|
Bernard Laks
professeur de linguistique à l’université Paris X
1 La linguistique
Le premier point que je souhaite aborder concerne la linguistique du français et plus spécifiquement du français en tant que langue étrangère.
Je suis professeur de linguistique à l’université de Paris X Nanterre, dans laquelle je dirige un important laboratoire. Au sein de cet établissement, nous avons l’un des plus grands départements de français langue étrangère de France. Je suis également membre du Conseil national des universités, plus spécifiquement de la section 7, qui concerne les sciences du langage. J’ai donc une certaine vision de la façon dont s’organise le paysage universitaire. Enfin, je suis chargé de mission auprès du président de Paris X dans le domaine de la rénovation universitaire.
Cette présentation de mes différentes qualifications a pour but de mettre en perspective les diverses données que je vais vous présenter maintenant. Je suis très frappé par les tensions qui existent entre la vision patrimoniale, la dimension littéraire, et les problèmes posés par les nouveaux débouchés et la crise que subit notre secteur disciplinaire.
Je vais vous donner quelques chiffres qui permettront de mieux illustrer mon propos. Pour une université comme la mienne, qui comprend 35 000 étudiants, sur 5 ans, une baisse moyenne de 35 % des inscriptions est constatée dans le secteur littéraire. Les arts, au contraire (cinéma, théâtre, audiovisuel), connaissent une hausse de 15 % des effectifs. En esthétique, sciences de l’art, métiers de l’exposition, on assiste également à une hausse de 10 % environ des inscriptions. De même dans le secteur de l’information et de la communication.
Enfin, le français langue étrangère rassemble 10 % d’étudiants supplémentaires.
Les étudiants sont désormais très avertis des différents champs d’intervention des universités, ils ont une vision très claire du marché et des débouchés professionnels. Je pense que l’évolution est largement similaire dans les universités étrangères. Cette situation pose avec acuité la question de la rénovation des études françaises.Francis Wolf, directeur adjoint de l’ENS qui nous accueillait hier, rappelait le besoin pressant d’ouverture thématique et de diversification des débouchés (ouverture de nouvelles sections dans les écoles et les universités en « histoire des arts » et non plus seulement « histoire de l’art », incorporation de domaines aussi divers que l’architecture, le design, la photographie, la danse, le paysage). Ainsi, quoi qu’il en paraisse parfois, les institutions universitaires commencent de prendre en compte sérieusement les problèmes de débouchés qui touchent de plus en plus l’élite littéraire.
2 L’évolution de la discipline français langue étrangère
Le deuxième point que je souhaitais aborder concerne le français langue étrangère. La plupart des collègues non spécialistes n’ont qu’une vision restreinte des tendances lourdes qui affectent actuellement cette discipline. Pourtant, presque 50 % des postes mis en concours dans les universités concernent cette section, spécialement au niveau de maître de conférence, un peu moins à celui de professeur.
Cependant, cette discipline tant décriée bénéficie donc d’un profond renouvellement en personnel qui correspond à un accroissement très important du nombre des étudiants qui suivent ces cursus. Nous formons en France entre 500 et 600 maîtrisés de français langue étrangère par an. Des départements de ce type ont été mis en place dans la plupart des universités en raison de l’importance des débouchés. Il faut pourtant y regarder de plus près. L’emploi public pour les maîtrisés de français langue étrangère n’est que de l’ordre de 1 % de la promotion. 20 % des étudiants exercent à l’étranger. Que deviennent les autres ? C’est le monde associatif dans une moindre mesure et surtout le monde industriel qui les emploient. L’apprentissage des langues est aujourd’hui présent sur le terrain de la marchandisation, du privé, des écoles de langues. Dans le cadre des DRH, la construction de plans de formation, de parcours professionnels, etc., intègre de plus en plus les dimensions linguistiques et communicatives. Pour les grands groupes multinationaux, l’apprentissage du français langue étrangère devient un enjeu. Pourquoi le besoin de ce type de cursus se fait-il sentir dans l’industrie mondialisée ? Ce n’est pas seulement pour échanger de l’information, car l’anglais basique reste le vecteur le plus simple et le plus commode.
Par contre, lorsqu’il s’agit d’intégrer des cadres supérieurs à une culture d’entreprise ou lorsqu’il s’agit de mener une négociation interne ou externe complexe, le besoin de l’interculturel se fait sentir. Négocier, arbitrer, motiver nécessitent de penser avec et dans la langue de l’autre. C’est dans ce cadre que les besoins de formation en français langue étrangère apparaissent essentiellement. Le problème de l’expatriation des cadres relève aussi de cette dimension. Considérez par exemple le groupe Renault. Les différents composants des voitures peuvent être fabriqués dans des pays différents. Le problème de la communication n’est plus seulement technique, il y a aussi un enjeu d’intégration d’acteurs très hétérogènes au sein d’une culture d’entreprise commune. Pour cela, il faut non seulement communiquer mais aussi penser en français. C’est toute la question de l’interculturel qui est posée. Renault développe pour cela des écoles de langue pour lesquelles elle recrute environ une vingtaine d’étudiants de français langue étrangère par an. Total, pour prendre un autre exemple, a choisi une politique d’affichage bilingue pour des raisons politiques et industrielles précises : se démarquer des autres groupes pétroliers anglo-saxons dans les différents pays producteurs où ils sont en concurrence. Ce groupe industriel opère ainsi également des recrutements à hauteur d’une vingtaine de maîtrisés par an.
Enfin, en termes de recherche, il faut sans doute rappeler à nos collègues universitaires que, du point de vue quantitatif, le plus grand département de recherche appliquée en linguistique romane se trouve au sein de l’entreprise Microsoft. Les applications bureautiques supposent en effet le développement d’outils linguistiques nouveaux. L’enjeu industriel et commercial est donc considérable.
3 Le français langue seconde, et la re-médiation socialeJ’aimerais maintenant aborder un problème qui est peu souvent évoqué dans le secteur public puisqu’il concerne essentiellement le monde associatif : il s’agit de la demande en français langue seconde dans le cadre de la re-médiation sociale. La diversité du français est devenue telle qu’il faut désormais former des didacticiens du français langue seconde pour travailler en France comme à l’étranger. Les problèmes posés par l’immigration et l’intégration ont décuplé la demande en français langue seconde et notre situation n’est pas si différente de celle que pointaient nos collègues africains et malgaches ce matin dans les contextes spécifiques de leurs régions.
4 Le français, langue normée et académiqueEn dernier point, j’aimerais aborder la relation entre le français langue étrangère et la question de la normation dans la perspective d’une analyse de la diversité des usages du français.Claire Blanche-Benveniste nous a rappelé comment la tradition grammaticale s’était figée en 1850. Depuis, elle n’a pas évolué. Dans un pays pourtant si soumis à la norme académique, les usages divergent profondément, et de plus en plus, de cette norme. Rappelons qu’avant la standardisation de la grammaire, sa codification s’est opérée dans le domaine de ce que nous appelons aujourd’hui le français langue étrangère.
J’ai avec moi la première grammaire française, celle de John Palsgrave (L’Éclaircissement de la langue française), qui date de 1530. Ce livre en vieil anglais a été écrit pour la reine Marie d’Angleterre par son précepteur. C’est donc un manuel de français langue étrangère ! Lorsqu’on lit la description de Palsgrave, on constate que la plupart des règles sont restées inchangées depuis lors ; ainsi de la règle qui dit qu’un mot s’accentue toujours sur sa dernière syllabe sauf s’il est de genre féminin. Pour la grammaire normative et la tradition académique cette règle est toujours active et on continue de l’enseigner, notamment aux étrangers. Je défie quiconque de parler français en appliquant cette règle. En tant que phonologue, je peux vous dire qu’elle s’applique dans environ 12 % des cas. Il en est de même des règles concernant le « e » muet. Cela montre que la description du français parlé vivant dans la diversité de ses usages doit être reprise.
Mais le temps me manque et pour conclure sur la norme et l’illusion académique, je vous rappellerai cette citation de La Ramée dit Ramus qui date de 1562 : « Le peuple est souverain de sa langue, la tient comme un fief de franc alleu et n’en doit reconnaissance à aucun seigneur. L’école de cette doctrine n’est point es auditoire de professeurs hébreux, grecs ou latins de l’Université de Paris. Elle est au Louvre, au Palais, aux Halles, en Grève et à la place Maubert. »
Xavier North
Je vous remercie de cette intervention qui nous donne des raisons d’espérer. Je passe maintenant la parole à notre dernière intervenante. Il s’agit de Françoise Lionnet, professeur à l’université de Californie à Los Angeles.
|