La Grèce a choisi, comme toujours, la meilleure part : aux réflexions toutes faites, aux relations préétablies des hommes et
des choses que lui proposait l'héritage de ses ancêtres du Nord, elle a préféré les risques et les chances de la critique et de
l'observation, elle a regardé l'homme, la société, le monde avec des yeux neufs.
(Georges Dumézil, Mythe et épopée I)
Les deux plus imposantes mythologies du monde indo-européen sont, et de loin, celles de l'Inde et de la Grèce ancienne. Il
était normal qu'elles aient fourni, tout au long du XIXe siècle, les deux piliers de la comparaison mythologique.
Dumézil, d'abord, ne dérogea pas à cette règle: son premier
livre compare l'ambroisie à l'amrtâ 1, un autre la
même année traite du mythe des Lemniennes2, puis le
troisième et le quatrième abordent, successivement, la ressemblance
entre les Centaures grecs et les Gandharva indiens et les mythes grecs
du dieu du Ciel, Ouranos, à la lumière des mythes et rites indiens concernant
Varuna 3.
Mais la Grèce ne joue plus aucun rôle ni dans l'article de 1938, ni dans les livres publiés de 1939 à 1945. La
trifonctionnalité, la bipartition de la souveraineté, les mythes de fondations opposant les fonctions entre elles, et les
innombrables motifs relevés en cours d'enquête sur les talismans royaux ou les grimaces du guerrier, la vache d'abondance
tuée par un roi et la femme ivre d'or…, tout cela a été fourni et alimenté par les données indiennes, iraniennes (ossète entre
autres), romaines, germaniques, celtiques.
Dumézil est le premier surpris: la Grèce, qui par sa langue a tant fourni à la grammaire comparée, et dont les textes sont si
riches, est la province du monde indo-européen qui contribue le moins à la comparaison.
Ce n'est que plus tard que Dumézil, à la lumière des acquis, discernera des cas de mythes où la tripartition fonctionnelle
joue un rôle (le jugement de Pâris, en 1953, le déroulement de la vie d'Héraklès, en 1956). Mais pour l'heure il s'interroge
sur cette étrange lacune. Il exprimera ainsi souvent l'idée qu'en Grèce l'apparition de la pensée libre, sans sacerdoce dictant
les dogmes, et où la vérité jaillit de la discussion, a précocement évincé les cadres de pensée anciens. La tripartition
fonctionnelle paraissait appartenir à la pensée dans la préhistoire de la Grèce, et non plus à celle de son histoire.
1. Voir fiche 3.
2. Le Crime des Lemniennes. Rites et légendes du monde égéen, Paul Geuthner, 1924.
3. Le Problème des Centaures. Étude de mythologie comparée indo-européenne, Paul Geuthner, 1929; Ouranos-Varuna. Étude
de mythologie comparée indo-européenne, Adrien Maisonneuve, 1934.