait toujours un peu Vieille Europe ! C’est la langue classique, oui et…?
6 Si l’on n’y arrive pas : recrutement en baisse et rétrécissement de l’offre de formation en langues. Donc, moins d’étudiants et moins de moyens. Installation d’un cercle vicieux et infernal. Le mécanisme est déjà connu.
7 Problème encore plus grave : la formation en langues a été définie il y a cent ans, grosso modo. La définition d’alors correspondait parfaitement à la situation et aux besoins posés par la société d’alors. Or, cette société n’existe plus. Maintenant, il y a décalage et retard. La démocratisation ? Oui, mais, cela demande des efforts. Grâce à l’inertie des établissements éducatifs on n’a pas encore voulu reconnaître cet état des choses. C’est aussi une question de défense corporatiste !
8 Regardons de plus près les départements de langues vivantes. « Les langues » n’ont pas un caractère scientifique en soi, au sens classique du terme. En effet, il s’agit d’une botte de disciplines circonscrite par une langue (nationale). Chaque département de langue constitue une sous-faculté : théorie de texte, sémiotique, linguistique, littérature, histoire, sociologie, médias et j’en passe. Ce qui tenait ensemble toutes ces disciplines (qui connaissent toutes une existence plus « pure » dans d’autres départements à dose internationale variable), c’était justement la langue qui attirait les jeunes. C’est fini. Les étudiants snobent les langues pour aller ailleurs. Ils veulent « the real thing ». Sorry ! Et là, ils trouvent, éventuellement, le français light.
9 Conséquence : moins d´étudiants = suppression de cours, surtout de langue ! Mise en question de la qualité de la formation.Il ne faut pas désespérer, il faut reprofessionnaliser. Revitalisation et rentabilisation.
10 Nous devons penser les nouvelles formations dans le cadre d’une « nouvelle société ». Les cadres politiques, culturels, économiques etc. ont changé. C’est la nouvelle Europe qui se construit, comme autrefois : l’essor des villes, l’exode rural etc. À l’époque, on pensait les choses, formations et autres, dans un cadre national. Or, maintenant, nous disposons, en principe, d’un cadre qui dépasse la nation. Pour profiter de la nouvelle réalité sociétale et aussi pour la fructifier, les langues doivent être les premières partantes. Sinon, nous serons les premières victimes.
11 Au niveau du développement de l’Europe, la CE constitue une suite logique. Il n’y a pas de rupture. Il y a continuité et enrichissement. Une diversité plus riche, mais qui a son prix ! Grâce aux médias et à la mobilité montante, la facture s’écrit vite. Donc, besoin de repenser les choses, niveau formation enseignants. N’oublions pas : les élèves débutants devront travailler jusqu’à 2060 !
12 Nous le savons : Le meilleur apprentissage en langues, c’est l’apprentissage contextualisé. Actuellement, cette formation, cruciale pour la réussite du projet européen et cruciale pour les projets des élèves, est souffrante. Pourquoi ne pas définir une nouvelle formule susceptible d’attirer un nouveau public ayant des intérêts et besoins auxquels les formations existantes ne peuvent pas répondre ?
13 Je lance donc l’idée de construire ensemble une formation de professeurs de français en France sous la forme de coopération / partenariat universitaire. Une telle formule permettrait d’ailleurs l’établissement d’un corps enseignant transnational. Ainsi, on gagnera sur deux plans : tout en reconquérant la force d’attirer, nous pourrons remotiver les étudiants, motivation basée sur une amélioration de la qualité de la formation. Il y a interdépendance entre les deux.
14 Il s’agit donc, en même temps, d’un exercice de « dénationalisation » et de « renationalisation ». Donc, régionalisation à l’échelle européenne. Exercice qui se fait de plus en plus urgent, vu le décalage entre les besoins à venir et déjà existants et la « réalité », fossilisée, celle-là !
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