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Les Etudes Françaises

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Paul Aron
professeur à l’université libre de Bruxelles

L’expression « études françaises » demande quelques nuances dès lors que nous abordons le domaine littéraire. Pour le Belge que je suis, parce qu’elles enseignent un patrimoine et une identité, les études françaises ne peuvent se borner à l’étude de la littérature de France. J’entends ainsi souligner que la distinction qui peut s’établir entre littératures française et francophone n’a rien de figé. Elle relève de l’irrationnel et dépend du succès des écrivains, non de critères exacts. Qui érige Michaux ou Simenon en écrivains français, quand bien même ils sont belges ? Que signifie dès lors la relégation des études francophones dans un réduit secondaire, tandis que l’on consacre de louables énergies à étudier les écrivains français ? Quel sens peut-on alors trouver dans cette distinction, qui hésite entre excuse et ghetto ?

À mon sens, loin d’être un complément de la littérature française, la littérature francophone est plutôt l’expression de son manque. Elle est le lieu où se dit que les études françaises enseignent de l’identitaire et du patrimonial, et non pas seulement des valeurs culturelles.

En Belgique francophone, l’étude de la langue et de la littérature françaises s’intitule « études de langues et littératures romanes ». Ces études s’appuient sur un pilier littéraire et sur un pilier linguistique. Reste à savoir ce que doivent réellement contenir ces piliers. Comment devons-nous appréhender l’enseignement de l’histoire littéraire ?

Il y a une spécificité française qui spécialise les enseignants selon des périodes, voire selon des auteurs (« un dix-neuviémiste flaubertien »). Nous ne subissons pas les contraintes institutionnelles (l’agrégation) qui conduisent à cette spécialisation abusive. C’est pourquoi je tiens à souligner l’intérêt de faire de l’histoire littéraire à la fois sur de longues périodes et de manière transdisciplinaire, même si force est de constater que les lieux de dialogue entre les différentes disciplines sont à inventer.

Telle qu’elle se pratique actuellement, l’histoire littéraire demande certainement à être révisée. La romanistique germanique insiste par exemple sur une histoire culturelle des langues romanes. Peut-on en effet comprendre le théâtre français du XVIIe siècle en ignorant l’Espagne ? Il convient donc de s’interroger sur des échanges culturels réels. En clair, est-il possible de séparer littérature française et littérature comparée, ou doit-on envisager une dynamique culturelle internationale ? L’organisation des études doit ainsi s’adapter au réel et il nous appartient d’y réfléchir.

Par ailleurs, la variabilité des valeurs littéraires permet également d’ouvrir des sujets de recherche. J’en veux pour preuve le nombre de thèses que l’on continue de consacrer à Flaubert, alors que des pans entiers de la littérature du XIXe siècle demeurent encore terra incognita. De ce point de vue, les études francophones ont le mérite de montrer la faiblesse des études françaises encore trop focalisées sur leurs grands auteurs.

D’un autre côté, notre métier est rendu difficile, de nos jours, par une série de doutes sur sa légitimité même. Quelle est la finalité des études littéraires ? Même s’il convient de ne pas négliger la transmission du plaisir ou du goût, celle-ci ne saurait constituer une condition suffisante, tant auprès du monde académique que de la demande sociale. À nous de soumettre à la critique nos objets d’étude et de formaliser nos réflexions avec nos étudiants. Il nous faut ainsi rendre à l’objet littéraire sa perméabilité et, pour ce faire, questionner les valeurs qui le fondent.

Nous devons faire face par exemple au niveau des compétences de lecture des étudiants. Entre 1918 et 1939, un médecin pouvait lire Rabelais dans le texte. En commençant mes études, je n’étais plus capable de lire Montaigne dans le texte. Mes étudiants peinent déjà à considérer que le phrasé de Proust constitue une construction lisible. Nous notons par ailleurs qu’un fossé sépare les livres que nous enseignons de ceux qui sont effectivement lus par des « lecteurs ordinaires ». Que répondons-nous à nos étudiants qui ne voient aucun des livres qu’ils aiment figurer parmi le corpus enseigné ?

Cette question rappelle que l’enjeu principal des études françaises réside essentiellement dans sa réponse adéquate à une demande sociale. D’une part, cette dernière réclame une formation théorique (par exemple en maîtrise de la langue ou de la philologie) et d’autre part, elle souhaite une formation pratique (dans le domaine des langues vivantes notamment). L’Université refuse à juste titre sans doute de trancher ce débat et elle conserve ses distances avec la professionnalisation immédiate des études. Il me semble pourtant que la littérature ne part pas nécessairement perdante lorsque ce type de question est posé. Elle doit et elle peut y répondre. Elle peut insister sur ce qu’elle apporte d’utile et de nécessaire à la formation de l’esprit, au sens de la relativité historique, au développement de la sensibilité. L’avenir des études littéraires de langue française se situe dans leur capacité à organiser et à faire connaître les ressources qu’offre pour le présent l’expérience littéraire accumulée depuis des siècles.

Antoine Compagnon
Je rappelle que Paul Aron est un grand spécialiste du pastiche que j’apprécie infiniment. Nous allons à présent entendre Michel Contat, chercheur au CNRS qui travaille sur Sartre et notamment sur la génétique. Par ailleurs, Michel Contat est chroniqueur au Monde.

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