Mitra est le souverain sous son aspect raisonnant, clair, réglé, calme, bienveillant, sacerdotal ; Varuna est le souverain sous
son aspect assaillant, sombre, inspiré, violent, terrible, guerrier.
(Georges Dumézil, Mitra-Varuna)
Dans son ouvrage sur les hymnes védiques 1, l'indianiste
Abel Bergaigne (1838-1888) avait mis en relief que deux figures divines
ont, par rapport aux autres divinités, une fonction dominante, qu'il
appela «de souveraineté. L'une des découvertes principales de Dumézil
est que ce couple de dieux souverains n'est pas limité à l'Inde ancienne,
mais se retrouve, sous diverses formes, dans une grande partie du monde
indo-européen ainsi avec les deux premiers rois de Rome 2,
ou en Iran 3, ainsi que chez les Germains, où, à côté du
dieu principal, Wodan-Odhinn, existait un dieu plus pacifique, Ziu/Tyr,
garant de la justice.
En effet, c'est bien une typologie opposant un premier aspect Varun.a, violent, éloigné des hommes, et un second Mitra,
pacifique, proche des hommes, que Dumézil découvre dans des cultures autres que celle de l'Inde, mais comme elle de
langue indo-européenne.
Varuna a des affinités avec la guerre: son équivalent germanique, Odhinn, apporte la victoire, et Romulus crée une sorte
de police pour assurer son pouvoir. Les moyens d'action de Varuna sont les liens et la mâyâ, c'est-à-dire la magie que créent
les formes, l'illusion: Odhinn est le dieu de l'Ivresse, il est le dieu des Pendus, tandis que les policiers de Romulus sont les
licteurs, «ceux qui lient».
À l'inverse, Mitra, dont le nom signifie le «Contrat, s'occupe des rapports
négociés entre les hommes, comme Tyr s'occupe de la justice; il est
«plus prêtre», face au magicien Varuna; à Rome, Numa est le roi qui
crée les cultes et les prêtrises, il adore surtout Fides, déesse de
la «Confiance. Mitra a plus d'affinités avec la troisième fonction;
quant au Sabin Numa, il prend ses conseils auprès de la nymphe d'une
source.
Des travaux ultérieurs révéleront d'autres exemples de cette bipartition,
tel, en Iran, le couple d'Amecha Spenta, avec Vohu Manah et Acha 3.
Et les continuateurs de Dumézil en découvriront des formes en Grèce,
dans l'épopée française… L'opposition Mitra-Varuna est une structure,
au même titre que la tripartition fonctionnelle, et cette bipartition
de la souveraineté en deux aspects opposés et complémentaires est bien
l'un des acquis du comparatisme indo-européaniste mené par Dumézil:
elle ne s'observe pas hors du domaine des langues indo-européennes.
1. Voir fiche 9.
2. Voir fiche 9.
3. Voir fiche 10.