C'était mon tout premier début. […] Imaginez : dans les Annales du musée Guimet ! Un livre, qui a été très vite contesté. Et
qui, je le proclame moi-même, était plus que contestable.
(Georges Dumézil, au sujet de sa thèse de 1924, Entretiens avec Didier Éribon)
À la fin du XIXe siècle, le bilan des études indo-européennes est négatif: autant les études purement linguistiques
progressaient, autant celles portant sur la civilisation et sa religion présumée marquaient le pas.
Georges Dumézil est l'homme qui va retourner cette situation. En attendant, il poursuit ses études. Le brillant élève du
primaire et du secondaire est aussi le premier de sa promotion à son entrée à l'École normale supérieure, en 1916. C'est une
année de guerre. Comme la quasi-totalité des jeunes Français, Dumézil est mobilisé en 1917, et sert comme officier
d'artillerie. Démobilisé en février 1919, il passe l'agrégation de lettres classiques en décembre, enseigne dans un lycée, puis
le quitte pour préparer sa thèse.
C'est alors que, sous la direction de Meillet, il entame la recherche qui va ensuite le guider toute sa vie. Il est vrai qu'il a
hésité: la physique l'avait intéressé, et il s'est demandé un moment s'il n'allait pas faire des études dans le tout nouveau
domaine nucléaire… Mais les amours d'enfance l'emportent, et Meillet lui procure les idées qui orienteront ses premières
recherches: un certain nombre d'équations linguistiques (c'est-à-dire de rapprochements entre des mots de diverses langues
indo-européennes) sont à contenu religieux ou mythique. L'échec signalé n'est donc pas total. Au jeune Dumézil, dit Meillet,
de reprendre ces équations et, puisqu'il s'intéresse aux mythes, d'examiner si ceux où figure le vocabulaire religieux ou
mythique repéré présentent quelque ressemblance.
La thèse de Dumézil se fonde ainsi sur une équation linguistique notable:
la boisson d'immortalité s'appelle en Inde ancienne amrtâ, et
la nourriture d'immortalité, en Grèce ancienne, ambrosiâ. Les
deux termes sont presque identiques, et signifient la «non-mort. Dumézil
étudie alors l'ensemble des mythes qui parlent de la conquête d'une
boisson d'immortalité dans le monde indo-européen, et un livre remarquable
est tiré de cette thèse en 1924: Le Festin d'immortalité. Étude de
mythologie indo-européenne 1.
Dans ma thèse de 1924, j'avais tenté de reconstituer un cycle déjà indo-européen de l'ambroisie, la boisson qui permet aux
Dieux d'être immortels. Et j'en avais fabriqué là où il n'y en a pas. Chez
les Scandinaves, par exemple, qui ne fournissent pas au philologue de boisson d'immortalité, j'avais promu la bière à ce
rang. […]
Mon livre était d'une grande maladresse. Je ne le relis jamais et pourtant, je n'arrive pas vraiment à le regretter, parce que,
de mon point de vue, il n'a été que la première marche de l'escalier branlant, de l'échelle acrobatique qui m'a conduit à la
terrasse où, maintenant, je me pose. C'est en réfléchissant sur les bêtises qu'on a dites — moi du moins — qu'on finit par
découvrir des probabilités.
(Georges Dumézil, Entretiens avec Didier Éribon)
1.Le Festin d'immortalité. Étude de mythologie comparée indo-européenne, Annales du Musée Guimet, n° 34, Paul
Geuthner.