D'autres dossiers plus urgents et plus prometteurs m'occupaient, et l'abus de la référence grecque m'avait si souvent
fourvoyé avant 1938 que j'ai ensuite été trop prudent. Je suis heureux que mes cadets l'exploitent.
(Georges Dumézil, Entretiens avec Didier Éribon)
On signalait comment la Grèce manquait à l'appel, dans la comparaison mythologique indo-européenne 1. Absente des
premiers travaux postérieurs à 1938, elle fait une timide réapparition dans un article de 1953, dans lequel Dumézil, dérogeant
à sa règle de ne considérer que les plus anciens textes, mais se pliant à l'évidence, signalait comment le choix de Pâris entre
trois déesses ou l'organisation de la cité idéale dans la République de Platon sont des exemples parfaits de séries
trifonctionnelles.
C'est peu: la Grèce ne figure toujours pas dans les grands ouvrages suivants. Totalement absente (hormis pour le choix de
Pâris et pour l'histoire d'Héraklès) des trois tomes de Mythe et épopée, elle ne fera l'objet d'aucune monographie. Elle est
toujours «à part».
Ce sont surtout des hellénistes comme Lucien Gerschel, Jean-Pierre Vernant, Francis Vian, Atsuhiko Yoshida, Bernard
Sergent, qui décèlent peu à peu, dans le mythe des races successives d'Hésiode, dans les légendes de Thèbes, dans les
traditions de Sparte ou dans l'Iliade des traitement trifonctionnels. Ceux-ci révèlent, à Dumézil le premier, comment la
tripartition fonctionnelle a pris des formes originales, qu'il faut savoir discerner dans une matière grecque encore plus
complexe que les formules des hymnes védiques ou les sèches prescriptions romaines.
Par la suite, les volumes d'«Esquisses 2 contiennent nombre de notules sur des mythes grecs, sur les trois péchés du roi
troyen Laomédon, sur la déesse triple Hécate, sur Apollon, comparé à la déesse védique Vâc («Parole), sur les moyens par
lesquels Ulysse dompta Circé… Et surtout, Dumézil montre que si le jugement de Pâris n'est pas raconté dans l'Iliade, où il
ne fait l'objet que d'une allusion, tout ce qui y est dit des trois déesses impliquées est conforme aux propositions que chacune
fait au berger.
Pour le reste, là encore, Dumézil laissait un chantier ouvert à d'autres auteurs.