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l'Essai / Penser la Révolution française par François Furet, 1978
 

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e plus étonnant dans la postérité de cette polarité nouvelle demeure qu'on y retrouve nombre des traits de ce que François Furet dénonçait avec gourmandise comme étant le « catéchisme révolutionnaire ». Au cours des années quatre-vingt, elle prend désormais la forme d'une prétendue « exception française » en face d'un modèle américain à validité universelle. Quitte à ce que, dans le couple antagonique, le positif glisse vers la polarité française. À l'origine de cette expression, qui n'est aucunement dans le système conceptuel binaire de Tocqueville, on trouve sous la plume de Furet la mention d'une « singularité française », celle d'une Révolution qui, à l'encontre de l'anglaise puis de l'américaine - implicitement posées comme les modèles de la révolution -, tourne le dos et à la tradition historique, et à la tradition religieuse. La « singularité française » prend quelques années plus tard une acception nouvelle sous la plume de Mona Ozouf : elle s'inverse même, dans son pôle positif, puisqu'il s'agit de montrer qu'en France les rapports entre les femmes et les hommes y sont plus policés, du fait que les unes et les autres partagent la même « confiance dans les rapports de civilité, nés du métissage des sexes caractéristique de la société aristocratique », rapports qui, transmis à la démocratie, « adoucissent les aspérités de la vie et aident à porter le fardeau des jours » - ce qui expliquerait donc la faiblesse du féminisme politique dans une France imprégnée des valeurs universalistes et partagées de promotion de l'individu par l'éducation. Ces thèses furent discutées, on s'en doute 25. Le plus intéressant est que, sitôt cette question traitée par le deuxième cercle, celui des essayistes, la problématique se durcit, au point que l'on parle d'« exception française 26 ». À croire que des « lois de l'histoire », fondée sur la prégnance d'un modèle américain, auraient leur existence confirmée par cette exception française qui reconduit donc l'histoire nationale là où l'historiographie jacobine ou marxiste l'avait laissée : dans une position glorieuse, seulement plus isolée, faute qu'on lui tienne désormais crédit de ses épigones soviétiques. Comme si toutes les histoires nationales se valaient, mais qu'il en était une qui valait un peu plus que les autres. Voilà qui continue à assurer à la France un rang particulier.

Opération étonnante, qui n'a laissé dans l'opinion qu'une expression désormais vide de sens, tant elle aura été utilisée pour tout et rien au fil des éditoriaux et des essais politiques. François Furet lui-même, dans un texte de circonstance et crépusculaire, donnait de la « singularité française » une acception inédite : celle d'« une ignorance narcissique de l'économie » qui conduirait dès lors non plus l'idéologie révolutionnaire, mais proprement la France - pays dont les habitants « redemandent de la démagogie » et que menace « le déclin » - à être rien moins qu'une « énigme pour le monde de cette fin de siècle ». 

Sauf à oublier que l'« exception » est au fondement de toute histoire nationale, telle que l'enseignent les manuels scolaires de chaque pays, particulièrement de ceux qui ont eu à défendre leur identité, à lutter contre des absorptions possibles par des puissances voisines 27. Plus de vingt ans avant que ne surgisse la mode de l'« exception française », l'Allemagne était agitée par un débat historiographique majeur pour savoir si l'effondrement de la république de Weimar et le triomphe du nazisme ne résultaient pas de l'échec de la révolution démocratique bourgeoise de 1848, engageant alors l'Allemagne dans une voie unique, particulière, qui faisait exception en Europe parmi les nations démocratiques : on parlait de « chemin particulier », de Sonderweg. Encore le mesurait-on alors à l'aune d'un ensemble : la démocratie libérale européenne qui avait triomphé à la fin du siècle dernier.

Symptomatiquement, dans les années quatre-vingt, quand l'opinion comprit que la France était une puissance moyenne, l'expression « exception » ou, mieux encore, dans un degré supérieur de singularité, celle d'« exceptionnalité française », se diffusa en même temps qu'une autre expression dont le sens réel manquait tout autant d'évidence : les « guerres franco-françaises 28 ». Il s'agissait alors, pour des historiens contemporains, de signaler la portée particulière d'affrontements idéologiques qui marquèrent l'histoire de France : de la querelle sur l'école à la guerre d'Algérie, de l'affaire Dreyfus à la France de Vichy. Encore que dans ce dernier cas, nombre d'historiens préfèrent parler plus explicitement, pour ce qui est des derniers mois de l'État français et de sa Milice, d'une véritable guerre civile. Ce que peut être une guerre franco-française qui ne soit pas une guerre civile, on l'imagine difficilement. Les historiens qui proposèrent de recourir à l'expression avouaient eux-mêmes que le terme « laisse en particulier ouvert le problème de la nature des luttes intestines : guerres de religion, luttes de classes, combats idéologiques ? ». On ne saurait mieux dire la très faible pertinence de l'expression. Mais il est vrai également que l'usage de celle-ci, comme celui de l'« exception française », se répandit, hors de la communauté des historiens, en des temps proches mais qui semblent déjà si éloignés, où l'Intelligence goûtait à l'idéologie du « consensus » politique et social au point que certains grands auteurs annoncèrent une nouvelle fois la disparition du grand clivage entre les droites et les gauches au profit d'une « république du centre 29 ».

Les deux expressions traduisent en réalité la difficile découverte de ce que Claude Lefort, Louis Dumont ou Marcel Gauchet 30 contribuèrent à cerner : la révolution démocratique, l'émergence d'un état politique et social où la division, entre groupes, partis, classes, est portée et nourrie par la disparition de l'incarnation de la société dans le corps du roi. Il fallait désormais que l'Intelligence s'accoutumât à la violence historique des affrontements qui traverse nécessairement la démocratie, à la fragilité de la représentation politique et des médiations qui toujours peinent à subsumer en un intérêt général les intérêts divergents constitutifs d'une société d'individus. Mais ces deux expressions disent également combien une conversion récente à l'idéologie démocratique, à partir de la Révolution française et de sa place constitutive dans notre identité nationale moderne, puisa dans l'opposition idéale de Tocqueville et l'assurance que la France demeurait particulière, et l'idéal d'une démocratie libérale désincarnée, loin, très loin de la réalité de son efficace et de ses divisions - sociales, culturelles, économiques. Elles soulignent enfin - au-delà des lectures différées, indirectes, portées par un discours journalistique ou politique qui se nourrit en partie des analyses de François Furet et les fit connaître auprès d'un large public - que la nécessité existe pour chaque époque, afin de comprendre ce qu'est la démocratie en France - legs, toujours réactualisé dans ses limites et ses promesses, de 1789 -, de repenser, à l'origine de notre modernité politique, la Révolution.

25. Mona Ozouf, Les Mots des femmes. Essai sur la singularité française, Paris, Fayard, 1995 ; un contre-point : Geneviève Fraisse, Muse de la Raison. Démocratie et exclusion des femmes en France, Paris, Gallimard, Folio histoire, 1995.
26. Elizabeth Badinter, XY. De l'identité masculine, Paris, Odile Jacob, 1992.
27. Pour mémoire, Marc Ferro, Comment on raconte l'histoire aux enfants à travers le monde entier, Paris, Payot, 1992.
28. Vingtième Siècle, Revue d'histoire, no 5, « Les guerres franco-françaises », Paris, janvier-mars 1985, éditorial par Jean-Pierre Azéma, Jean-Pierre Rioux et Henry Rousso.
29. François Furet, Jacques Julliard et Pierre Rosanvallon, La République du centre, Paris, Calmann-Lévy, 1988.
30. Voir infra, p. 75.