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Écrivains Voyageurs /Commençons notre périple 
 

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Commençons notre périple sur ces mots de Jacques Lacarrière: «Ainsi pourrait-on définir l’écrivain-voyageur: ‹Crustacé parlant dont l’esprit, dépourvu de carapace identitaire, se sent spontanément chez lui dans la culture des autres.› Oui, nous pensons bien au bernard-l’hermite.» Leur vie durant, ils ont trempé leur plume dans l’encre de leurs errances ; ils ont conjugué voyage et écriture, à la rencontre d’autrui, voire en quête d’un frère inconnu ; ils ont largué les amarres et sont partis pour «dire le monde», pour raconter l’extraordinaire épopée de l’être humain, de sa condition, en franchissant toutes les «dernières frontières» physiques et mentales. Ils sont allés se perdre dans tous les coins du globe, sur les sept mers, ne sont parfois jamais arrivés à destination, mais se sont enrichis de mille savoirs. Leurs errances sont devenues la matière première, brute et souvent brutale, de leurs récits, de leurs fictions. De René Caillié à Nicolas Bouvier, en passant par Pierre Loti, Ella Maillard, Théodore Monod, Jacques Lacarrière, ceux qu’on nomme «écrivains-voyageurs» ont choisi de voyager pour écrire (et inversement), de se frotter au monde pour le dire. Des forbans de la plume, souvent jalousés – sinon méprisés – par les auteurs mondains et sédentaires. André Velter l’a ainsi exprimé: «Le voyage est indissociable du mode de vie que je me suis choisi. […] C’est que je n’ai pas grand-chose à voir avec ces ‹travailleurs du texte› qui ont de la poésie une pratique si étriquée, si peu risquée, si ennuyeuse qu’ils la confondent avec la norme de leurs maigres émotions. Réduire le champ de la poésie à la seule auscultation du langage a surtout pour but de congédier la vie. C’est un réflexe d’assis.» Ils sont ainsi: de grands rêveurs, qui sont allés chercher sur place le sel des aventures qu’ils nous ont contées. Qui prenaient des notes sous une tente plantée en plein Sahara, à la faible lumière d’une lampe à pétrole, ou par moins dix degrés, dans les neiges éternelles du Grand Nord, en encore en mer, entre deux tempêtes.

«On voyage pour exister ; pour survivre ; pour se défixer ; il faut, pour se l’expliquer, descendre jusqu’à l’inconscient», notait Paul Morand. Qui n’a pas frémi à la lecture de L’Île au trésor, de L’Appel de la forêt, et autres romans «vécus» par leurs auteurs? des Voyages de Gulliver à l’histoire de Robinson Crusoé, des récits de Bougainville à ceux de Savorgnan de Brazza? S’ils nous fascinent, c’est peut-être parce qu’ils ont eu une audace hors du commun, ils ont respiré un air de liberté rare. Ils ont dit non aux rôles que la société attendait d’eux, et ont préféré se tailler un autre costume, de bric et de broc, d’aventures improbables, de dangers certains. Ils ont accepté l’éventualité d’être «autres». Et c’est une odyssée humaine singulière qu’ils nous content, celle du déplacement, du mouvement physique. Nous avons dit «rêveurs»; ils étaient – et sont – surtout des utopistes, persuadés que le meilleur d’eux-mêmes était – est – à chercher dans l’«ailleurs». Et cette sentence de Mark Twain est aussi implacable que voluptueuse: «Des innocents ignoraient que la chose était impossible, alors ils l’ont faite.» Audace et courage aussi, parce qu’ils ont connu le danger, exorcisant leurs peurs dans leurs écrits. Théodore Monod, parlant de ses séjours dans le désert, notait: «C’est un pays sans secours médical possible, un pays où l’on n’a pas le droit d’être malade: essayez d’enfreindre le règlement, soyez-le quand même, ‹pour voir›, pour tenter l’expérience. Que fera-t-on de vous? Rien. Rien, parce qu’on ne peut rien. Vous êtes malade, ou blessé, mourant peut-être? Soit, mais le cas n’est pas prévu, et pour intéressant que vous soyez, cela ne rapprochera pas, d’une seule étape, le puits, bien loin encore…» De son côté, Odette du Puigaudeau, perdue dans le même désert, dans les années 1930, écrivait: «Ce paysage rugueux et vide n’était point fait pour alléger notre inquiétude. Un mois de route jusqu’à Tindouf. Aucun secours, aucun refuge à espérer en ce désert. À mesure qu’on s’y enfonçait, les liens se dénouaient qui nous rattachaient encore au monde des vivants. Cette fois, c’était la grande plongée dans l’inconnu.»

Le voyage est lié à un romantisme absolu, qui nous émeut et nous éprouve en même temps. Les écrivains-voyageurs savent perdre, s’égarer, mais se retrouver dans et par l’écriture ; ils tiennent autant d’Arthur Rimbaud que de Jacques Cartier. Rimbaud, «Mauvais sang», Une saison en enfer: «Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s’allument dans le soir. Ma journée est faite ; je quitte l’Europe. […] Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux: sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or: je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé.» Leur témérité, finalement, est intimement liée à leur exercice de la liberté: oser, en un mot. Loin de toute carte touristique, au-delà de tout synopsis de roman ou de récit. Car le voyage est, bien sûr, une métaphore de l’écriture, et inversement. C’est bien de littérature dont il est question ici: de la transformation d’une épreuve physique en écriture, d’une métamorphose où, souvent, le réel devient fiction, même si la frontière est généralement bien floue entre le récit de voyage et le roman. De fait, l’écrivain-voyageur n’est pas un simple promeneur. Il reste hanté par le besoin d’écrire. Jacques Meunier le décrit ainsi: «Si vous le coupez en deux, vous ne trouverez pas d’un côté un voyageur, et de l’autre un écrivain, mais deux moitiés d’écrivains-voyageurs…» Une démarche les unit: chez les écrivains-voyageurs, le «JE» ne bouche jamais l’horizon ; l’écrivain, s’il est une pièce centrale de son récit, aime déplacer le cœur du sujet, et fait tant de l’Autre que des paysages qu’il découvre les protagonistes des écrits qu’en perpétuels partance et mouvement il tisse. Il se laisse dériver, et ce sont les paysages et les hommes rencontrés qui font sa chronique. Et c’est la façon dont ces autres, ces paysages le transforment, le façonnent, qui rend sa prose flamboyante. Chacun de ces textes est ainsi une leçon à la portée universelle: éprouver l’inconnu. Soit un apprentissage de soi, au risque de s’y (re)découvrir, avec ses tares, ses insuffisances, ses névroses. Écrire en voyageant – et, une fois encore, inversement – revient à chercher une place dans le monde. Une quête presque mystique, car cette place idéale est, bien entendu, introuvable. Et pourtant, ils ne s’en lassent pas: l’écrivain-voyageur ne sait pas être sédentaire… Des Jean-François Deniau, des Théodore Monod n’ont jamais pu renoncer, même âgés ou malades, à l’appel de la mer ou du désert. Sans que cela les dissuade… Et l’on songe à Stevenson, atteint d’eczéma, malade et désemparé, décidant malgré tout de s’enfoncer dans les montagnes californiennes de la Santa Lucia pour y aller camper… À Jack London, crevant de froid, mais persévérant à marcher dans la foulée des chercheurs d’or de l’Alaska, pour dire l’épopée de cette poignée d’aventuriers de la fin du xixe siècle… À René Caillié, atteint du scorbut, raillé et humilié par ses compagnons de route, faisant croire aux chefs africains que ses notes de voyage n’étaient que des chansons qu’il composait pour se distraire. Les écrivains-voyageurs ont redécouvert que l’homme n’était pas la mesure de toute chose. En s’abandonnant entre les bras du monde qui parfois les caressaient, d’autres fois les étranglaient, ils ont aimé dériver, ont accepté de se laisser emporter, avec pour seule boussole l’écriture et cette volonté et ce plaisir farouches de révéler la dimension romanesque du réel. «L’essentiel est de bouger, notait Stevenson. D’éprouver de plus près la nécessité et les aléas de la vie. De quitter le nid douillet de la civilisation et de sentir sous ses pas le granit terrestre et, par endroits, le coupant du silence .» «Pas facile de les tenir en cage, ces écrivains que l’on dit ‹voyageurs›, affirme Michel Le Bris. […] De ‹mouvement›, ils ne veulent généralement connaître que celui qui les porte à se frotter au monde. […] Aux stratégies de conquête, d’occupation du territoire, ils opposent le plus souvent un désolant ‹art de l’absence›.» Stevenson l’assurait, «le dehors guérit». Il nous prémunit contre une vie étriquée, contre une littérature formelle et immobile, sans sel ni épices. Dans le voyage, entre plusieurs mondes, l’écrivain mise quelque chose, il s’engage, physiquement, dangereusement, et même s’il en est transformé, il gage que ses changements deviendront à leur tour matière et sujet d’écriture. Dans Langage-Tangage, ce drôle de dictionnaire, très personnel et d’une admirable poésie, du grand voyageur Michel Leiris, on trouve au mot «Littérature» la définition suivante: «Ton rite et ton rut, ton râle et ta lutte.» Au mot «Voyage», on se laisse bercer par ce refrain: «La joie de voir de ses yeux, voilà – ailleurs – l’enjeu.» Quel plus beau mouvement musical que cette volupté du geste d’écrire, combinée à la marche, souvent aveugle, aventureuse, sans calcul, sans programme, sans autre but que le plaisir d’avancer, de se perdre pour mieux se trouver peut-être, pour se défaire de ses illusions – ou se laisser défaire par ses désillusions – tout en réenchantant le monde?