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Les Etudes Françaises

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Etudes Françaises et Humanités

Études françaises et littérature

Participaient à la table ronde :

Bernard Cerquiglini
délégué général à la Langue française et aux Langues de France

Paul Aron
professeur à l’université librede Bruxelles

Michel Contat
chercheur au CNRS, critique

Nuno Judice
professeur à l’université de Lisbonne, conseiller culturel du Portugal à Paris, poète

Modérateur
Antoine Compagnon
professeur à la Sorbonne

Bernard Cerquiglini
délégué général à la Langue française et aux Langues de France

Dès la fin du XVe siècle en France et à l’exemple de l’Italie, Claude de Seyselles et les traducteurs de la cour de Charles V mettent à jour l’idée selon laquelle le corpus des auteurs anciens se doit d’être complété par un corpus d’auteurs français révélant autant une esthétique qu’un savoir.

Les étapes de ce processus sont connues de cette translatio studii. Au XVIe siècle, le manifeste littéraire de Joachim répond à l’acte politique du roi François Ier entourant l’émergence du premier poète national, Ronsard. Au XVIIe siècle, la querelle des inscriptions renvoie à la primauté du français que d’aucuns veulent reconnaître comme garant de la modernité d’une monarchie française qui s’érige en protectrice des arts et des lettres.

Au fil des siècles, se tissent ainsi des humanités françaises établies sur un socle littéraire ouvert aux réflexions de l’Homme en société, socle littéraire dont Jean-Paul Sartre demeure la parfaite illustration.

Cette table ronde s’interroge aujourd’hui sur ce socle littéraire qui fonde nos humanités. À l’heure où la France soutient la francophonie et sa diversité, qu’en est-il à présent de la littérature ?

Antoine Compagnon
professeur à la Sorbonne

C’est un honneur pour la littérature d’ouvrir aujourd’hui ces deux journées de séminaire, mais il ne faudrait pas que cela revienne à un enterrement de première classe au seuil d’une réflexion sur l’avenir des Études françaises.

Le long règne que la littérature a connu sur les études françaises reposait sur ce que j’ai appelé ailleurs le « modèle philologique », dominant aux XIXe et XXe siècles, et considérant la langue, la littérature et la culture comme une unité. Suivant ce modèle, la littérature est au coeur de l’ensemble ; elle a longtemps tracé la « voie royale » des études françaises.

La littérature française présente une continuité, au moins depuis le serment de Strasbourg, qui lui a longtemps permis de constituer la porte d’accès aux études françaises.

Ainsi l’Association internationale des études françaises (AIEF), dont j’ai l’honneur d’être le secrétaire général, regroupe essentiellement, depuis sa fondation en 1945, des littéraires et des linguistes. Vous êtes d’ailleurs invités au congrès annuel de l’AIEF, qui se tiendra les 7, 8 et 9 juillet dans cette même salle.

Or ce modèle philologique a été remis en cause durant les vingt dernières années, et la littérature n’est plus, semble-t-il, le centre de gravité des humanités. Dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’existentialisme et les sciences humaines ont mis en branle cette évolution. Le structuralisme, l’intérêt pour les nouveaux médias, comme le film, la télévision ou la culture populaire, et enfin les études culturelles (cultural studies) ont parachevé ce changement. Les études françaises se sont révélées d’autant plus vulnérables qu’elles étaient fortement identifiées à la littérature, dans une tout autre mesure que les autres études nationales. Le malaise de l’une ne pouvait dès lors que provoquer le malaise des autres.

Le structuralisme, le post-structuralisme ou la déconstruction ont été souvent dénoncés comme des entreprises de subversion des humanités. A posteriori, ces courants ont, semble-t-il, davantage prolongé la centralité de la littérature au sein des études françaises. Une génération plus tard, ces entreprises apparaissent même comme le dernier avatar de l’humanisme, faisant de la littérature un contre-pouvoir, c’est-à-dire continuant de lui donner une valeur.

D’où un certain malaise qui touche celles et ceux qui ont fait profession d’enseigner la littérature française à l’étranger. Leur inquiétude, je la constate à chacun de mes déplacements. On se méfie de la littérature, et cette méfiance gagne même les plus littéraires. Je m’étonnais que l’un de mes meilleurs étudiants japonais, actuellement en thèse, me transmît moins régulièrement ses pages à lire, jusqu’au jour où il m’avoua qu’il craignait de ne pas trouver de poste à son retour au Japon s’il s’intéressait seulement à Proust et qu’il s’était mis en parallèle à des recherches sur Bourdieu.

Ce sentiment de vulnérabilité a amené à chercher à adapter l’offre de formation, aux États-Unis notamment. Or cette démarche peut s’avérer dangereuse, puisqu’elle ne prend pas en compte la demande résiduelle, souvent plus traditionnelle qu’on ne le suppose. De ce point de vue, le ministère des Affaires étrangères a souvent encouragé une démarche qui risquait de lâcher la proie pour l’ombre.

Par ailleurs, un malentendu entre les universitaires français et les personnels chargés des études françaises hors de France vient aggraver le malaise. En effet, rares sont les universitaires français sensibles aux problèmes que nous décrivons. La France donne parfois le sentiment de s’isoler dans une université de plus en plus globale. Ici, la littérature conserve une place plus traditionnelle à l’école et à l’université, même si les effectifs des étudiants littéraires ont connu une chute récente. Ailleurs, on tend à laisser de côté le souci de la forme littéraire au profit d’approches à dominante culturelle.

On a cru que la francophonie pouvait apporter un remède aux problèmes des études françaises. Les études francophones à l’étranger sont ainsi nettement plus développées qu’en France même. C’est d’ailleurs une nouvelle source de malentendu, même si les études françaises en France ont été traditionnellement tournées vers le passé plus que vers le contemporain, alors que, hors de France, la mission des enseignants a toujours inclus la transmission, notamment la traduction, de la littérature vivante.

La question la plus pressante qui se pose à nous aujourd’hui réside dans la capacité de la littérature de constituer un pouvoir ou un contre-pouvoir, aussi bien dans la société qu’à l’école. Quelle place l’âge numérique réserve-t-il à la littérature, alors même que le goût de la lecture commence à se perdre dès lors que l’on cesse de lire les littératures pour enfants ? Notre défi actuel est de permettre la transition de Harry Potter à Madame Bovary. Tant que nous n’aurons pas répondu à ce défi, l’incertitude se prolongera, tant que nous n’aurons pas justifié avec force le pouvoir unique de la littérature à configurer notre expérience du monde.

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