'est dire combien les analyses de Claude Lefort tranchent sur la redécouverte, souvent naïve et satisfaite, de la démocratie par une Intelligence dont la conversion au libéralisme était trop récente pour que sa vision de l'histoire ne relève plus de la métaphysique de la veille, opposant, par simple inversion des termes et des camps, les puissances du Bien démocratique à celles du Mal totalitaire. En ces termes, elles ne sont donc pas immédiatement entendues ni reçues. Or, la définition de la révolution démocratique à laquelle parvient Claude Lefort éclaire par contrecoup la nature du totalitarisme, cette contre-révolution qui sourd des angoisses démocratiques, que nourrit la nostalgie de l'unité héritée des sociétés d'Ancien Régime et qu'incarne dès lors non plus le prince, mais la société.
Car qu'est-ce qui est à la genèse de la société démocratique sinon la séparation, dans l'Europe de la Renaissance, des ordres de la loi, du savoir et du pouvoir ? De la lecture de Machiavel, Lefort a retenu qu'une société ne se constitue et ne reçoit sa définition que d'après le lieu du pouvoir ; elle se conçoit dans son unité grâce à la représentation symbolique d'elle-même qu'est le pouvoir. Lieu où se réfléchissent les principes de la mise en ordre de la société, le pouvoir est donc constitutif du social. Or, dans la démocratie, faute de monarque, faute de loi hétéronome puisant sa légitimité ailleurs que dans le pouvoir institué par les hommes, « le pouvoir apparaît comme un lieu vide et ceux qui l'exercent comme de simples mortels qui ne l'occupent que temporairement ou ne sauraient s'y installer que par la force ou par la ruse ; point de loi qui puisse se fixer, dont les énoncés ne soient contestables, les fondements susceptibles d'être remis en question ; enfin, point de représentation d'un centre et des contours de la société : l'unité ne saurait effacer la division sociale. La démocratie inaugure l'expérience d'une société insaisissable, immaîtrisable, dans laquelle le peuple sera dit souverain, certes, mais où il ne cessera de faire question en son identité, où celle-ci demeurera latente ».
Qu'est-ce que le totalitarisme sinon, au terme des analyses de Claude Lefort, auteur du seul grand livre jamais écrit sur Soljenitsyne
34, la volonté de conjurer l'indétermination démocratique ? De la démocratie, le totalitarisme retiendra la souveraineté du Peuple-Un, mais voudra lui donner figure : ce sera le parti, unique ; des divisions sociales, il voudra triompher en reconduisant la société au pouvoir unique, fusionnant l'un et l'autre, abolissant la division fondamentale entre la société civile et l'État ; la légitimité, la certitude seront puisées sans conteste possible dans la nouvelle instance de savoir suprême qu'est devenu le secrétaire général du parti unique. Le monarque absolu d'Ancien Régime affirmait « L'État, c'est moi » ; le secrétaire général, en régime totalitaire, se contente de proclamer : « La société, c'est moi ». Le totalitarisme n'est donc plus, un absolu du Mal, une figure métaphysique du politique, il est une maladie historique des démocraties, lorsque celles-ci, inquiètes, fatiguées de leur indétermination fondatrice, se laissent tenter par la volonté d'occuper le lieu vide du pouvoir, d'affirmer des certitudes sur la légitimité, de donner corps à l'unité sociale. Le totalitarisme se fonde alors sur le refus du droit de l'individu, sur l'éradication des droits de l'homme, croyant ainsi boucler la boucle qui vit surgir l'invention démocratique.
L'ouvrage de Claude Lefort prend donc l'Intelligence à contre-pied. Toutefois, son influence sera grande, souterraine, à long terme. D'abord, il conduit, par sa définition de la démocratie comme révolution, toujours relancée par la revendication de la force du droit, à penser l'inachèvement, par définition, de celle-ci. Lefort l'indique lui-même : donnant toute son ampleur à la levée d'écrou historiographique que fut l'ouvrage de François Furet Penser la Révolution française
35, il invite son auteur à « Penser la révolution dans la Révolution française
36 ». Il s'agit dans les analyses de François Furet - tout entières tendues vers l'explication de « l'énigme » de la Terreur, qui fut portée par l'illusion que le politique pouvait être le lieu ultime de la résolution de tous les problèmes quelle qu'en soit la nature - de faire sa place à l'émergence de la culture démocratique, la vraie révolution, aux yeux de Claude Lefort, celle qui devrait nous tenir encore en éveil du seul fait de ses exigences toujours devant nous. En mettant en évidence la dimension politique de la Révolution, Furet a pointé le basculement sans précédent que fut l'abolition de la monarchie et l'émergence d'une société qui ne se laissait plus appréhender comme une totalité organique. « Or, interroge Claude Lefort, ne s'institue-t-il pas, à partir de cet événement, un débat infini sur les fondements de la légitimité qui interdit à la démocratie de se reposer dans ses institutions ? » En cela, la révolution démocratique n'est jamais terminée.
Lefort rappelle qu'Alexis de Tocqueville et Edgar Quinet avaient chacun, au siècle dernier, porté sur la Révolution et sa dimension originaire d'une liberté qui se voulut héroïque un diagnostic à entendre : le premier, dénonçant l'évasion dans l'imaginaire, parlait de « culte de l'impossible » ; le deuxième, soulignant que la négation du supposé réel était constitutive de l'histoire des sociétés modernes, parlait de « foi en l'impossible ». « Deux idées, décidément, qu'il faut tenir ensemble », conclut Lefort qui souligne ailleurs : « N'était-ce pas le pouvoir d'assumer un droit, qui n'a pas de garantie dans la nature, qui trouve sa vérité dans son exercice même ; ou, en d'autres termes, la tentative de conquérir le désir sur la servitude, sans autre soutien que l'uvre qui s'accomplit ?
37 »
De cette dimension de la révolution démocratique, nombre des lecteurs de Lefort tireront des conclusions. Avec lui, ils s'interrogeront sur le fondement de l'idéologie démocratique, à l'heure où l'Intelligence, dans son grand nombre, réserve ce terme d'idéologie au totalitarisme. Il faut retrouver, jugent-ils, dans l'idéologie démocratique, la part essentielle du politique.
Le politique, dont il était à la mode de proclamer la fin, est dès lors restitué dans sa dimension essentielle : la conflictualité incessante, la reprise sans fin des débats sur la légitimité et les droits. Idée neuve alors que celle d'une démocratie travaillée, nourrie par la division. À l'époque même où l'Intelligence semble partager l'idéologie de la démocratie pacifiée avancée par le président Valéry Giscard d'Estaing
38 et devenue à l'aube des années quatre-vingt, sous la plume d'historiens, une « république du centre », les thèses de Claude Lefort instillent, irriguent. On en retrouve, en sciences politiques, l'écho dans les analyses sur la nature du parti politique dans la démocratie moderne formulées par Jean-Marie Donegani et Marc Sadoun
39 : « Pris entre la tension vers l'unité artificielle du corps politique et l'expression de la diversité naturelle de la réalité sociale, situé entre la particularité de son origine et la généralité de sa vocation au pouvoir », le parti n'a jamais pu conquérir une légitimité aussi forte que celle de la démocratie moderne. Sa position d'entre-deux, entre le politique et le social, entre l'individuel et le collectif, l'expose, comme expression nécessaire du pluralisme, à passer pour un rouage, clos sur les intérêts privés qui ont dicté son existence et qui, à ce titre, grippe le libre jeu des institutions ; et, comme ouverture sur une participation active du citoyen au jeu politique, à paraître aggraver la coupure entre gouvernement et gouvernés.
En histoire, ce qui des thèses de Claude Lefort a marqué, c'est moins l'impossible figuration de l'unité démocratique, que l'inéluctable conflictualité. On le vit particulièrement avec l'une des grandes entreprises historiographiques du début des années quatre-vingt-dix, sous la direction de Jean-François Sirinelli. L'Histoire des droites en France, jusque dans son architecture en trois volumes : Politique, Cultures, Sensibilités
40, réaffirme la première, avant que d'autres auteurs ne le fassent à leur tour, que l'opposition entre droites et gauches, fondée en août 1789 par une Révolution qui autonomise la société de l'univers politique, est le grand clivage français. En écho aux analyses de Claude Lefort, elle dit la dynamique essentielle de la démocratie française, elle restitue au politique en démocratie toute son aire qui dépasse la simple vie politique et institutionnelle, pour toucher au culturel et au social, qu'il institue par la mise en forme de l'espace où s'articulent l'un et l'autre. Ainsi le clivage droites-gauches ne structure pas seulement la sphère du pouvoir, mais traverse et souvent organise la société civile dans ce que celle-ci peut avoir apparemment de moins politique et de plus économique, social, culturel. « C'est, conclut Jean-François Sirinelli, de cet excès même qu'il tire sa vigueur. » Cette Histoire des droites en France donne une vision nouvelle de toutes les droites françaises - contre-révolutionnaire, légitimiste, orléaniste, bonapartiste, libérale, révolutionnaire, fasciste, extrême et gaulliste - lesquelles avaient été trop longtemps figées dans la construction de René Rémond - la légitimiste, l'orléaniste et la bonapartiste - que l'évolution politique nationale dans le dernier demi-siècle a notoirement rendu simplificatrice.
Que, plus généralement, la conflictualité soit à l'origine du politique, notamment démocratique, toute l'uvre de Nicole Loraux, pour laquelle Claude Lefort est une référence et qui a puissamment renouvelé notre vision de la Grèce classique, est tendue par cette conviction. Le pouvoir, à Athènes particulièrement, implique la division de la Cité - que ce soit la victoire originaire du peuple sur les oligarques ou celle de la majorité sur la minorité au cours du vote (puisque le vocabulaire de la division, par contamination, conduit à celui du vote et du procès) : « C'est de la conflictualité stabilisée que naîtrait, pour ceux qui brûlent de s'entretuer, le sentiment paradoxal de quelque chose de commun. » La conflictualité démocratique réfère aussi bien à l'idéologie de la belle mort au service de la Cité qu'à la fondation de la Cité sur le serment, à la mémoire civique organisée autour de l'oubli décrété qu'à la perception aiguë par les mythes et les récits fondateurs de la division de soi entre une part masculine et une part féminine, la masculinité héroïque exaltée étant plus virile d'abriter en elle la féminité
41.
34. Claude Lefort, Un homme en trop, Paris, Le Seuil, 1976.
35. François Furet, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, 1978.
36. « Penser la révolution dans la Révolution française »,
Annales, 2, 1980 ; Repris dans Essais sur le politique XIXe-XXe siècles, Paris, Le Seuil, 1986.
37. Claude Lefort, Écrire. À l'épreuve du politique, Paris, Calmann-Lévy, 1992.
38. Valéry Giscard d'Estaing, Démocratie française, Paris, Fayard, 1976.
39. Jean-Marie Donegani et Marc Sadoun, La Démocratie imparfaite. Essai sur le parti politique, Paris, Gallimard, 1994.
40. Jean-François Sirinelli (éd.), Histoire des droites en France, tome 1 : Politique ; tome 2 : Cultures ; tome 3 : Sensibilités, Paris, Gallimard, 1992.
41. Voir notamment, dans l'uvre de Nicole Loraux, L'Invention d'Athènes. Histoire de l'oraison funèbre dans la « Cité classique », Paris-La Haye, Mouton-Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, 1981, rééd. Payot, 1993 ; Les Enfants d'Athéna. Idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes, Paris, Maspero, 1981; Les Expériences de Tirésias. Le Féminin et l'Homme grec, Paris, Gallimard, 1989 ; La Cité divisée. L'Oubli dans la mémoire d'Athènes, Paris, Payot, 1997.