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Écrivains Voyageurs /De quelques précurseurs
 

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Le père Jean-Baptiste Labat, dominicain, missionnaire, ami de la petite flibuste, se délectait à dire les mœurs des lointaines Antilles. Installé en Martinique à la fin du xviie siècle, visitant la Guadeloupe, Saint-Domingue, il prend inlassablement des notes pour immortaliser ses rencontres, ses «aventures»… Ce sera l’un des premiers best-sellers en matière de «récits de voyage», puisque le livre, publié en 1720, nécessita cinq imprimeries pour satisfaire la demande et l’engouement du public.
Et qu’y trouve-t-on entre les faits divers exotiques (ceux qui n’attendent que cela seront déçus)? Des digressions, et surtout de remarquables futilités, comme ces longues descriptions sur la façon d’utiliser un hamac: «Il ne faut pas s’étendre dans un hamac de tout son long, en sorte que la tête et les pieds soient sur une ligne droite qui suive sa longueur. Cette situation serait incommode et les reins en souffriraient. Il faut se coucher diagonalement, de manière que les pieds soient à un des coins et la tête au coin opposé. Pour lors le corps repose presque aussi uniment qu’il le ferait sur un matelas.» La littérature y est littéralement un festin de pirates: «Quand on jugea que le boucan était cuit, on appela les chasseurs avec deux coups d’arme qu’on tira coup sur coup. C’est la règle, car les cloches ne font point d’usage dans les communautés boucanières. À mesure qu’ils arrivaient, on plumait le gibier qu’ils avaient apporté, et selon son espèce, on le jetait dans le ventre du cochon, qui servait de marmite.»
Surprenants voyageurs, mus par une insatiable curiosité et une clairvoyance qui font qu’ils «n’y arriveront» que s’ils s’échappent vers des contrées autres, et qui se laissent alors volontiers happer par ces mondes lointains.
Ainsi, Isabella Bird, jeune aristocrate anglaise souffrant de fulgurantes douleurs dues à un état dépressif et neurasthénique, se guérit en voyageant. Cette fille de pasteur surprendra son monde en affirmant un jour: «Je suis de cœur une sauvage.» Déjà pointe la possibilité d’être autre, de changer de peau. Et qu’a-t-elle ramené de ses périples à cheval à travers les Rocheuses? «J’ai découvert un rêve de beauté que l’on pourrait contempler toute sa vie en soupirant.» Dans l’Ouest, elle est «décalée», et sa prose n’en est que plus réjouissante: «Je compris que la nuit était venue avec son étrangeté, et, mettant mon cheval au galop, je me cramponnais à lui, jusqu’à ce que je l’eusse arrêté à Truckee, qui était à l’apogée de ses réjouissances du soir: les feux brûlaient en plein air ; les bars-rooms et les cafés étaient bondés, les lumières brillaient, les tables de jeu étaient assiégées, le violon, la guitare en affreuse discordance, et l’air résonnait de blasphèmes et d’obscénités.» Le frisson de l’aventure est aussi le souffle de ces récits, et Isabella Bird de poursuivre: «À l’exception de l’immense barrière à notre droite, les prairies sans fin s’étendaient partout. On se serait cru en mer, sans compas. Les roues ne faisaient aucun bruit, ne laissaient pas de trace sur l’herbe courte et sèche, et le sabot des chevaux ne résonnait pas joyeusement. Le ciel était nuageux, l’air calme et chaud. Nous dépassâmes le cadavre d’une mule d’où s’élevèrent une nuée de vautours qui redescendirent immédiatement.»
Que dire de René Caillié, le villageois orphelin qui s’embarque en 1816 pour le Sénégal, quitte le Cayor en 1919 en direction de Tombouctou, et qui, déguisé en pèlerin musulman, ayant appris plusieurs dialectes, raconte sa misère, lorsque, atteint du scorbut, il est effectivement autre, physiquement défiguré? Ses notes restent son seul bien, et, en même temps, un bien empoisonné, car elles peuvent le mettre en danger si ses hôtes les découvrent et le prennent alors pour un espion. C’est sa peur, sa façon de se mettre à nu qui nous touchent, au fil de ses écrits. C’est de nos peurs personnelles et collectives dont il parle, d’une de nos grandes hantises – mêlée au sentiment inconscient d’un plaisir secret et interdit: celle d’être étranger. Déguisé en marchand ambulant, allant à la rencontre des Maures, des Peuls, des Mandingues, les observant, souffrant au milieu d’eux, tentant vainement de se soigner avec du tamaris, et perdant ses dents: «Seul dans l’intérieur d’un paysage sauvage, couché sur la terre humide, […] je devins bientôt un véritable squelette.» Souffre-douleur des membres de la caravane qu’il accompagne, une fois arrivé à Tombouctou, il n’est même plus sûr d’être si émerveillé que cela de la fin du voyage. Quelque chose de mélancolique pointe, alors qu’il a atteint son but: «Revenu de mon enthousiasme, je trouvai que le spectacle que j’avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente. […] Tout respirait la plus grande tristesse. […] Le ciel, à l’horizon, est d’un rouge pâle ; tout est triste dans la nature, le plus grand silence y règne ; on n’entend pas le chant d’un seul oiseau.» Avec ces très modernes récits de René Caillié, c’est bel et bien la dépossession de soi qui est en jeu au cours du voyage: sujet éminemment romanesque.