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Écrivains Voyageurs /L’Art d’être en «partance»
 

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L’«écriture vagabonde», dans un sens, comble alors peut-être bel et bien une béance ; elle serait le résultat d’un constat: l’impossibilité de s’acquitter de la dette qu’on a avec la partie de soi qu’on a laissé détruire par l’artefact de la civilisation. Tout récit de voyage porte, entre ses lignes, un pamphlet: contre la géométrie occidentale, contre l’esprit de collection, contre l’esprit d’aventure en tant que figure de style… Ce sont souvent des plaidoyers pour les gestes inutiles. Et l’on se heurte encore aux termes: littérature «vagabonde», «errante», «voyageuse»… Comment définir des lettres qui échappent de toute façon à tout ancrage? Quel est le lien entre le navigateur qui tient son journal de bord, y note les températures, et l’humoriste anglais qui décrit les mœurs de l’Orient? Oui, partance, errance seraient le fil rouge de la littérature voyageuse ; c’est ce qui fait son charme indistinct et mystérieux. Cette faculté de refuser de «se protéger de l’existence». Comme une Ella Maillard, increvable coureuse de mers, traverseuse de continents et de déserts, «découvreuse de façons de vivre» et qui lançait: «Regarde la beauté du monde! Pourquoi ne pas s’appuyer sur la beauté du monde?» Le voyage est souvent déjà à quai, dans une ville «en partance», comme Marseille dans les textes de Jean-Claude Izzo. Il est vécu et ressenti telle une respiration continuelle, pour ses marins perdus, ou même pour son flic Fabio Montale, piégé par Marseille et par l’exil de ses pères. Ce que Izzo a réinventé, c’est l’esprit – le génie – des lieux: comprendre une ville au mouvement perpétuel et tourbillonnant, aller se perdre dans son dédale de rues derrière le port. Une exploration de l’énigme du monde. Dire une ville qui cherche à larguer les amarres pour rejoindre l’autre rive de la Méditerranée. Et il l’affirmait avec force: «Marseille est ma morale du monde.» Hervé Prudhon partit, quant à lui, pour les Cévennes, à la rencontre des derniers chercheurs d’or. De quel or s’agit-il? Où est l’or? N’en trouvant pas, il se contente d’ébaucher l’idée d’un périple idéal: «La seule chose qui importe dans le voyage, c’est le temps, pas l’espace, pas la distance, pas le déplacement. C’est la lenteur et l’immobilité, pas la course. L’intuition, pas l’enquête. La caresse, pas le viol.» Et finalement, ses clochardises à l’air enchanté sont plus précieuses que tout l’or du monde. Jean-Claude Bourlès, qui n’est pas allé sillonner toutes les mers mais a traversé «sa» Bretagne à pied en long et en large, parle d’une «errance proche de l’ordalie»: «L’aller pèlerin l’enseigne en permanence ; on ne marche bien que dans le dépouillement. […] Associé au passage, le voyage devrait être plus souvent considéré comme une parabole de la vie.» Et le retour? «Pas un retour où je n’éprouve cette sensation de flottement, d’approximation née de la confrontation des désirs du dehors et du dedans, et de l’insatisfaction qu’elle génère.» «Le ‹bon› voyageur, poursuit Jean-Pierre Sicre, cherche la conscience de son propre itinéraire. Cela a quelque chose à voir avec l’expérience de la mort. L’écrivain-voyageur ne trouve jamais sa place, sinon, il arrêterait de voyager. Il la perd éternellement, conscient qu’au fond, vivre, c’est cela: on arrive sur terre en sachant qu’à la fin, il faut déguerpir… Lui, il prend les devants. Les voyageurs missionnés pour écrire deviennent intéressants lorsque quelque chose déborde de leur projet, qu’ils se mettent à faire le portrait de leurs propres comportements. Il y a un moment où l’homme se prend tellement au jeu qu’il laisse passer entre les lignes un miel imprévu, celui dont les lecteurs vont se régaler pendant des siècles. Un regard d’étonnement sur le monde, plutôt qu’informatif. Le vrai écrivain-voyageur est celui qui avoue qu’il voyage pour rien, celui qui a simplement voulu être autre.»