Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Georges Dumézil / Fécondité de la trifonctionnalité
 

 précédent | suivant 

Dans les mythes et les littératures que j'étudie, ce qui m'a surtout frappé, c'est l'incroyable diversité des variantes — proliférations et mutilations, transferts et inversions, décentrages, osmoses etc. — qui se forment sur ce que je simplifie en le présentant comme un schéma commun.
(Georges Dumézil, Entretiens avec Didier Éribon)

En fait, à partir de la découverte de 1938, Dumézil découvre deux ordres de choses. D'une part, la multiplicité des organisations trifonctionnelles, non seulement dans les mythes et les organisations des dieux ou des hommes, mais en outre dans tous les ordres d'êtres, d'objets, de phénomènes concevables. D'autre part, ce sont des pans entiers de mythologie commune qui se décèlent, d'un bout à l'autre du domaine indo-européen –par exemple le mythe des origines de Rome1 a un parallèle rigoureux dans le mythe de la première guerre des dieux dans l'Edda: le conflit oppose en effet un groupe de dieux, les Ases, parmi lesquels se trouvent Odhinn et Thórr, et un autre groupe, les Vanes, qui est composé avant tout de Freyr, de Njördhr, de Freya, c'est-à-dire des dieux de la fécondité: comme à Rome, un mythe de fondation (de la société divine, ici) oppose les deux premières fonctions à la troisième.

Quant aux triades divines organisées selon les trois fonctions, après Uppsala et Rome, Dumézil en découvre à Iguvium, chez les Ombriens d'Italie centrale, et à Lanuvium, dans le Latium.

Les mythes, les contes parfois, mettent souvent en scène des choix –le Troyen Pâris doit choisir entre Héra, qui lui offre la souveraineté, Athéna, qui lui propose la conquête, et Aphrodite, qui lui promet la plus belle femme du monde; le roi iranien Feridûn fait choisir ses trois fils: Salm voulait de grandes richesses, et obtient l'Empire romain; Tôz voulait la vaillance, et conquiert le Turkestan; Éric, dévot de la loi et de la religion, hérite de l'Iran et de l'Inde… –, des fautes – des dieux, des héros (Indra, Héraklès, le danois Starcatherus), commettent des fautes qui se répartissent sur les trois fonctions –, des fléaux –selon un texte gallois, le roi légendaire Lludd voyait son royaume affligé d'une race de «savants qui entendaient tout, de deux dragons qui se battaient, d'un magicien voleur de toutes les nourritures, et, de la même façon, les inscriptions royales du roi perse Darios demandent à Ahura Mazdâ d'empêcher que n'apparaissent l'armée, la mauvaise récolte et le mensonge.

Ce sont les mêmes « lieux géométriques » que j'étudie. Simplement ils font des petits. Si vous voulez on commence par avoir une vue globale et confuse. Et en précisant tel ou tel point, on en voit d'autres, jusqu'alors obscurs, s'éclairer. Et d'autres problèmes surgissent. (Georges Dumézil, Entretiens avec Didier Éribon)

1. Voir fiche 9.