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Écrivains Voyageurs /L’Éthique de l’écrivain voyageur
 

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Edward Saïd, pionnier anglais d’une littérature post-coloniale, notait: «Le centre est plein d’un scepticisme fatigué, d’une sorte d’ironie satisfaite.» Bjorn Larsson, écrivain suédois, professeur de littérature française, qui a aussi écrit, par le biais de la fiction, sur l’intégrisme en France, grand marin, le dit: «Le rôle d’un écrivain du Nord est aussi d’écrire sur le Sud.» Les «errants de la plume» sont souvent des fruits de métissages, œuvrant, à travers les lettres, à dire, avec leur singularité culturelle, la condition humaine dans ce qu’elle a de commun, d’universel. «Le récit de voyage s’adresse à notre insatisfaction, à notre bougeotte contenue, à notre désir exacerbé d’aller ailleurs. Il commémore nos rêves défunts d’aventuriers. Il parle à une part de nous-mêmes que nous avons négligée: nous sommes tous des bourlingueurs et des nomades contrariés», note encore Jacques Meunier.
Pour des écrivains de cultures mixtes, construits autour d’une identité à la fois «partielle et plurielle», selon les termes de Salman Rushdie, la littérature est le fruit de croisements divers, complexes, riches, parfois douloureux.
Le Haïtien René Depestre, né en 1926, poète, militant politique, qui fut ami du Che, de Pablo Neruda, et auteur du Métier à métisser (Stock), écrit: «Le marronnage proclame dans mes veines que le temps du crachat et des fers aux pieds, le temps du ‹total outrage›, ne relève pas d’un ordre naturel des choses de l’histoire. […] Le dos tourné aux chimères du siècle, notre fiction alimente l’identité multiple de gens en équilibre instable sur les imaginaires de plusieurs langues et trente-six péchés capitaux. La Caraïbe administre sa médecine à la peau de chagrin des idéologies, tandis que sa ‹parole de nuit› prend à bras-le-corps la confluence mondiale des littératures.» Non loin de là, l’écrivain guadeloupéenne Gisèle Pineau, née en 1956, auteur, entre autres livres, deL’Âme prêtée aux oiseaux, note: «Et pendant tout ce temps, nous nous étions débattus, cherchés aux quatre coins du monde, perdus, reniés, blanchis. En quête, affamés d’une identité, d’une histoire, d’une conscience, d’une reconnaissance, d’une couleur, d’un drapeau. Toujours en manque, toujours en questionnement quant à ce que nous étions sur cette terre. Écrire… Comment? Quoi? […] Libre. Raconter comme n’importe quel écrivain sur la terre et au ciel. Inventer des histoires, des intrigues, des personnages dans leur grandeur et leur décadence, dans leurs errances et leur petitesse. […] Libre d’être écrivain, poète rêveur, témoin du monde.»
Le Chilien Luis Sepulveda a voyagé pour faire l’hommage des perdants. Il note: «La parole écrite est le plus sûr et le plus invulnérable des refuges.» Des années d’exil à la rencontre des autres, des «frères» inconnus croisés à Timor, en Patagonie, des anciens militants politiques et syndicaux, comme lui, des résistants à toutes les tyrannies, des personnages finalement si «ordinaires»: «Ce sont des survivants de défaites glorieuses, et non honteuses. Je partage avec ces gens ce que j’appelle une éthique de la résistance.» Journaliste indépendant et romancier, il a vécu parmi les Indiens d’Amazonie, avec les guérilleros salvadoriens, s’est maintes fois embarqué sur les navires de Greenpeace pour défendre les baleines le long des côtes de Patagonie. L’éthique de l’écrivain-voyageur est bien de s’accepter comme étranger dans ce monde, de se laisser engloutir par lui pour renaître en y ayant extirpé le meilleur de lui-même. Apprendre à être un étranger, pour faire de l’étranger son «frère», son ami. Jacques Lacarrière: «Tout voyage véritable au cœur d’un pays ou d’un peuple consiste d’abord à perdre les images factices qu’on se forge sur lui […]. Perdre ses idées préconçues, ôter du visage des autres ces masques dont on les affuble (croyant peut-être ainsi qu’on se les rend plus proches), c’est tôt ou tard devoir se retrouver nu devant soi et devant autrui.»
En lançant, en 1990, le festival «Étonnants Voyageurs» (chaque année au mois de mai à Saint-Malo, rebaptisé pour l’occasion «Saint-Malo du monde entier»), Michel Le Bris s’élevait contre «une certaine littérature française qui s’est rêvée littérature mais dont le malheur est d’avoir placé le vacarme du monde entier entre parenthèses». Le grand dehors guérit, les grands espaces consolent. Sans exotisme, la littérature «voyageuse» témoigne aussi du monde, tente de comprendre les phénomènes identitaires, les intégrismes, les injustices. Il ne s’agit pas simplement d’évoquer la saveur des épices mais aussi de «dénoncer». J.M.G. Le Clézio, grand connaisseur des sociétés indiennes du Mexique et du Panama, a séjourné longtemps chez les Emberras. Il se garde bien d’édulcorer leur manière de vivre, de romantiser l’indianité, mais leur prête sa voix pour défendre leur culture menacée. Marc Trillard, journaliste-bourlingueur, qui a déambulé entre le Cap-Vert, le Sénégal et l’Extrême-Orient, conçoit ainsi ses voyages: «Partir où? Au Sud. Et pas n’importe quel Sud: le profond, l’austral, l’extrême. S’approcher au moins des parages du premier tropique, là où les peaux commencent à se teinter et peu importe la couleur, jaune, rouge, noire ou bistre et même mixée de tout un peu, je ne fais pas de différence, je prends tout, car je suis de la mauvaise race des cosmopolites. Sortir du blanc – des épidermes, des comportements, des consensus, sortir du blanc occidental. Et retrouver la violence du climat, des sens, des passions, des infamies. De la vie.»
La littérature vagabonde porte aussi une philosophie salutaire. Les écrivains-voyageurs, tels que le furent Nicolas Bouvier, Théodore Monod ou Ella Maillard ont assumé leur place avec humilité: la Nature est plus forte et plus grande que nous, cessons de vouloir la posséder, la conquérir, la détruire, la combattre. Comme l’avaient appris les Indiens d’Amérique, pour qui la terre était tout, et qui entendaient «se placer dans le grand cercle sacré de la nature, où toutes les choses sont liées».