À la suite de son voyage au Caucase, Dumézil va devenir le principal (en fait, longtemps le seul) spécialiste français des
langues caucasiennes.C'est lui qui rédigera le chapitre sur les trois familles en lesquelles se répartissent ces langues, dans la
somme dirigée par Antoine Meillet et Marcel Cohen 1. Quant aux Ossètes, ils fournissent un matériel majeur aux études
mythologiques de Dumézil.
Occupant le centre du Caucase, ce sont les seuls descendants d'un grand peuple, les Alains, une branche des Scythes,
donc de langue iranienne. Dans leur mythologie, un peuple légendaire, les Nartes, est une projection héroïque d'eux-mêmes.
On distingue deux composantes dans ces mythes, dont Dumézil publiera deux recueils: d'un côté, ils se rattachent au matériel
folklorique commun à toute l'Europe et à l'Asie occidentale les héros combattent des ogres, des géants, des dragons à sept
têtes, etc. ; d'un autre côté, cette tradition plonge ses racines dans l'ancienne religion scythique et, au-delà, dans la tradition
indo-européenne (Dumézil le montrera dans une série de livres ou d'articles 2).
Il découvre ainsi un texte selon lequel les Nartes sont divisés en trois familles, qui se différencient en forts, en riches, en
intelligents. Cela rappelle quelque chose au savant et, en 1930, il publie un article sur «La Préhistoire indo-iranienne des
castes» 3. Car, en effet, aussi bien en Iran ancien qu'en Inde, on connaît une division de la société en trois catégories (qui sont
effectivement des castes en Inde), qui correspondent à cette division ossète: ce sont les prêtres, les guerriers et les possesseurs
de troupeaux.
L'observation de ces ressemblances jouera un rôle fondamental dans l'œuvre de Dumézil.
Les Bor(i)atæ étaient riches par le bétail (fons), les Alægatæ étaient fort par l'intelligence (zund), les Æxsærtægkatæ étaient
vaillants (bœhatær) et forts par les hommes (lœg).
(Georges Dumézil, Mythe et épopée I)
1. Les Langues du monde, Klincksieck, 1952.
2. Voir fiche 22.
3. Journal Asiatique, CCXVI.