
Dans l’errance, l’écriture peut être le point d’ancrage pour éviter de devenir fou. Et le voyageur demeure un enfant: «Êêtre adulte, c’est la vie qu’on nous fabrique quand on reste. On ne voyage que parce que le monde est mal fait, qu’on est mécontent de l’ici. Au fond, il y a deux tempéraments profonds, liés au geste d’écrire: ceux qui ont la curiosité de partir, et ceux qui ont la curiosité de rester», ajoute encore Jean-Pierre Sicre. Pour Georges de Caunes, qui fut journaliste-aventurier, qui mena nombre d’explorations au Groenland dans les années 1950, et dont il a ramené des notes servant à rédiger, cinquante ans plus tard, Imarra: «Partir, c’est savoir vivre. C’est un art, parce que cela permet le retour. En voyageant, je n’ai pas de compte à rendre, je suis libre. L’écriture n’est pas une pression intérieure, c’est comme la parole.» Ella Maillard, qui passa une jeunesse insouciante non loin du lac Léman, qui découvrit l’Inde, qui fut navigatrice, grande amie d’Alain Gerbault, qui fut championne de ski, et qui traversa tous les déserts, africains et asiatiques, en suivant les caravanes, ne cherchait pas autre chose, à travers ses écrits, qu’à réenchanter le monde. Les écrivains-voyageurs sont avant tout des humanistes, qui tentent par l’émerveillement, par leur bougeotte, de se prémunir d’un cynisme qui atteint, comme un cancer, les mentalités occidentales. Dans le Caucase, elle note: «Les montagnes m’attirent. Il suffit que je pense à elles pour que l’odeur des sapins semble tenter mes narines, pour que mes yeux désirent un sommet blanc, d’où la neige s’élève en tourbillons étincelants, et que mes oreilles croient entendre la rumeur du torrent et que mes poumons se dilatent de joie.» Les écrivains-voyageurs traquent le chant du monde, ou tentent de le mettre en musique. Tout en se satisfaisant de l’inconfort qui fait que chaque moment du voyage est une odyssée, ils glissent vers une sorte d’éloge de la lenteur, contre la vitesse d’un siècle arrogant et cruel. On lit encore, sous la plume d’Ella Maillart: «La chaleur, la poussière, les punaises qui sortaient des banquettes de bois, les mendiants affamés qui assiégeaient le train à chaque arrêt étaient odieux ; mais rien n’arrivait à doucher ma joie: j’avais laissé Moscou loin derrière moi et à portée de la main se montrait la steppe sous son aspect rude de terre nue. Bien loin des foules, des toits, des machines, j’allais pouvoir mener bientôt la ‹vraie› vie en faisant ma cuisine sur un feu de crottin et en couchant sous la tente, dans la solitude des plaines dénudées.» Une autre aventurière, la Bretonne Odette Du Puigaudeau, partie dans les années 1930 vivre la vie nomade des Berbères et des Arabes du Sahara central, suivant les dernières caravanes de sel, percevant déjà la fin d’un monde mis à mal par le colonialisme, décrit en peu de mots, avec une incroyable économie de moyens, les exploits quotidiens réalisés dans ces contrées: «L’Azalaï est l’énorme exode fait de cent caravanes, d’un millier d’hommes, de plusieurs milliers de chameaux qui, en novembre, se regroupent à Araouane, cheminent douze jours sans points d’eau, sans pâturages, vers Taoudeni, sous la protection des pelotons méharistes du Soudan, échangent aux mines des monceaux de vivres contre des milliers de barres de sel gemme et rapportent ce sel aux négociants de Tombouctou et de Gao.» Rien que cela? Voilà la véritable épopée: c’est celle des hommes et des femmes que croise le voyageur, qui ne place pas son périple plus haut que la gesta quotidienne de ceux qu’il rencontre. L’écrivain grandit ceux qu’il voit, et s’il se distingue, c’est indirectement et non intentionnellement, en donnant simplement à voir son regard chaud et émerveillé, lorsque ses descriptions sont des chants qui nous bercent. Théodore Monod, «navigateur saharien» et insatiable découvreur, explorateur de chaque parcelle du désert mauritanien, dont il croquait la faune, la flore, dont il étudiait chaque pierraille, chaque couche géologique, voulait aussi être en harmonie avec le mystère du monde ; et le prétexte à ses traversées - à ses «méharées» - avait cette teinte poétique et métaphysique: il était à la recherche d’une météorite, qu’il chercha cinquante ans entre les dunes et les cailloux du désert. Pourquoi part-on? Monod note, dans son Journal d’exploration El Ghallaouya-Aratane-Chinguetti à la date du 23 décembre 1953: «Au cœur du sinistre Tassarat: rien dans toutes les directions… Ce n’est pas beaucoup. Que suis-je venu faire ici? Ne dites pas que je l’ai ‹voulu›: rien n’est moins certain. ‹Voulu› ou ‹été voulu›? Un enchaînement inéluctable de causes et d’effets, et qui peut remonter loin.» | ||||
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