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Conclusion des travaux
La place des Études françaises dans le monde
Benedetta Craveri
professeur de littérature française à l’université de Tuscia Viterbo
J’aimerais vous faire part de quelques réflexions personnelles. Je suis vraiment frappée par l’importance que la France accorde à la préservation de son identité culturelle. Ainsi, cette préoccupation est complètement intégrée dans sa politique d’influence internationale et elle y consacre des moyens importants. L’Italie ne prend pas en compte cet aspect de manière aussi naturelle, même si nous sommes conscients de notre spécificité culturelle et de notre apport majeur à la civilisation européenne.
Il me semble que la question qui nous est posée vise à savoir si les études universitaires et plus particulièrement littéraires doivent être considérées comme faisant partie intégrante de cette politique d’influence. À mon sens, ce débat soulève plusieurs questions.
1 Quelle place pour les études universitaires, plus spécifiquement littéraires, dans les priorités de l’action culturelle française à l’étranger ?Il est évident que les professeurs de littérature n’ont pas les moyens des industries culturelles puissantes comme le cinéma ou la couverture médiatique des créateurs artistiques. La tentation existe donc de considérer que l’appui aux études universitaires est moins prioritaire, moins visible et finalement moins valorisant aux yeux des services culturels que le soutien aux manifestations culturelles dont la couverture médiatique sera a priori supérieure, qui feront montre d’une modernité qui devient obsessionnelle et qui réuniront un plus large public. Pour beaucoup d’opérateurs culturels à l’étranger, les études littéraires sont considérées comme tout à fait honorables, mais elles sont trop souvent soupçonnées de passéisme et d’élitisme. Des bourses sont savamment réparties dans les différentes disciplines et institutions, mais il me semble que nous sommes trop avares pour financer ce qui est à mon avis l’essence de l’activité universitaire et de la recherche dans le domaine littéraire, à savoir la consolidation d’un réseau international entre chercheurs. Ce réseau existe déjà, mais la France pourrait s’impliquer davantage pour l’animer, en appuyant des rencontres, des colloques, des publications et des séjours de recherche. Cela n’implique pas nécessairement des prises de fonctions temporelles dans les universités des pays partenaires.
Les échanges entre la France et l’Italie sont nombreux et l’ambassade cherche d’ailleurs à les appuyer. Cependant, faute de moyens, ils finissent trop souvent par être « bricolés » entre collègues. De surcroît, ce manque de financement empêche l’exploitation de tout le potentiel de connaissance international.
2 Dans quelle mesure et comment continuer à soutenir un réseau d’universitaires francophones alors que l’on assiste à une réduction du nombre de ceux qui choisissent le français comme langue principale ?
Il faut nettement distinguer le soutien à la coopération universitaire dans le domaine des études littéraires et l’action linguistique pédagogique en faveur du français. Il s’agit de deux démarches distinctes de par le public auquel elles s’adressent, leurs méthodes et leurs finalités. La pédagogie du français comme langue d’apprentissage suppose que l’on continue de s’adapter à des publics assez variés, dont les besoins et les motivations ne sont pas les mêmes. Le soutien aux études universitaires françaises et à la recherche doit relever de moyens spécifiques, tournés résolument vers le soutien d’un réseau international. La relève de ce réseau doit également être préparée par l’encouragement des jeunes chercheurs.
Si je me réfère à l’Italie, il me semble que ces deux préoccupations se rejoignent au moins dans une structure : il s’agit du réseau des lycées que la France entretient dans le monde et qui apparaît fondamental pour maintenir un noyau dur de francophones de haut niveau. C’est le cas à Rome avec le lycée Chateaubriand. Même si les élèves de lycées français se dispersent par la suite, cette structure aura offert aux élites des différents pays représentés une culture qui les aura fortement marqués et les conduira à un sentiment durable d’amitié sinon d’admiration pour la France. Par ailleurs, le lycée assurera une certaine continuité entre différentes générations de francophones, ancrant ainsi les familles dans le choix linguistique français.
Enfin, il me paraît essentiel que la place des études littéraires françaises soit resituée politiquement dans le contexte de la construction d’une véritable identité culturelle européenne. Hier, l’intervention de monsieur Todorov allait un peu dans cette direction. À cet égard, il convient de réaffirmer l’importance culturelle des études littéraires françaises et celle d’une approche comparative des littératures européennes, dans l’objectif de parvenir à une bonne compréhension de ce que nous souhaitons faire ensemble de notre continent. Il ne s’agit pas de recréer la République des Lettres du XVIIe siècle mais d’en conserver l’apport fondamental, à savoir l’esprit de réseau. Ainsi pourraient se réunir tous les écrivains, universitaires et essayistes qui continuent d’interroger le sens de notre civilisation moderne et sont donc conduits à retrouver à travers les interrogations anciennes des classiques autant de problématiques qui demeurent au coeur de notre spécificité européenne.
Pour illustrer mes propos, je me contenterai d’évoquer la période littéraire sur laquelle j’ai travaillé : le XVIIe et le XVIIIe siècle français. Nous ne pouvons qu’admirer la qualité, la quantité et le dynamisme des recherches littéraires françaises dans ce domaine. Cette activité fait sans doute écho aux enjeux contemporains que l’on ne cesse de redécouvrir à travers les différents thèmes d’étude. L’importance et la qualité des études universitaires dans ce domaine, y compris par la réédition critique de textes désormais introuvables, se nourrissent d’échanges internationaux. Entre la France et l’Italie, il apparaît de plus en plus difficile d’appréhender la littérature française du XVIIe siècle sans référence à l’apport de la littérature italienne de la Renaissance, dont les élites françaises se nourrissaient alors. Nous ne pouvons pas non plus comprendre la construction de nos concepts et de nos institutions européennes sans référence à la communauté intellectuelle qui apparaît au XVIIIe siècle dans toute l’Europe autour des écrits français.
Pour conclure, l’Europe ne se pensera pas demain en tant qu’Europe sans référence à des débats toujours d’actualité dont la littérature française en particulier a été l’instrument et le reflet.
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