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Jean-Pierre Salgas
professeur, critique
Je tenterai d’intervenir le plus brièvement possible, puisque vous avez pu ou que vous pourrez vous procurer, à la sortie de cette séance, l’exposition dont je suis l’auteur, en compagnie notamment d’Anne Simonin. Cette exposition, 1968-1983-1998 Romans mode d’emploi, destinée aux Instituts français à l’étranger et aux départements de Français des universités, est éditée par l’Association pour la diffusion de la pensée française, ADPF, laquelle travaille pour le ministère des Affaires étrangères.
Je pourrai partir de l’anecdote dont Antoine Compagnon a fait sa conclusion. Afin de vous faire sentir qu’il est un point, pour pasticher André Breton, d’où Marcel Proust et Pierre Bourdieu « cessent d’être perçus contradictoirement ». C’est en tout cas ce point qui constitue le « point de vue » de cette exposition. Autrement dit, Le Démon de la théorie est un bon démon… chaque jour un peu plus : l’un des objectifs de Romans mode d’emploi, achevée en 1998, était de lutter contre la Restauration, le Spectacle qui prennent le pas sur les traditions du nouveau au début des années 1980 et leur alliance exponentielle (qu’incarne aujourd’hui le nom de Frédéric Beigbeder, auteur, il faut le rappeler, d’un publicitaire Dernier inventaire avant liquidation… de la littérature en France).
Pour vous faire mesurer le changement entre 1968 et aujourd’hui, je prendrai un seul exemple : l’exposition Roland Barthes qui vient de se tenir au Centre Pompidou et qui ne m’a pas permis de retrouver, éclairé, le Barthes que j’avais lu de façon contemporaine à partir de 1968, historienne pour les oeuvres antérieures. Quand il aurait fallu montrer la trajectoire de Barthes dans le champ littéraire depuis 1953 (Le Degré zéro de l’écriture) jusqu’à sa mort prématurée, en s’appuyant sur les catégories définies par les premiers livres, on assistait au contraire à un recouvrement des premier et second Barthes par le troisième (l’hédoniste), et celui-même déguisé en amateur implicite d’art contemporain… Contresens emboîtés, révisionnisme intégral : je défie un seul jeune futur lecteur ignorant des textes, d’y comprendre quoi que ce soit. Surtout elle construisait de toutes pièces l’image d’un Barthes amateur de voitures, entre Fangio et un spécialiste de l’attentat du Petit-Clamart contre le général de Gaulle… la DS noire trônant au centre. Au mieux, un Barthes contemporain des ready-mades nouveaux réalistes (César compresse la DS). Alors qu’évidemment ce ne fut jamais les objets qui intéressèrent l’auteur des Mythologies, mais leur transformation en objets de langage (on le lui a assez reproché au moment de Système de la mode).
Pour en revenir à 1968-1983-1998 Romans mode d’emploi, cette exposition en cent panneaux tente de raconter le champ littéraire français depuis 1968, commencement de la fin des avant-gardes, départ d’un changement de régime de la modernité, jusqu’en 1998, publication des Particules élémentaires de Michel Houellebecq, triomphe de la Restauration et du Spectacle, très passionnante révolution conservatrice. Via la complexe cassure de 1983 (de 1982, mort de Perec à 1985, prix Nobel à Claude Simon. 1983 est la date de Femmes de Philippe Sollers). La commande était celle d’un panorama de la littérature française depuis 1968 : Anne Simonin et moi avons décidé de renoncer à la classique addition de monographies. Également aux fameuses générations (qui ont leurs lettres de noblesse : Thibaudet) et à leurs cortèges de demi-jeunes et de moyens-vieux se bousculant au portillon de l’histoire… Aussi aux genres qui, Le Clézio le notait dans les années 1960 en préface de La Fièvre, sont de « singulières antiquités » (seule garde un sens la différence prose-poésie). Même au sacro-saint auteur…
À ces fausses évidences, nous tentons de substituer le « champ » tel que le définit Pierre Bourdieu (Les règles de l’art) : un espace-temps insécablement esthétique et institutionnel mouvant où la structure détermine à chaque instant la place des éléments (Bourdieu utilise la comparaison avec le réseau du métro), l’espace littéraire idéel de Blanchot remis sur ses pieds (sciences sociales). Un espace-temps qui se rattache lui-même à d’autres espaces-temps qui l’incluent. D’où notre parti de choisir cent livres, répartis en quatre zones de couleurs différentes qui disent le conflit avant et après 1983 des traditions et des nouveautés. À l’arrivée, un puzzle qui, complet, ressemble un peu à l’ultime Mondrian (Broadway boogie woogie). « Le champ selon Bourdieu montré comme un puzzle selon Pérec » ai-je l’habitude de dire. Ce qui n’est pas très loin du « point d’où Marcel Proust et Pierre Bourdieu cessent d’être perçus contradictoirement ».
Je reviens à Roland Barthes : son premier concept d’écriture, celui du Degré zéro, élaboré au confluent du Sartre de Situations 1 et du Sartre de Situations 2 l’engagement (de la prose) pensé comme affaire de forme (technique et métaphysique) nous permet, me semble-t-il, « monté » sur le dispositif plus « savant » de Bourdieu, de définir le territoire propre d’une sociologie interne de la littérature. Dans les cent livres retenus, ce qui relève de la langue commune, ou de la singularité d’un style des deux « natures » dit Barthes ne nous retient pas. Nous intéresse en revanche la manière dont ces livres et, à travers eux, leurs « auteurs » se rattachent à l’histoire active de la bibliothèque, plus encore à l’Histoire tout court « avec sa grande hache » dit Perec dans W dont on a peut-être compris qu’il est selon moi (articulation d’un vertige formel au vertige de l’Histoire) le coeur dissimulé de cette époque de la « littérature française ». Au passage, on peut regretter que Barthes lui-même ait peu à peu renoncé, après Le Degré zéro, à ce concept d’ « écriture », donnant au mot d’autres acceptions (je vous renvoie à tout ce qu’Antoine Compagnon a pu écrire sur cette « écriture » et le « style » de la rhétorique dans Le Démon de la théorie en 1998 j’insiste sur cette date). Voilà… sur ce « démon de la théorie », faute de temps, je m’arrête. Il n’est au fond pas de meilleure invocation.
Emmanuelle Saada
Nous pourrons reprendre cela dans la discussion. Je cède la parole à notre dernier intervenant, Tzvetan Todorov.
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