Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Écrivains Voyageurs /Une maladie de l’intelligence et de l’imagination
 

 précédent | suivant 

Le grand Blaise Cendrars avait été frappé par cette formule de Gérard de Nerval: «Je suis l’autre». L’apprenti horloger, en plaquant son activité et en s’embarquant pour New York, refusait la vie telle qu’elle se présentait à lui, comme une contrainte, un ordre, une injonction. Caméléon, il s’est, au fil de ses périples, délecté à changer d’identité. Que traquait-il, finalement, entre l’Europe du Sud, l’Amérique latine et l’Afrique? «Rester l’insaisissable a peut-être été l’exigence la plus constante de Cendrars. Un écrivain qui se laisse définir est à ses yeux un écrivain mort», note Claude Leroy en préface à la réédition, chez Denoël, des Poésies complètes de l’auteur. «Rien ne le grise autant que d’imaginer ses vies parallèles, de rêver à ses métamorphoses ou de glisser sans frein d’une identité à l’autre, comme Protée, ce dieu de la mer qui échappait ainsi aux questions des fâcheux. […] Tous les personnages de Cendrars sont ainsi des alchimistes de leur vie. Refusant d’être possédés parce qu’ils possèdent, toujours prêts à tout risquer. […] [Ils] parient sur le nouveau, l’inédit, l’imprévu, sans rien thésauriser. Ils résistent à tout sauf à l’appel de l’inconnu.» Eh bien, écoutons-le, Cendrars, ou mieux, lisons-le tout ouïe:
 
«Les inquiétudes
Oublie les inquiétudes
Toutes les gares lézardées obliques sur la route
Tous les fils télégraphiques auxquels elles pendent
Les poteaux grimaçants qui gesticulent et les étranglent
Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente.»
 

Une prose qui nous tire bien au-delà des horizons visibles, vers un monde bâti sur un imaginaire tenace . À bien des égards, ils faisaient – ils font toujours – figure de personnages de romans, ces écrivains-voyageurs. Louis Brauquier (1900-1976), Grand Prix de poésie de l’Académie française en 1971, reste peu connu. L’enfant marseillais rêvait d’horizons lointains, grâce à un oncle commissionnaire de transports qu’il accompagnait jusqu’aux quais de la Joliette à chaque embarquement: «Jamais je n’ai oublié l’odeur des coursives où se mélangeaient celle de la peinture fraîche, celle, poivrée, qui venait des cales, et celle, opaque, de l’opium que fumaient dans leur poste, au-dessus de la ligne de flottaison, les boys chinois.» Plus tard, Brauquier sera employé par les Messageries maritimes, et sera en poste tour à tour à Djibouti, à Saïgon, à Alexandrie et à Ceylan, écrivant des poèmes sur les grands larges. Une existence et une écriture consacrées aux mouvements des bateaux, le poète décrivant les paquebots comme des cathédrales. Des odes aux ombres et lumières portuaires: «Le Vieux-Port étoilé balance ses mâtures, comme s’il respirait ; viens renaître à l’odeur salée des aventures, l’eau caresse le quai. La lune de mer est blanche comme une île, les voiles sont carguées. Et les bars flamboyants font au ciel de la ville des lueurs de bûchers.» Pierre Mac Orlan, autre amoureux des ports, notait de son côté: «Le départ est une maladie de l’imagination et de l’intelligence. […] Les ports de mer sont des lieux où cette maladie rôde de rues en bars, et de bars en cervelles.» L’écrivain aimait s’enfoncer dans la gueule ouverte des villes, vers les bas-fonds, jusqu’aux univers interlopes faits de chansons à boire, de marins ivres, de prostituées camées. Percevant la trame portuaire comme «un art du mouvement», selon ses termes, il jouissait d’en être, et savait laisser filer entre les lignes de ses textes la saveur, l’engouement bienveillant du voyageur heureux. De la capitale britannique, il écrivit: «L’aventure rôde dans Londres comme une personne assez sûre de sa force pour la dérober sous une discrétion infiniment séduisante. […] Il suffit d’un peu de rose sur un fond gris d’acier pour animer le peuple des ombres dont une grande cité est le cimetière indifférent.» Au Havre, il rêvait de «bohème hauturière». La belle devise! À propos de Chemin faisant…, un récit sur ses vagabondages à travers les paysages de France, Jacques Lacarrière note: «[…] une façon aussi de m’éprouver en affrontant chaque jour des épreuves différentes, car il n’existe nulle part de manuel du parfait chemineau. Le but de cette longue marche fut donc avant tout de me muer – le temps d’une saison – en véritable errant». J.M.G. Le Clézio, évoquant la «maladie d’écrire», affirme de son côté: «L’écrivain est sans doute quelqu’un d’imparfait, qui n’est pas terminé, et qui écrit, justement, en vue de cette terminaison, qui recherche inlassablement cette perfection.» Oui, il est aussi apte à s’enthousiasmer qu’insatisfait, l’écrivain dit «voyageur». Il est persuadé d’être amputé d’une part de lui-même, et il est sûr que cette part est égarée en un lieu secret et inconnu ; il espère, sans trop y croire, que son écriture et ses pas le conduiront – une entreprise quasi métaphysique – à se «recomposer». Comme si c’était la quête d’une forme d’innocence originelle. Le mouvement serait une façon d’être en harmonie avec cette insécurité continuelle. Il s’agirait de vivre le réel autrement que selon son rythme un peu plat. Se fabriquer une vie comme une fiction: telle est l’aventure, et l’imaginaire est en branle bien avant le voyage lui-même. Voyager et écrire participent de la même vocation: aller écouter les voix qui ne parviennent pas jusqu’à nous. D’après Jean-Pierre Sicre, «grand timonier» des éditions Phébus: «Le bon voyageur sait qu’il n’y a ni aller, ni retour. Homère a eu l’intelligence de montrer la quintessence du voyage absolu, celui où l’on se perd beaucoup, où l’on meurt toujours, où on s’en tire à un cheveu… Les voyageurs ‹fréquentables› sont ceux qui déambulent pour se perdre, et peut-être pour se trouver, pour s’alléger, pour oublier le monde d’où ils sont partis, parce qu’ils ont le sentiment que la vie est un ‹trop›.»