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Henri Meschonnic
professeur à l’université de Paris VIII,critique, poète
Je vous soumettrai une proposition totalement utopique et que j’appellerai : « enseigner la théorie du langage » c’est-à-dire enseigner ce qui ne s’enseigne nulle part. Si l’utopie énonce ce qui n’existe pas, elle porte en elle suffisamment de force pour qu’on travaille à sa réalisation. Il ne s’agit pas ici d’une science du langage ou d’une doctrine linguistique, mais plutôt d’une réflexion en cours sur le statut, les pratiques et les conceptions de la langue en la distinguant du discours.
Cette distinction devrait intervenir dans toutes les représentations de la société, à commencer par les disciplines universitaires regroupées sous le terme de sciences humaines. Nous construirions alors un poste d’observation stratégique qui porterait sur l’ensemble des conceptions du signe, sur notre perception et notre utilisation du sens, dans toutes les situations de langage. Cette distinction s’appliquerait également à l’herméneutique et aux théories de la traduction, sur la propagande et la publicité.
À titre anecdotique, j’ai appris, lors d’un séjour au Caire, de la bouche de l’attaché linguistique, que la bibliothèque de l’Institut français du Caire a résilié son abonnement aux revues Les Temps modernes et Critique pour L’Équipe et Paris Match. Cet exemple montre assez l’appauvrissement de la notion de langue ramenée à la notion de communication. Le ministère de la Culture appelle ce procédé du « désherbage » et il me semble alors que l’insecticide est trop puissant…
On aurait tort de prendre pour une vieillerie réservée au Moyen Âge le conflit entre nominalisme et réalisme. Ce conflit n’a rien d’un archaïsme, comme en témoigne la publicité.
La théorie du langage rechercherait donc les spécificités du langage, la diversité des langues, l’écoute et la reconnaissance de l’historicité. De ce point de vue, les historiens lui donnent un sens passif qui ne recoupe que la situation historique. L’art et la littérature montrent deux aspects plus intéressants de la notion, à savoir qu’il y a l’élément de situation historique que j’appellerais le « présent passif ». Mais aussi un élément actif, imprévisible. Je rappelle d’ailleurs que le passé est aussi imprévisible, comme le montre l’histoire de la littérature. Maurice Scève et Sponde ont réapparu très récemment, de même qu’on ne reconnaît le caractère artistique des peintures des cavernes que depuis 1911. Cet élément actif, que j’appellerais la « modernité », conserve la faculté d’être constamment présent au présent.
L’art est le lieu où se réalise cette historicité. La littérature et la traduction pourraient alors jouer un rôle beaucoup plus dynamique dans ce nouvel ensemble, en considérant la littérature comme un art du langage.
Inversement, l’absence d’une théorie du langage dans l’enseignement se vérifie dans une hétérogénéité des catégories de la raison. La simple observation des disciplines universitaires révèle des doctrines isolantes, comme en son temps la linguistique générative. L’esthétique, la philosophie du politique ou l’éthique restent des matières indépendantes, ce que la théorie critique d’Horkheimer et Adorno appelle des « théories régionales ». De même, dans la philosophie contemporaine, les spécialistes du langage exceptés, je constate que les phénoménologues essentialisent le langage. Il semblerait qu’on ignore le conflit théorique qui oppose Peirce à Saussure et Benveniste.
Les littéraires ne sont pas mieux lotis, puisqu’ils sont également frappés par une séparation entre études littéraires, philosophiques et linguistiques. Or cette séparation reste particulièrement marquée en France.
Travailler à la théorie du langage reviendrait à supprimer les frontières entre les disciplines qui constituent les sciences humaines. Il ne s’agit pas ici de confondre théorie du langage et transdiciplinarité, dans la mesure où la théorie du langage n’a rien d’une science pilote ou d’une super-linguistique, comme la linguistique pouvait l’être dans les années 1960-1970. Il s’agirait plutôt de réaliser le projet de l’École de Francfort, pour laquelle le terme de critique, au sens de théorie critique, reviendrait à une interaction, à une réciprocité entre toutes les sciences humaines.
Le rapport entre langage et éthique suppose qu’on repense la question du sujet, véritable stéréotypie contemporaine. Ce rapport engloberait les relations entre un acte poétique et un acte éthique et remettrait en cause, à ce moment-là, toute l’histoire de l’inviduation. Il s’agit de rester vigilants aux amalgames.
À titre d’exemple, le Japon fait l’amalgame entre une modernité non définie, capitalisme, impérialisme occidental, et démocratie, amalgame qui peut servir à décrire un certain anti-occidentalisme et renvoyer la démocratie à une « affaire de blancs ». Cet amalgame montre clairement que la critique des Lumières à laquelle je me livre se détache de celle de Heidegger qui pratique justement cet amalgame. D’où sa mondialisation. La poétique se livre à une tout autre critique, celle de l’hétérogénéité des catégories.
Au plan de la philologie, il conviendrait de reprendre toutes les éditions des philologues. Ces derniers ignorent l’historicité et la poétique de la ponctuation. Nous devrions par ailleurs revoir toute la théorie de la traduction, car l’autonomiser pour en faire une traductologie c’est la remettre à l’herméneutique et à la sémiotique, dont la théorie du langage fait la critique. Il importe donc de développer une pensée du continu et de mener un débat d’autant plus nécessaire qu’il est absent du champ intellectuel contemporain.
Emmanuelle Saada
La parole revient à présent à Jean-Pierre Salgas.
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