À nouveau la comparaison entre l'Inde et Rome permet à Dumézil, durant la fertile décennie 1940-1950, de découvrir un
ensemble théologique tellement systématique qu'il faut à nouveau parler de structure.
Il s'agit de la disposition des hymnes védiques, et de l'ordre des opérations cultuelles romaines. Dans les uns et les autres,
la divinité du Feu est en position marquée: dans les hymnes, il arrive qu'Agni, le Feu, soit en tête d'une invocation, mais le
plus souvent il est à sa fin; à Rome, Vesta, la déesse du Feu, est, selon Cicéron, celle des extrema: on lui sacrifie en dernier
ou c'est par elle qu'on achève les invocations. En Iran, Atar, le Feu, est parfois en tête d'invocations collectives, plus souvent
en queue. Pour la Grèce, ajoutons qu'Hestia, l'homologue de Vesta, est souvent en tête dans des invocations semblables.
Mais si Vesta, Agni, Atar, sont plus souvent en queue qu'en tête, c'est qu'une autre figure divine peut occuper la première
place. Et cette localisation n'est pas non plus laissée au hasard. En Inde, c'est souvent Vâyu, le Vent, qui ouvre une
invocation. On soupçonne qu'il en était de même de Vâta, son homologue dans l'Iran ancien. À Rome, aucun dieu du Vent
ne joue ce rôle, tenu en revanche spécifiquement par un dieu, Ianus (Janus). Ianus n'est pas un dieu vent: mais le propre du
vent est de circuler, et le nom de Ianus repose sur une racine signifiant «aller.
Ces conceptions se comprennent: l'invocation, le sacrifice, doivent être portés jusqu'aux dieux, et il n'y a pas pour cela de
meilleurs vecteurs que le vent et le feu. Il n'empêche qu'en relevant comment on plaçait les divinités de ces éléments à des
places particulières, en concevant même un dieu spécifique des commencements (Ianus), Dumézil découvrait une nouvelle
originalité, car un pareil couple opératoire du sacrifice ou de l'invocation n'est pas attesté en dehors du monde indo-
européen.