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Louis-René des Forêts / Puissance et impuissance du langage
 

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"Pas de mémorial"

Jasper Johns Skin with O'Hara poem 1963-65
Photo © CNAC Georges-Pompidou

Le narrateur avoue, dans la troisième partie du Bavard, que tout ce qu'il a raconté est faux. Il a inventé, pour pouvoir continuer à parler. Ment-il encore ? Veut-il cacher la vérité qui lui a échappé ? Cette ruse du discours est à la fois une victoire ironique, et le signe d'une défaite de l'être : rien n'assure le Bavard qu'il est. Rien ne lui donne de nom. C'est lui qui pose cette série de questions véhémentes :

Suis-je un homme, une ombre, ou rien, absolument rien ? Pour avoir longuement bavardé avec vous, ai-je pris du volume ? M'imaginez-vous pourvu d'autres organes que ma langue ? Peut-on m'identifier avec le propriétaire de la main droite qui forme les présentes lettres ? Comment le savoir ?

(p.152)

Les dernières lignes de Une mémoire démentielle opèrent un extraordinaire retournement de situation, quand le « il » devient « je » :

Il connut les tourments comiques du littérateur. Je suis ce littérateur. Je suis ce maniaque. Mais je fus peut-être cet enfant.

L'aveu reste partiel. Si l'auteur est bien ce « littérateur » pathétique, il maintient en réserve l'enfance, par le « peut-être » final. Le narrateur de des Forêts est souvent contraint à cette palinodie, à ce désaveu brutal. Parce que l'œuvre ne doit jamais cesser d'être l'impossible (motif capital chez Bataille et Blanchot que des Forêts fait sien), elle est obligée de raturer son mouvement, qui ne trouve pas de véritable terme. Elle s'arrête sur un déni, un moment de doute, une suspension. Ce qui animait le texte, ce qui lui donnait sa tension, est un vœu inaccessible : un désir tabou, mené au plus loin de son expression permise ; ou une impossibilité logique, un paradoxe de la raison.

Celui qu'exprime Les Mégères de la mer est le plus violent : rejoindre le corps maternel, s'y enfouir, ne jamais être né.

Guide-moi, ô Mère, sous ta sombre voûte utérine
Etouffée soit ma voix, biffé le patronyme qui m'enchaîne
Profanée aux orties toute perduration funéraire
Vierge la stèle où gît le fruit blet d'une parturition !

(p.22)

Désir d'effacement dans le non-temps, dans le blanc, dans « la toute pure nullité » que la parole évoque avec une force poignante. Voici le souhait ultime du poème, l'acmée de la régression qu'il demande, l'horizon d'un fantasme d'infinie mélancolie :

Pour me glisser au lit candide du premier hivernage
Où défleuriraient les plantes vives du trouble et de la faute
Tout pouvoir remis dans la gloire de ma déréliction
Sous l'arche intemporelle où trône la toute pure nullité
Et plus absent par l'absence même de mes traces
Qu'une bête ensevelie dans le suaire du feuillage.

(p.26)

Les mots ne peuvent que trahir aussitôt ce désir d'abolition. Ils nomment la distance, ils souillent d'une encre noire la blancheur virginale de la page. Alors, l'arrêt tombe sans appel :

Mais pas de mémorial pour qui désavoue son parcours !
Plus tu auras réussi à écrire (si tu écris), plus éloigné tu seras de l'accomplissement du pur, fort, originel désir, celui, fondamental, de ne pas laisser de trace. Quelle satisfaction la vaudrait ? Écrivain, tu fais tout le contraire, laborieusement le contraire !

(Henri Michaux, Poteaux d'angle, p.57)