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Robert Kopp
professeur, séminaire roman de l’université de Bâle
Les problèmes rencontrés par Erik Orsenna avec les enfants de huit à douze ans se retrouvent quelques années plus tard, lorsque ces enfants arrivent à l’université. Ces publics hétérogènes que l’on tente tant bien que mal de réunir par une culture et un langage communs ne sont pas devenus homogènes en prenant de l’âge. Nous pouvons d’ailleurs nous demander si le but est effectivement de les rendre totalement homogènes ; nous devons même poser la question : où doit s’arrêter cette homogénéisation ? Elle doit probablement s’arrêter au respect d’une éventuelle autre culture en contact avec la nôtre. La grande mutation que la plupart d’entre nous vivent actuellement correspond à ce passage d’un public homogène à un public hétérogène dont les intérêts et les appétits sont plus difficiles à cerner.
Ce matin, il a été question de l’éclatement des études françaises : nous ne savons plus où elles ont lieu et ce qu’elles renferment exactement. À l’époque où j’ai reçu une partie de ma formation dans cette maison même, la question ne se posait pas ; chaque matière était parfaitement définie en tant que telle. L’unique péché auquel il ne fallait pas céder était le mélange des genres et des méthodes. Chacune était légitime mais nous avions tous nos préférences, généralement en fonction du camp auquel nous souhaitions appartenir : les conservateurs faisaient de l’histoire littéraire avec Raymond Picard, les avant-gardistes choisissaient la linguistique ou la psychanalyse avec Roland Barthes. Il y avait donc une certaine homogénéité du public, qui n’était ni sociale ni culturelle, mais plutôt d’intérêt. Chacun savait ce qu’il voulait faire. Les études de français, par exemple, menaient à l’enseignement ou au journalisme. Mais avant de mener à une profession, les études avaient un but en elles-mêmes, elles avaient une valeur intrinsèque qui n’était pas mise en cause.
Or, la première hétérogénéité constatée par les universitaires à l’heure actuelle concerne justement la multitude de carrières choisies par les étudiants qui pratiquent ce type d’études. Dans les nouveaux cursus, nous constatons que les études françaises peuvent comporter des éléments de droit, de sciences ou d’économie. Ainsi, telle école des hautes études commerciales oblige ses étudiants à choisir 25 % de leurs unités de valeur dans des domaines linguistiques et culturels. Il est bien évident qu’on ne peut dispenser les mêmes cours de français à des étudiants en économie qu’à des étudiants en littérature. À l’école polytechnique fédérale de Zurich (Suisse), la situation est identique dans la mesure où les étudiants sont invités à suivre des enseignements de type culturel et à apprendre une ou deux langues étrangères. De ce fait, les programmes d’enseignement doivent être adaptés aux nouvelles visées des différents établissements. Les textes ne sont pas choisis pour eux-mêmes mais ils sont plutôt destinés à illustrer des thématiques propres aux publics visés.
Cette extrême hétérogénéité, je la retrouve dans mon travail d’éditeur. Le seul dénominateur commun des livres que je publie est le fait qu’ils ont « le français en partage ». Il est évident que la collection que je dirige reflète une vision totalement éclatée de la culture. Dans le temps, la culture était une sorte de carte géographique, nous pouvions dire que nous allions explorer une nouvelle région, annexer un nouveau territoire, etc. Aujourd’hui, nous nous retrouvons plutôt devant l’image d’un archipel d’îlots, entre lesquels nous naviguons dans un brouillard total. Nous savons qu’il y a énormément d’îles et que nous pouvons les rejoindre, mais nous ne savons pas comment nous y parviendrons ni combien de temps cela prendra. C’est la raison pour laquelle les lecteurs s’intéressent à des auteurs et des thématiques très différents : Diderot et les voyages en Chine, l’histoire et la tauromachie, la culture et l’art de vivre, autant de domaines réputés contrastés sinon contradictoires sont désormais parfaitement conciliables. Ces intérêts extrêmement éclatés se traduisent aujourd’hui par la diversité des catalogues de collections.
Xavier North
Je vous remercie pour cette analyse de la demande française, dont vous avez très bien fait ressortir l’extrême diversité. Je donne maintenant la parole à Bernard Laks.
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