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Georges Dumézil / Structure : le borgne et le manchot
 

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Dans une circonstance importante pour la société, à Rome pour la société humaine, chez les Scandinaves pour la société divine, dans une situation d'extrême péril, le salut est obtenu par des actions conjuguées, successives et complémentaires de deux personnages, l'un borgne,
[…] et l'autre devenant manchot […].

(Georges Dumézil, Entretiens avec Didier Éribon)

Un autre couple, moins tranché que le précédent mais qui, récurrent, forme dès lors un ensemble structuré, est celui constitué d'un borgne et d'un manchot. Il se relie d'ailleurs au précédent.

Selon l'Edda, Odhinn est borgne — il a donné son autre œil en échange de la sagesse —, et Tyr est manchot — depuis qu'il mit sa main dans la gueule d'un loup, et prêté alors un faux serment.

En Inde, ces affections se retrouvent chez d'autres divinités que Mitra et Varuna, mais comme eux de la sphère de la souveraineté: Bhaga, proche de Mitra, est aveugle (c'est lui qui répartit les biens entre les hommes); Savitr, proche de Varuna, a des mains d'or —ce qui rappelle un mythe irlandais où le roi des dieux, Nuadu, perd son bras droit, qui sera remplacé par un bras d'argent, mais cela permet aux dieux de réaliser un accord avec leurs adversaires, tandis que son successeur, Lug, se livre à une danse magique sur une jambe avec un seul œil ouvert.

Enfin, le double motif se retrouve à Rome, séparé à la fois de la souveraineté et du divin: lors de la guerre contre les Étrusques après la fondation de la république, deux héros vont s'illustrer. D'une part, Horatius Cocles, qui est borgne, va terroriser les ennemis, selon certains textes, avec son œil unique; d'autre part, Mucius Scaevola (le «gaucher»), va effrayer le roi ennemi en prêtant un faux serment qu'il authentifie en laissant sa main brûler au-dessus d'un feu.