Dès que les produits d'une réflexion nouvelle sont mis en circulation, il y a danger de mauvaise lecture. Et à tout prendre,
peut-être vaut-il mieux que les mauvaise lectures se manifestent très vite, pour qu'on puisse encore, de son vivant, les
rectifier.
(Georges Dumézil, Entretiens avec Didier Éribon)
Au début des années 1920, un camarade de lycée, Pierre Gaxotte, fait connaître à Dumézil Charles Maurras, le dirigeant du
puissant mouvement d'extrême droite l'Action française. Le jeune homme en subit l'ascendant, et en est proche quelques
années. Il s'en écarte en 1924, car, s'il accepte le nationalisme de Maurras, il en refuse l'antisémitisme son père avait été
dreyfusard.
Dans les années 1930, sous le pseudonyme de Georges Marcenay, Dumézil rédige la chronique de politique internationale
dans Le Jour, journal nationaliste.
Dumézil a toujours été très discret sur cet engagement et il ne fut jamais attaqué en France jusqu'en 1980. Il y eut bien
des polémiques, parfois même agressives, mais elles portaient sur son œuvre. Pourtant, à partir de 1980, divers articles
paraissent, sous les plumes de Carlo Ginzburg, d'Alain Schnapp, de Jean-Paul Demoule… et c'est l'homme qu'on attaque.
Ces accusateurs tardifs soutiennent que Dumézil aurait découvert les trois fonctions indo-européennes ou rédigé certains de
ses livres principalement son livre de 1939 sur la religion germanique, prétendument disparu des bibliothèques françaises
sous l'influence d'idées nazies. La source est en fait italienne, et c'est l'antiquisant Arnaldo Momigliano 1 qui, le premier, en
1963, prend position contre Dumézil. Ses allégations, comme celles de ses continuateurs, ont été réfutées par Didier Éribon
dès 1992 2.
Mais pourquoi ces attaques ont-elles pris, pourquoi l'inanité des thèses de Momigliano a-t-elle séduit des esprits en Italie,
en France, aux États-Unis? La raison profonde est politique. À la suite de la Seconde Guerre mondiale, et des horreurs
perpétrées par les nazis, au nom des «ancêtres» aryens, «indo-germaniques», un vaste pan de l'opinion publique mondiale,
certes ignorante des questions de linguistique et de grammaire comparée, suspecte tout auteur qui touche au dossier indo-
européen.
Première erreur, la recherche de Dumézil est indépendante de ses idées politiques, car il entreprend ses premières études
linguistiques avant que la guerre ne l'oriente comme beaucoup de Français vers le nationalisme.
Deuxième erreur, Dumézil commence sa thèse avant même l'apparition des nazis; et l'article de 1938 sur les trois
fonctions indo-européennes et, par conséquent, le livre de 1939 ne font que prolonger l'article qu'il publie dès 1930 3 avant
l'arrivée de Hitler au pouvoir (1933). De plus, si dans les années 1930 Georges Marcenay (Georges Dumézil) est bien un
nationaliste français, il est aussi farouchement anti-nazi: il approuve la fermeté de Staline face à Hitler, et souhaite, comme
une grande partie de la droite française de l'époque, un rapprochement entre la France et l'Italie pour faire contrepoids à
l'Allemagne.
Contrairement à ce que pensent certains, on peut être, comme Bréal (qui était juif), Meillet (proche des communistes) et
Dumézil, indo-européaniste sans être nazi.
1. Curieux homme que ce Momigliano, actif fasciste dans les années 1930, devenu démocrate à partir du moment où
Mussolini prit des mesures contre les juifs et qui suppose chez Dumézil la même versatilité que chez lui. La position de
Momigliano a été explicitée par Marco García Quintela, Dumézil (1898-1986), Madrid, Ediciones del Orto, 1999.
2. Didier Éribon, Faut-il brûler Dumézil? Mythologie, science et politique, Paris, Flammarion, 1992.
3. Voir fiche 5 et 6.