|
Études françaises, sciences humaines et sociales
Participaient à la table ronde :
Antoine Compagnon
professeur à la Sorbonne
Ioan Panzaru
professeur à l’université de Bucarest
Henri Meschonnic
professeur à l’université Paris VIII, critique, poète
Jean-Pierre Salgas
professeur, critique
Tzvetan Todorov
professeur des universités,directeur de recherche au CNRS, écrivain
Modérateur
Emmanuelle Saada
professeur à la New York University
Antoine Compagnon
professeur à la Sorbonne
Cette deuxième table ronde sera modérée par Emmanuelle Saada, professeur à la New York University. Interviendront à tour de rôle, selon l’ordre qu’elle choisira, Henri Meschonnic et Ioan Panzaru. Le premier est professeur émérite à l’université Paris VIII, par ailleurs critique, traducteur et poète. Le second est professeur et vice-recteur de l’université de Bucarest. Nous entendrons Jean-Pierre Salgas, professeur, critique et écrivain. Enfin, Tzvetan Todorov, directeur de recherche au CNRS et écrivain interviendra à son tour.
Emmanuelle Saada
professeur à la New York University
Je voudrais ici évoquer la question des Études françaises aux États-Unis à partir de l’expérience spécifique de l’Institut d’Études françaises de New York University (NYU).
Il s’agit d’une institution unique en son genre aux États-Unis, puisqu’elle permet à des étudiants en maîtrise et doctorat d’appréhender les Études françaises à partir des sciences sociales et non de la langue et de la littérature, qui sont les objets spécifiques du département de français* : il s’agit de présenter la France depuis la Révolution dans ses aspects historiques, sociologiques, anthropologiques et politiques.
À partir de cet observatoire privilégié, j’aimerais dresser un certain nombre de constats et faire quelques propositions. Comme préalable, il me semble utile de distinguer au sein des « études françaises » ce qui concerne l’étude de la France d’une part, et la réception des sciences humaines ou des sciences sociales aux États-Unis de l’autre. En d’autres mots, il convient de séparer l’objet « France » de la diffusion de la production scientifique française et sa contribution au débat intellectuel. Naturellement, cette distinction est très largement illégitime, dans la mesure où les sciences sociales n’existent que par leur ancrage dans un contexte social et historique spécifique.
* Cette division du travail n’est pourtant pas rigide : à la New York University, un double doctorat en français et études françaises, combinant littérature et sciences sociales, permet à certains étudiants, de plus en plus nombreux, de dépasser le fossé entre les deux approches.
Toutefois, la distinction est pertinente pour décrire la place actuelle des Études françaises dans le contexte américain. Trois dimensions peuvent retenir l’attention.
D’une part, et c’est un constat général, la France comme « objet » suscite un intérêt de plus en plus limité aux États-Unis. Ce « déclin » n’est d’ailleurs pas spécifique à la France : les « aires culturelles » sont de plus en plus délaissées par étudiants et chercheurs. Cette tendance est très nette en sciences politiques, qui ont été les leaders de l’institutionnalisation des Études françaises. La génération des Stanley Hoffman ou des Nicholas Wahl n’est pas remplacée et les grands politistes américains dont la France constitue le champ d’étude se font de plus en plus rares. Cela s’explique largement par le fait que les sciences politiques ont délaissé les area studies, les analyses de cas ancrées dans un contexte historique et culturel particulier, au profit de l’approche dite de la « théorie des choix rationnels ». Dans le même temps, les liens entre les chercheurs en sciences politiques en France et aux États-Unis se sont distendus. Cette tendance s’observe également en sociologie ou en anthropologie, disciplines pour lesquelles la France constitue de moins en moins un objet d’étude. Là encore, la génération des Lawrence Wylie ou des Charles Tilly ne semble pas être remplacée. Cette tendance lourde, qui a marqué les sciences sociales américaines, est pourtant peut-être en train de se modifier. On le voit dans le champ de l’économie qui fait de nouveau, à côté de l’économie mathématique et théorique, une large place aux études empiriques et aux études de cas spécifiques. Dans la mesure où l’économie a servi de modèle et nettement contribué à la désincarnation et l’an-historicisation des sciences sociales, on peut espérer que les autres sciences sociales vont de nouveau imiter l’économie et la suivre dans ce retournement de conjoncture.
Pourtant, il serait illusoire d’envisager un retour du statu quo ante, dans lequel les évolutions de la société et de la politique françaises en tant que telles étaient suivies de près aux États-Unis, à la fois dans la presse et dans une partie des milieux intellectuels. On peut d’ailleurs noter que l’essentiel de cet intérêt portait sur ce qui était identifié comme un « blocage », un « retard », une « incapacité » essentielle de la France à s’adapter à la modernité : il n’est pas certain qu’il faille s’attrister de l’abandon de cette perspective.
En tout état de cause, l’objet « France » ne sera pas dans l’avenir séparable de la montée en puissance de l’attention portée aux États-Unis à la construction européenne. Des thèses de plus en plus nombreuses portent sur la construction européenne en elle-même mais aussi sur la modification des cadres nationaux ou régionaux qu’elle implique : la France est d’ores et déjà avant tout considérée non plus en elle-même comme une entité au sein d’une Europe en devenir. Elle devient un objet essentiel mais pas exclusif au sein de départements d’études européennes qui se développent de manière spectaculaire.
Le deuxième constat est qu’en marge des développements dans les sciences sociales, la France est restée avant tout un objet d’étude historique : la France est le pays étranger le plus étudié par les historiens américains ; aujourd’hui, davantage de thèses sur l’histoire contemporaine de la France sont soutenues aux États-Unis qu’en France. Il y a eu au fil des années un développement relativement autonome de l’histoire de France aux États-Unis, qui ne s’est pas accompagné d’un enrichissement du dialogue entre historiens français et américains. Il est important aujourd’hui de renforcer ce dialogue à la fois sur les plans individuel et institutionnel. L’Institute of French Studies de New York University, en partenariat avec l’École des hautes études en sciences sociales, s’y efforce en coorganisant à Paris en juin 2004 le congrès annuel de la Society for French Historical Studies. Cela sera une occasion pour historiens français et américains de confronter non seulement les résultats de leurs travaux mais de comprendre la spécificité de leurs points de vue.
Pour autant, il serait dommage de ne considérer la France que comme objet de recherche historique. Et cela d’autant plus que de nombreux débats français contemporains suscitent un immense intérêt aux États-Unis. Le multiculturalisme, les relations entre les sexes dans la société ou en politique, les transformations de la famille, la place des religions ou du travail dans la société contemporaine et, au-delà, les formes contemporaines du lien social, toutes questions qui traversent la société française depuis des années, passionnent aussi les Américains, qui nourrissent des interrogations proches. Le traitement « français » de ces questions intéresse ici justement parce qu’il montre qu’en ces matières l’on peut poser des problèmes différemment et avancer des solutions alternatives. Il faut aujourd’hui profiter de cet intérêt et fortement encourager les recherches américaines sur ces questions, notamment en offrant en France les financements et les structures d’accueil aux étudiants et chercheurs américains.
En ce qui concerne la diffusion des sciences sociales aux États-Unis, un troisième constat s’impose : celui de la fin de l’hégémonie des grandes pensées systématiques françaises. Cela tient à la fois à une transformation du champ intellectuel en France et à la perception américaine des sciences sociales françaises. Il semble que nous en ayons fini avec la French theory, ce qui est sans doute une bonne chose : nous entrons ainsi dans des formes d’échanges plus féconds qui reposent moins sur l’exportation unilatérale d’une « théorie » française que sur un dialogue concret entre chercheurs. De la richesse de ce courant d’échanges témoigne le nombre croissant d’étudiants français en thèse aux États-Unis. Il serait sans doute utile que ce courant soit réciproque et que le séjour des étudiants américains en France soit lui aussi encouragé : c’est à partir de là que le dialogue entre chercheurs pourra être enraciné pour longtemps et de manière solide.
Enfin, il convient de noter le développement spectaculaire des cultural studies aux États-Unis, au cours des quinze ou vingt dernières années, ce qui a eu un énorme impact sur les sciences humaines. Le domaine des études françaises a été particulièrement touché par ce développement qui a l’avantage de promouvoir une interdisciplinarité souvent féconde et d’interroger la notion même de « culture ». Pourtant, en privilégiant l’analyse des formations discursives, cette approche ne doit pas être considérée comme une alternative à celle des sciences sociales qui placent au coeur de leur interrogation les phénomènes d’institutionnalisation des pratiques. Or, la longue tradition française d’exigence scientifique dans l’approche du social est bien vivante et connaît aujourd’hui un renouvellement tout à fait remarquable. Il faut également encourager la diffusion de ces recherches aux États-Unis, par le biais des échanges universitaires, pour qu’Américains et Français puissent s’imprégner des cultures scientifiques les uns des autres.
|