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Les Etudes Françaises

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Tzvetan Todorov
professeur des universités,directeur de recherche au CNRS, écrivain

Mon intervention revêtira un caractère beaucoup plus général. Je pense en effet que les raisons de notre réunion de ce jour renvoient au sentiment des difficultés récentes qui touchent les études françaises. Ces difficultés demeurent liées à la question du sens, dans la mesure où nous refusons tous, en tant qu’individus, d’obéir à des règles arbitraires imposées de l’extérieur. Lorsque nous obéissons, nous exigeons d’y trouver un certain sens.

Jusqu’à un passé relativement récent, ce sens tenait au rôle de la France dans les affaires du monde. Le français était étudié, puisqu’il était une langue mondiale. De même que l’on apprenait la culture, et plus particulièrement la littérature, comme un moyen d’accéder aux affaires du monde. Cette situation a changé et pose la question du sens que nous pouvons trouver aux études françaises aujourd’hui.

Loin de moi l’idée d’une quelconque exhaustivité, j’avancerai deux pistes de réflexion.

En premier lieu, les Études françaises peuvent constituer une voie privilégiée à la connaissance de l’identité européenne. Je rassurerai avant tout nombre d’entre vous qui ne sont pas européens et qui verraient là un eurocentrisme latent caractérisant depuis si longtemps la pensée européenne. Il n’en est rien. S’interroger sur l’identité européenne revient à reconnaître qu’elle reste une identité parmi d’autres, qu’il nous faut la découvrir et qu’elle ne va pas de soi.

Par ailleurs, la connaissance de l’identité européenne n’exclut en rien la connaissance des autres identités. Les échanges que nous tissons avec les autres ont montré que notre identité partage de nombreux traits avec les autres civilisations. Nous devons questionner cette identité, non seulement car la culture française y participe, mais encore parce qu’elle constitue notre avenir. La culture française, par tradition, en est une voie privilégiée à la compréhension de la culture européenne.

En effet, une fois posées les fondations judéo-chrétiennes et gréco-latines, la culture française, depuis le Moyen Âge, permet de comprendre tous les aspects de la culture européenne. Bien entendu, il ne s’agit pas d’un cas unique et, de ce point de vue, son étude demeure irremplaçable. Qu’il s’agisse de la naissance de l’humanisme, de la découverte de l’individu, des grands débats théologiques du XVIIe siècle, de l’idée libérale ou d’autres moments constitutifs de notre histoire, ils ont tous, par ricochet, influencé l’histoire du monde.

En second lieu, la littérature appartient aussi à la connaissance du monde, au même titre que les sciences humaines ou les humanités. Lorsque nous lisons — j’englobe ici chercheurs et lecteurs — ce ne sont pas seulement de simples beaux arrangements formels qui nous touchent. La littérature nous parle de nous-mêmes et nous pousse ainsi à continuer de lire Œdipe roi ou Antigone, pour y trouver une leçon sur la condition humaine. Au même titre que les sciences humaines ou l’Histoire, la littérature nous apporte une connaissance de l’Homme. Voilà ce qui nous pousse à lire les grands textes du passé.

La littérature ne recherche pourtant pas la même vérité d’adéquation que la sociologie ou l’Histoire. Au-delà de la précision d’informations que poursuit le livre d’Histoire, nous savons tous distinguer l’historien remarquable de l’historien lambda. Le premier cherche à nous dire l’essence des communautés humaines, au-delà des vérités factuelles. Cette vérité n’a rien de définitif, elle est vérité du dévoilement et nous attendons toujours de pouvoir dépasser l’auteur précédent. Or nous retrouvons cette attente dans les oeuvres littéraires du passé. À titre d’exemple, si nous voulons connaître la société française du XIXe siècle, nous lirons quelques historiens, mais nous lirons aussi les grands romanciers. Si nous voulons connaître leur expérience esthétique, qui constitue un trait fondamental de l’être humain, à nous de lire les poètes et les auteurs du passé. Au-delà de la connaissance de la société du XIXe siècle, La Comédie humaine permet un dialogue permanent entre auteur et lecteur. Or ce rapport-là nous permet aujourd’hui de lire la Bible ou l’Odyssée, non seulement comme des monuments, mais encore comme des interpellations directes.Ces deux approches me permettent ainsi de souhaiter un bon avenir aux études françaises.

Emmanuelle Saada

Nous allons procéder de la même manière que lors de la première table ronde pour ouvrir le débat. Un certain nombre d’intervenants se sont inscrits. Nous leur laisserons la parole avant d’ouvrir un débat plus général.

Débat avec la salle

Jérôme Aloko N’Guessan
doyen de la faculté de Lettres de l’université de Cocody

J’avais souhaité participer à cette table ronde et j’avais préparé à cet effet une communication intitulée : « Langue française et sciences humaines : le cas de l’université de Cocody à Abidjan ». J’y dressais le constat que les sciences humaines, comme le français, demeuraient un héritage de la colonisation. De plus, le français, et par son biais la France, continuait d’asseoir sa domination dans les domaines scientifiques et linguistiques. Par ailleurs, le français contribue à ériger les sciences humaines en sciences élitistes. Enfin, le français, au-delà des griefs que je viens d’exposer, représente un atout pour une réappropriation de nos langues nationales.

Je souhaitais en réalité poser la problématique des rapports que la langue française entretient avec les langues nationales et souligner combien le français, comme langue nationale, est vecteur d’unité dans nos pays. Au-delà de l’unification, l’usage du français pose problème, dans la mesure où le français n’est pas la langue locale. À l’université, l’un des facteurs expliquant le taux d’échec réside dans la difficulté à s’approprier le français. La langue véhicule une culture et à ce titre elle porte des concepts, dont certains sont difficilement traduisibles.

Poser la question de la francophonie revient à poser un problème politique, celui de la sphère où la langue est parlée. Les intellectuels ont d’ailleurs leur rôle à jouer dans ce domaine. En effet, dans les démocraties, l’idéologie est façonnée par un petit groupe, puis reprise par l’opinion publique. Le politique exerce ensuite le pouvoir en tenant compte de l’opinion publique. Il existe donc une division sociale des tâches, absente des régimes totalitaires qui créent et entretiennent l’idéologie. Pour en revenir à la francophonie, les spécialistes des langues devraient se poser la question de leur rôle et envisager la situation des pays africains.Se poser cette question est à mon sens un premier élément de réponse aux crises internes que nous traversons.

Maria Elizabeth Chaves De Mello
professeur à l’université fédérale Fluminense,État de Rio de Janeiro

Je travaille dans une université fédérale de Rio, où j’enseigne les langues et les littératures française et francophones. Au Brésil, tous les professeurs universitaires de français enseignent les langues et la littérature au niveau licence, qui forme les professeurs de français. Ils se séparent selon leurs spécialités à l’enseignement au niveau du doctorat et du DEA. À l’UFF, nous avons ainsi un doctorat de littérature comparée qui met aux prises la littérature française aux littératures francophones et lusophones. Nous brossons par ailleurs nombre de comparaisons entre les littératures. Nous proposons un DEA de littératures francophones, qui englobe les littératures de France, du Québec, du Maghreb et des Antilles. Et nous avons aussi un doctorat d’Études linguistiques, aussi bien qu’un DEA en linguistique appliquée à l’enseignement du français langue étrangère.

Je tiens à souligner ici l’erreur de marketing commise par les professeurs de français, aussi bien que par l’ambassade ou des services de coopération, qui consisterait à tout faire pour présenter la langue française comme une langue moderne au même titre que l’anglais ou n’importe quelle autre langue de commerce. En réalité, j’estime que nous ne devrions pas lutter de manière considérable contre l’anglais, ou entrer en concurrence avec cette langue. Même si l’anglais est universellement parlé, le français conserve une place non négligeable au Brésil et peu de personnes en ont conscience. La présence française au Brésil remonte au XVIe siècle et beaucoup l’ignorent. Toutes les luttes contre le Portugal ont été nourries des idées françaises en vogue du XVIIe au XIXe siècle. Au XIXe siècle, le refus du colonisateur portugais va de pair avec l’adoption du modèle français.Des années 1960 aux années 1980, le Brésil a connu le joug d’une dictature militaire et durant ces années, la culture française incarnait un espace de résistance. De nos jours, il est impossible de lutter contre l’anglais, langue des affaires, et l’espagnol, langue du Mercosur. Même si les Brésiliens ont toujours compris les hispanophones, créant d’ailleurs le terme de « portugnol », l’espagnol ne porte pas une concurrence sérieuse au français.

Au Brésil, le français demeure la langue des sciences humaines et de la littérature, la langue de Bourdieu, de Lacan, de Barthes, de Derrida, de Compagnon ou de Meschonnic.

James Archibald
directeur du département de Langues et de Traduction,université Mc Gill, Montréal

Nous avons évoqué la traduction en marge de nos débats. Or celle-ci pose un problème central qui touche à la promotion des études françaises à l’étranger. L’un des enjeux qui se posent aujourd’hui à l’enseignement universitaire réside dans la place que nous devons accorder à la traduction. Certaines universités la font relever des départements d’études littéraires, d’autres des départements d’études linguistiques, d’autres enfin de départements de droit.

Le candidat à un département de traduction à l’étranger devra faire montre de compétences multiples dans des domaines variés. Et si monsieur Meschonnic évoquait la nécessaire refonte des théories de la traduction, il faudrait également revoir l’enseignement de la traduction et son rapport avec les sciences humaines et les études françaises.

Selon plusieurs enquêtes, la traduction est aujourd’hui tributaire d’autres disciplines, dont la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, la psychologie, l’informatique et le rythme de la musique. Il me semble nécessaire d’établir un sens aux études françaises à l’étranger et de reconnaître cette interdisciplinarité. Faute de quoi, l’enseignement de la traduction sera voué à l’échec. Il y a donc lieu de créer des passerelles entre l’enseignement de la traduction et les sciences humaines.

Par ailleurs, du point de vue canadien et québécois, nous disposons de moyens de collaboration entre les écoles de traduction. Or cette collaboration suppose des réseaux et des passerelles qui puissent véhiculer le message des études françaises et des sciences humaines.

Henri Meschonnic
professeur à l’université Paris VIII, critique, poète

Je partage votre avis quant à l’importance de la traduction. Sociologiquement, celle-ci a été longtemps sous-évaluée et les traducteurs ont dû se battre pour que leur nom figure en page de titre. Le décalage entre la sociologie de la traduction et son importance théorique est réel.

Cela étant, j’ai entendu à l’instant le terme de « passeur » et il ne faudrait pas qu’on confonde les saints patrons. Aux côtés de saint Jérôme, patron des traducteurs, figure Charon qui passe les âmes sur le Styx et qui dépose, qu’on le veuille ou non, des cadavres sur l’autre rive...

Les traducteurs ne sont pas que des introducteurs à un message ou un sens, contrairement à ce qui est enseigné dans les écoles de traduction ou d’interprétariat où on enseigne à faire de la mauvaise traduction parce qu’elle est conçue en termes de forme et de contenu. J’entends souvent dire que les traductions vieillissent. C’est qu’on confond la langue, et l’état de langue, avec le discours, avec la parole qui reste vivante. Ainsi, la King James Version relève d’un anglais archaïque. Pourtant, la moindre librairie anglaise ou américaine vous montrera que cette oeuvre est bel et bien vivante et qu’elle n’a pas été supplantée par la New English Bible de 1970. Il faut comprendre, et enseigner, que ce sont les oeuvres qui sont maternelles, pas les langues. La conception globale de la traduction est ainsi entièrement à revoir, afin de transformer le rapport entre la langue et le discours. En effet, nous ne traduisons pas une langue, mais un discours.

De même, nos chers académiciens souhaitent défendre la langue de Molière. Mais on ne sait pas ce qu’on dit en disant cela. Si on prétend que la langue française porte les vertus de Molière, on énonce une bêtise. Si on prétend que Molière a écrit en français, c’est une évidence. Mais on n’apprend rien. C’est que ce qu’on prend pour de la langue est une culture. En se considérant au chevet d’une mourante, nos académiciens se trompent de cible, qui voient dans l’anglais une menace. Croire au génie de la langue française permet de dispenser d’en avoir. Le génie est une nature ; la langue est une histoire.

Il nous appartient donc de nous défaire de ces idées reçues en les rangeant dans un musée que nous pourrions appeler « le musée des arts et traditions du langage ». Encore une fois, il ne suffit pas de ne faire passer que du sens. Il n’existe donc pas de problème de traduction, mais un problème de théorie du langage, la théorie du langage qui est mise en oeuvre dans une traduction.

Dans une traduction, ce qu’on voit d’abord, c’est ce qui recouvre le texte traduit. De ce point de vue, j’appellerais ces traductions des « effaçantes », puisqu’elles effacent et empêchent de le remarquer. De plus, il faut noter que le continent culturel occidental est le seul à se fonder sur l’oubli de la langue de ses textes fondateurs. À la différence du continent arabo-musulman où le Coran est lu dans le texte, du continent culturel chinois où on continue de lire Confucius, l’Occident est le seul continent culturel où les textes fondateurs (les piliers d’Athènes et de Jérusalem, avec l’Ancien et le Nouveau Testament et toute la philosophie grecque) ne sont lus que dans des traductions, sauf par les rares spécialistes, et ces traductions sont des « effaçantes ».

Jean-Pierre Salgas

Il serait peut-être opportun de cesser d’opposer la France à la « francophonie », d’abandonner ce mot, colonial encore, au profit « des langues françaises », et je renvoie au Dictionnaire Bordas de 1984. On peut, je crois, considérer certains écrivains français comme des Créoles… qui ne s’ignorent pas nécessairement. Et, si je m’inspire des Caraïbes et de la pensée d’Édouard Glissant, c’est à des écrivains « français de France », que je pense qui sont, pour utiliser une expression de Claudio Magris sur Kafka, des « écrivains de frontière » qui « sont eux-mêmes des frontières » : pensez à Romain Gary juif de Vilno, et à ses quatre langues « maternelles » (yiddisch, polonais, russe, français). À Albert Cohen, à Georges Perec de nouveau etc. Outre l’exposition dont je parlais, qui faisait place à Milan Kundera, vous pourrez trouver à la sortie le petit livre publié en août 2002 par la même ADPF qui contient quatre textes sur Le roman français contemporain, plus que divergents — comme les points cardinaux (mondain, prophétique, formaliste russe, universitaire) — une parfaite illustration critique de l’état des lieux en période de Restauration-Spectacle… Le mien, dès son titre même, en référence à Du Bellay (Défense et illustration de la prose française) pousse le paradoxe, l’appuyant sur le Nobel de littérature donné à Gao Xingjian en 2000, jusqu’à suggérer l’abandon implicite de « la littérature française » au profit de « la littérature en France ».

Marcela Swiatkowska
professeur à l’Institut de philologie romane de l’université Jagellonne à Cracovie

Nous avons abordé cet après-midi de grandes questions, de l’enseignement à la traduction, en passant par le rôle des sciences humaines ou de l’université. Nous avons également évoqué la lutte contre l’anglais. Pourtant, si nous étions réunis à Londres, au sein du Foreign Office, une telle conférence aborderait des objectifs fort différents. En effet, le problème de l’anglais ne tient pas tant dans le contenu qu’il véhicule, puisqu’il est une langue instrumentale.

Si nous considérons que le français doit devenir une langue instrumentale et que nous devons tout mettre en oeuvre pour qu’il tienne ses positions face à l’anglais, nous nous orientons dans une mauvaise voie. En abordant la question des études françaises, nous reconnaissons que le français véhicule autre chose, quels que soient le contenu et le contexte de ces études. Nous discutons ici d’un point extrêmement important et optimiste qui laisse de côté l’outil au profit d’une redéfinition de la pensée. Nous devons donc nous concentrer sur ce point et non sur un autre.

Antoine Noujaim
faculté des Lettres de l’université Saint-Esprit Kaslik

Je représente le Liban et la faculté des lettres de l’université Saint-Esprit Kaslik. Il me semble que nous avons à faire face à une diminution de l’intérêt porté aux études littéraires en général, du français à l’arabe. Nous constatons partout un intérêt moindre à la chose littéraire. Nous trouvons, pour notre part, un sens considérable à l’enseignement des Études françaises. Ces dernières ne peuvent pas démissionner, car elles sont vecteurs d’humanisme. Elles assurent la connaissance de l’Homme et la défense de ses droits.

Dans le cadre de la globalisation et du choc des civilisations auquel le Moyen-Orient est particulièrement sensible, les Études françaises ont leur rôle à jouer, surtout dans les pays du Sud. Elles sont une médiation entre les civilisations et un moyen de communiquer à l’Europe l’esprit pluriel de la francophonie, qui pourra seul contrebalancer l’esprit de monopole américain.

Enfin, je souhaiterais insister sur le fait que nous devons développer des échanges réels entre les cultures locales européennes qui s’expriment en français. Nous attendons de la langue française qu’elle soit porteuse d’une culture de pointe et d’avant-garde. La France devrait savoir assumer l’originalité que le monde arabe peut lui apporter.

Solo Raharinjanahary
doyen de la faculté des Lettres et des Sciences humaines d’Antananarivo

Je suis le doyen de la faculté des Lettres et des Sciences humaines d’Antananarivo. En venant assister à cette réunion, j’appréhendais un titre conflictuel, « déclin ou reconquête ». À Madagascar, 5 % de la population parlent français, un taux qui me semble équivalent à celui de la plupart des pays d’Afrique continentale. Comme le soulignait à l’instant monsieur Noujaim, le français constitue notre ouverture au monde.

Il nous faut développer une culture de la participation qui nous fasse découvrir les cultures du monde. Le français en est, me semble-t-il, le vecteur qui élimine les barrières entre les sciences sociales. À nous de promouvoir, par la traduction, des écrivains de langues françaises, mais encore de la littérature orale qui nourrit 90 % de notre population.

Cristina Robalo Cordeiro
professeur, vice-présidente de l’université de Coimbra

Je souhaitais déjà intervenir lors de la première table ronde. Je ne regrette pas de n’avoir pu le faire, dans la mesure où j’ai ainsi pu profiter de deux tables rondes.La première table ronde n’abordait pas les mêmes perspectives. Quoi de commun en effet entre un spécialiste de critique génétique et un professeur enseignant à une classe d’élèves qui maîtrisent mal le français ? Ce sont là deux mondes radicalement différents. Cette deuxième table ronde nous a soumis un regard nouveau sur les Études françaises. Ces différentes perspectives m’ont permis de comprendre que l’important ne résidait pas dans la façon d’entrer dans la littérature. Que l’on accède à la littérature par le canonique, par la profanation ou le poétique, que l’on vénère les grands textes de la littérature française, ou que l’on porte sur eux un regard autre, l’essentiel est bien d’entrer dans la littérature. Peu importe les moyens, seul compte le fait de conserver son enthousiasme pour la littérature. Tous les intervenants de cette table ronde ont suffisamment fait preuve de cet enthousiasme pour que nous soyons à même de conquérir nos étudiants.

Pierre Mutande Mwambo
doyen de la faculté des Lettres de Kinshasa

Je suis doyen de la faculté des lettres de Kinshasa. Les communications qui ont été faites lors de ce débat rejoignent le souci de la République démocratique du Congo. Si nous demeurons le deuxième état francophone au monde, le pourcentage de la population qui accède aux études françaises demeure singulièrement réduit.

Je dirige les départements de Langue et Littérature française, d’Histoire, de Philosophie, de Langue et Littérature anglaise, de Langue et Littérature africaine et plus récemment de Communication. C’est dire dans quel environnement évoluent les Études françaises ! La compétition est de plus en plus ardue entre les disciplines. Nous devons donc « vivifier » les programmes. En effet, si nous nous en tenons à la physionomie traditionnelle des Études françaises, nous ne serons pas en mesure de nous adapter aux attentes de la jeunesse.

Cette jeunesse n’a plus que faire d’une sorte d’orthodoxie conservatoire du français, tant la dynamique qui s’observe sur le terrain renvoie à une créolisation et une congolisation du français. Nous devons ainsi prendre en compte les transformations sémantiques de mots du dictionnaire français, que se réapproprie la communication entre Congolais. Les mots changent alors de sens.

Je ne surprendrai personne en affirmant ici que le français que nous utilisons au Congo-Kinshasa véhicule également la culture américaine. La traduction fonctionne alors comme un médiateur. Ce phénomène contraste avec la notion de compétition entre les langues étrangères et le français, puisque ce dernier sert les desseins des autres cultures. À titre d’exemple, je n’ai pas lu Shakespeare en anglais, mais bien dans une traduction française…

Je ne voudrais pas que l’on oublie le sentiment que fait naître le français face à la globalisation. Ceux qui enseignent le français au Congo sont pris dans un dilemme. D’un côté, ils véhiculent les valeurs d’une culture étrangère, tandis que la population souhaite un ancrage des valeurs locales dans notre culture. Il revient alors au français d’exprimer la pluralité et l’unité qui existe entre nous, dans le respect de la créativité d’une présence identitaire.

Il nous appartient donc de nous battre de manière solidaire afin d’améliorer le mode d’être du français dans nos cultures, d’où l’importance d’assises comme celles-ci.

Albert Valdman
professeur à l’université Indiana, membre du comité scientifique du réseau d’Étude du français en francophonie de l’AUF

Je remercie monsieur Meschonnic d’avoir mis les sciences du langage en selle au cours de la séance de cet après-midi. Je suis spécialiste du français hors de France et des créoles dérivés du français ainsi que didactitien du français langue étrangère (FLE) à l’université Indiana. Notre département d’Études françaises se démarque de la plupart de ses homologues américains par l’existence d’un programme doctoral en linguistique française dont l’une des orientations majeures est l’étude du français d’Amérique du Nord et des créoles à base lexicale française du Nouveau Monde.

Force nous est de constater que dans les départements d’Études françaises les cours d’apprentissage de la langue et ceux portant sur la langue elle-même demeurent des parents pauvres. Monsieur Xavier North nous rappelait ce matin que les deux tiers des étudiants des départements d’Études françaises n’étaient pas des spécialistes. Il convient donc d’accroître les ressources mises à la disposition de l’enseignement aux apprenants et d’actualiser le contenu de ces cours en faisant une plus large place aux études dans le domaine des sciences du langage.

Dans ce dernier domaine, il s’agit de montrer aux étudiants que le français, tout autant que leur propre langue, est une langue variable et leur faire connaître les différentes variétés sous lesquelles la langue cible se manifeste. L’essor des littératures des diverses régions de la francophonie et leur inclusion souhaitable dans les cursus des départements d’Études françaises devraient s’accompagner d’un effort de la part des didacticiens du FLE pour montrer les usages qui sous-tendent ces littératures. Grâce, en large part, aux efforts du réseau Étude du français en francophonie de l’Agence universitaire de la francophonie (AUF), nous disposons aujourd’hui pour presque tous les pays francophones hors de France d’un inventaire de leurs particularités lexicales. Ces inventaires constituent de précieux outils pour faire connaître le français extra-hexagonal. Mais il est essentiel aussi d’incorporer ces données dans des manuels accessibles aux apprenants des cours de FLE et aux étudiants des cours avancés des départements d’Études françaises. En fait, les spécialistes de FLE disposent de peu de manuels portant sur la structure linguistique du français et contenant une description des diverses formes que prend la langue selon le lieu (variation diatopique), le statut social des locuteurs (variation diastratique) et les conditions d’énonciation (variation diaphasique). Certains de ces manuels existent déjà en provenance du Royaume-Uni où les départements d’Études françaises se distinguent par leur forte composante linguistique. Ce sont surtout ces manuels dont se servent les spécialistes de linguistique française aux États-Unis. Il faudra donc prendre la relève de nos collègues britanniques.

Enfin, si nous voulons montrer la variabilité du français, il reste à nous demander quel français nous souhaitons enseigner. Bien sûr, il n’est pas question de modifier la pratique actuelle selon laquelle le français de référence (FR) demeure la cible visée. Mais tout en inculquant aux apprenants le FR pour la pratique orale, il est essentiel de leur faire entendre les autres variétés de français. Il nous faut alors souligner la légitimité de toutes les variétés de français qu’elles revêtent l’accent de Tunis, de Kinshasa, de Québec, de Fort-de France, de Marseille ou des banlieues de Paris.

Françoise Lionnet
professeur à l’université de Californie, Los Angeles

Je serai brève puisque j’interviendrai demain. Je souhaitais simplement remercier Tzvetan Todorov de l’éloquence avec laquelle il a défendu la littérature en insistant sur le fait qu’elle nous parle de nous-mêmes. Je partage également l’avis de mon collègue libanais quant à l’importance de ces valeurs d’humanisme.

Pour ma part, je ne peux plus me livrer à cette profession de foi en l’humanisme sans souligner ses dérapages. La littérature a véhiculé des Afriques et des Orients imaginaires. Mais depuis les années 1950, par le biais d’oeuvres telles que le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire ou Orientalisme d’Édouard Saïd, les textes ont révélé une critique que nous ne pouvons plus ignorer. Si nous voulons faire preuve d’honnêteté vis-à-vis de nos étudiants lorsque nous affirmons que nous nous retrouvons dans ces littératures, nous devons faire attention à l’image que les étudiants y trouvent.

Tzvetan Todorov

Je partage votre sentiment. Cependant je ne faisais que souligner le fait que ces thèmes étaient présents, sans pour autant affirmer qu’ils étaient tous politiquement corrects. Malgré tout, dans tout ce qui a été dit aujourd’hui, je suis ravi de constater qu’il ne s’agit pas de lutter contre une autre langue de communication, mais de préserver ces valeurs et de reconnaître la pluralité du français. Je m’aperçois, du reste, que si le français est souvent perçu comme dominateur, il est perçu en France, comme persécuté. Tout est affaire de perspectives…

Emmanuelle Saada

La conclusion revient à Bernard Cerquiglini.

Bernard Cerquiglini

Je tiens à souligner l’extrême qualité de nos discussions et de vos interventions. Je regrette la distinction des deux tables rondes qui, si elle était pédagogique, n’était pas fondée en raison, dans la mesure où nous avons abordé, toute la journée, l’articulation entre littérature et sciences humaines. Au fond, nous avons sans doute cessé d’articuler des domaines comme la langue et la culture, la littérature française et les littératures francophones, ou tant d’autres.

Or, cet après-midi, nous avons cessé d’articuler des oppositions. Les Études françaises demeurent, au final, le lieu où l’on pense en français. Dans le monde tel qu’il est, il est bon que les Études françaises demeurent un tel lieu.

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