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Michel Contat
chercheur au CNRS, critique
Le document qui vous a été remis me présente comme journaliste, or il ne s’agit pas réellement de ma profession. Je collabore au Monde comme chroniqueur littéraire, chargé des livres de critique savante. Je suis avant tout un chercheur spécialisé en critique génétique et c’est à ce titre que j’interviendrai aujourd’hui.
La critique génétique est apparue dans les années 1980, lorsque le « démon de la théorie », comme l’appelle Antoine Compagnon, exerçait une emprise moindre sur les études littéraires. Cette critique est née de la tentative de fédérer certaines théories autour d’un objet littéraire, somme toute assez nouveau : le manuscrit d’écrivain. Attirer les étudiants à cet objet ambigu, parfois défini comme un avant-texte, susciter leur intérêt, c’est aussi l’une des missions des chercheurs.
Je rappelle ici la définition que livre Jean Bellemin-Noël de l’avant-texte. Loin de se limiter à une liasse de brouillons, l’avant-texte constitue un objet critique réunissant les éléments d’un dossier de genèse, qu’ils soient allographes ou autographes. Il s’agit de construire, pour étude, un objet qui mette au jour le processus de création. Archaïsme et nouveauté, tels ont été les deux pôles du débat qui a entouré la naissance de la critique génétique. N’était-elle qu’une résurgence de la philologie traditionnelle ou donnait-elle lieu à une critique spécifique élargissant notre approche de la littérature ?
Si notre présentation de la critique génétique péchait par trop d’arrogance, annonçant l’avènement d’une science de la littérature qui reléguerait les approches antérieures, nous en revenons aujourd’hui à un discours plus modéré. Pour l’heure, la critique génétique travaille sur des corpus canoniques dont le dernier en date était Sartre. Si personne ne nie la canonicité de ses manuscrits, nous sommes en revanche confrontés à leur dispersion. Ce n’est pas le cas de Flaubert, Valéry, Proust ou Zola. La question cruciale qui se pose, depuis les années 1960, reste celle de la littérarité du texte, une question qui s’est manifestée de manière quasi simultanée en Russie soviétique, en France et en Allemagne.
Elle s’est posée à moi, très pratiquement, du temps où j’enseignais à des classes terminales en Suisse, qui équivalaient à peu près à nos khâgnes actuelles, dans la mesure où nous pouvions inciter des effectifs restreints à aller assez loin dans l’étude de la littérature. Or, pour surmonter le fossé entre les livres sur lesquels nous travaillions et ceux que lisaient nos étudiants, nous avions pris le parti de mettre au programme San Antonio. La raison en était simple et résidait dans l’utilisation littéraire d’une langue non littéraire.
Nous avons aujourd’hui à répondre à cette même question de la littérarité. À cette question, deux réponses sont possibles.
D’une part, la définition endogène, adoptée implicitement ou explicitement par les auteurs eux-mêmes, confère un caractère littéraire à tout texte ayant une visée littéraire, reposant sur une culture, jouant de la langue, de ses assonances et connotations dans le seul but de produire un objet littéraire.
D’autre part, le relativisme culturel, illustré par Gérard Genette, adopte la formule : « art is in the eye of the beholder » (l’art est dans l’oeil qui contemple l’objet). Dans ce cas, est considéré comme texte littéraire, tout texte que le lecteur appréhende comme tel. L’éditeur fait alors figure de discriminant, dans la mesure où il assure le passage à la littérarité sans tenir compte des critères énoncés par la vision endogène.
Est-il alors plausible d’enseigner l’étude des manuscrits comme objet littéraire ? Qui plus est, quels facteurs assurent le passage de la non-littérarité à la littérarité ? Cette dernière se décèle-t-elle dès les premières notes, ou bien le texte final confère-t-il, a posteriori, le statut littéraire à l’ébauche ?
De concert avec le ministère de la Recherche et les autorités universitaires, nous avons mis en place une initiation à la critique génétique des textes, au sein de certains DEA, notamment à Paris VII et Paris VIII. Cette initiation a par ailleurs été amorcée dans certains établissements scolaires et nous attendons les évaluations.Je conclurai mon intervention par cette question : faut-il intégrer l’étude des manuscrits dans les études littéraires ?
Antoine Compagnon
L’intégration de l’étude des manuscrits dans l’enseignement secondaire était à l’ordre du jour quelques années auparavant et nous y reviendrons sans doute. Je cède la parole à monsieur Nuno Judice, professeur, conseiller culturel et par ailleurs poète largement publié.
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