Georges Dumézil est mort le 11 octobre 1986.
En fait la calomnie l'a tué. Dumézil avait répondu avec humour à l'attaque de Momigliano, ironisant sur l'expression
«ancêtres aryens» relevée par l'universitaire italien lui qui avait parlé des Indo-Européens comme de ses «ancêtres», et
n'avait jamais employé le terme aryen, sous la forme authentique Arya, que pour désigner les peuples d'Inde et d'Iran, qui
s'appelaient eux-mêmes ainsi. La multiplication des attaques à partir de 1980 l'étonna.
Bruce Lincoln, universitaire américain, se fit le porte-parole des critiques de Dumézil, et les généralisa en soutenant que
toutes ses théories provenaient de son amitié pour Pierre Gaxotte et des idées de Charles Maurras. C'est ce qu'il s'apprête à
réaffirmer dans le Times Literary Supplement du 3 octobre 1986 à l'occasion d'un compte rendu du dernier livre de Dumézil.
Ce dernier reçoit copie de l'article avant parution, et dès septembre un échange de courriers s'engage entre Bruce Lincoln,
Daniel Dubuisson et Dumézil. Dans une lettre du 9 octobre, Dumézil remercie encore Dubuisson de vouloir obtenir de
l'Américain la modification de certains passages. Mais il est trop tard: il reçoit l'article ce même jour.
Sa capacité de travail était intacte: il avait fondé peu auparavant, avec Georges Charachidzé, la Revue des études
géorgiennes et caucasiennes.
S'il n'a pas eu d'élèves, pas de «thésards», Georges Dumézil a exercé une influence considérable sur ses contemporains.
Stig Wikander, Geo Widengren, Christian Guyonvarc'h, Louis Renou, Jan De Vries, Jacques Duchesne-Guillemin, Jean de
Menasce, Marijan Molé, Émile Benveniste, Edgar Polomé, se sont inspirés de ses travaux dans leurs propres recherches et ne
manquent pas de signaler les cas de tripartition fonctionnelle qu'ils rencontrent.
Ensuite l'enthousiasme persiste. On a déjà cité les hellénistes qui s'inspirent de Dumézil et introduisent la Grèce dans le
débat 1. Pour l'Inde, l'œuvre de Dumézil encourage la recherche de Jean Naudou sur la philosophie, de Daniel Dubuisson sur
le Râmayâna, inspire celle de Madeleine Biardeau sur l'épopée indienne et à Oxford celle de Nick J. Allen. Joël Grisward
ouvre l'épopée médiévale au champ de recherche dumézilien et la recherche sur le matériel romain est poursuivie, en France
et en Belgique, par Robert Schilling, Dominique Briquel, Jean Poucet, Frédéric Blaive et Jean-Luc Desnier. Alwyn et Brinley
Rees, Claude Sterckx, montrent après Ch. Guyonvarc'h et Françoise Le Roux l'utilité de l'approche «structurale»
dumézilienne dans le domaine celtique, tout comme encore Françoise Bader, Zoé Petre, Didier Pralon, pour le domaine grec,
tandis qu'Émilia Masson ouvre le dossier hittite. Enfin aux États-Unis, après E. Polomé, Donald Ward, C. Scott Littleton,
Dean A. Miller, Jaan Puhvel et Udo Strutynski offrent des travaux inspirés par les découvertes de Dumézil, et Gregory Nagy
résout une question posée quarante-cinq ans plus tôt par ce dernier: les trois tribus en lesquelles se répartissaient les Doriens
de l'antiquité grecque étaient bien trifonctionnelles.
Georges Dumézil ne voulait pas fonder d'école: sa recherche, pensait-il, était à portée universelle. Ses mânes peuvent être
tranquilles. Il n'y a pas d'école dumézilienne mais un courant aux multiples canaux.
1. Voir fiche 23.