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A la conquête de nouveaux publics
Nouveaux publics et nouveaux vecteurs
Participaient à la table ronde :
Erik Orsenna
écrivain
Robert Kopp
professeur, séminaire roman de l’université de Bâle
Bernard Laks
professeur de linguistique à l’université Paris X
Françoise Lionnet
professeur, directrice du département d’Études françaises et francophones,université de Californie,Los Angeles
Modérateur
Xavier North
directeur de la Coopération culturelle et du Français
Exposés introductifs
Xavier North
directeur de la Coopération culturelle et du Français
À l’occasion de la séance qui nous a rassemblés hier matin en présence des ministres, j’avais évoqué la conquête de nouveaux publics parmi les priorités de notre politique linguistique. Elle se manifeste très concrètement par la mise en place de nouveaux outils d’analyse de la demande de français, la recherche d’une efficacité accrue sur ce qu’il est désormais convenu d’appeler le « marché des langues » ou encore la priorité accordée aux nouvelles élites dans de grands pays émergents. Les Études françaises n’échappent pas aux évolutions que ces orientations accompagnent. L’hétérogénéité croissante des publics, des motivations, la crise des valeurs traditionnelles associée aux débouchés professionnels constituent autant de défis que les universités se sont attachées à relever ces dernières années, en mettant en oeuvre des démarches novatrices et courageuses. Ces entreprises, dont nous allons essayer de donner aujourd’hui un aperçu nécessairement parcellaire, s’intègrent souvent à la vocation première des Études françaises qui est de former des francophones spécialistes de haut niveau. Aussi la conquête de ces nouveaux publics ne doit-elle pas être posée comme un abandon des missions traditionnelles des Études françaises, bien au contraire. Elle permet de défricher de nouvelles disciplines, d’ouvrir les départements sur des logiques transdisciplinaires, de penser aussi de nouvelles articulations avec les besoins de professionnalisation des métiers de la langue dans toute leur richesse et leur diversité. Nous aurons d’ailleurs très rapidement l’occasion de saisir la complémentarité à l’oeuvre entre la vocation d’excellence et la conquête des nouveaux publics grâce aux interventions qui précéderont les réactions de la salle. Pour cela nous entendrons successivement Erik Orsenna, Robert Kopp, Bernard Laks et Françoise Lionnet décrire les voies par lesquelles ce renouvellement peut s’exprimer. Je leur cède bien volontiers la parole.
Erik Orsenna
écrivain
J’aimerais rapidement vous parler des différentes expériences que j’ai pu avoir. En tant que membre de l’Administration, écrivain ou ancien proche du Président de la République, je rencontre des milieux très diversifiés. Il s’agit de différents réseaux qui souhaitent s’approprier la langue française pour des raisons très diverses. Il convient d’accueillir ces réseaux sans hiérarchie, c’est-à-dire sans a priori sur les raisons de leur démarche. Par ailleurs, nous sommes en situation de concurrence vis-à-vis des autres langues. Nous devrons donc sans doute conclure des accords de partenariat avec des organismes d’apprentissage d’autres langues latines.
Un exemple : les jardins. Je préside l’École nationale supérieure du paysage. Eh bien, Versailles est le seul jardin étranger qui fascine les Chinois. Par Versailles, grâce à Versailles, j’ai pu tisser des liens étroits avec ce pays appelé, dit-on, à quelque avenir.
J’ai été pendant deux ans vice-président d’une société de livre électronique. Elle a fait faillite comme plusieurs autres. Mais cette expérience a été fascinante. Par exemple, nous avons mis en place une page Web de soutien à la littérature… hongroise. Jamais, vu les coûts, une telle présentation n’aurait été possible avec l’imprimerie traditionnelle. Nous sommes fous de ne pas plus, de ne pas mieux utiliser les nouvelles technologies. Enfin, l’apprentissage de la langue française passe nécessairement par des séjours dans des pays francophones. Cette question appelle évidemment une interrogation sur la question de l’obtention des visas. Si l’on interdit à certaines personnes d’entrer dans des pays francophones, on enlève également toute la signification profonde de l’apprentissage du français. Je suis un des grands spécialistes mondiaux du formulaire 13-00-21 revisité par les accords de Schengen, que ce soit au travers du livre que j’ai rédigé ou par mon poste au Conseil d’État. Le problème des bourses est également une question épineuse. Chaque nouveau ministre des Affaires étrangères souhaite mettre en place un nouveau système de bourses, mais finalement, le budget qui leur est alloué est scandaleusement faible. Par ailleurs, une augmentation du nombre de bourses est très souvent synonyme d’une diminution de leur durée moyenne. Un séjour dans les pays est souvent plus intéressant qu’un simple apprentissage virtuel. Mon fils a eu la chance de bénéficier d’une année Erasmus, et c’est seulement maintenant qu’il commence à maîtriser la langue anglaise. Je terminerai mon allocution par une anecdote personnelle. J’ai été invité par le département d’État américain à l’époque où Ronald Reagan venait juste d’arriver à la présidence. Il souhaitait diminuer les dépenses budgétaires en supprimant les fonds destinés aux programmes dont nous parlons aujourd’hui. La réponse qui lui a été donnée était la liste des personnes qui avaient pu bénéficier de ces programmes ainsi que la liste de leurs postes dans le monde entier. Finalement, au lieu d’amputer les fonds, le Président a décidé de multiplier leur budget par trois.
Quand on veut, je ne dirai pas rayonner, seulement exister dans le monde, il faut ouvrir ses portes. Même si on a le droit de choisir qui entre.
La baisse continuelle du financement des bourses est une sorte de suicide. À quoi sert tout ce grand arroi de la diplomatie si nous ne nous intéressons pas à ceux, de moins en moins nombreux, qui s’intéressent à nous ?
Xavier North
Merci beaucoup pour cette intervention provocatrice, qui nous a fait vivre plusieurs expériences fort intéressantes. Ce témoignage pourrait être transposé dans plusieurs autres champs d’études français, je pense notamment au niveau universitaire. Les remarques sur la constitution du groupe ou sur le détour par le patrimonial dans le but de renouveler un intérêt sont particulièrement intéressantes.Je vais maintenant donner la parole à Robert Kopp. En sa double qualité de professeur à l’université de Bâle et de directeur de collection littéraire, il pourra nous parler du renouvellement de l’intérêt pour la langue, la littérature et la culture.
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