Cette rubrique, sous laquelle se trouvent regroupés
les vingt-deux poètes et les trois revues retenus pour lexposition,
pourra, non sans raison, paraître arbitraire à beaucoup, tant sy
mêlent et sy brouillent les tendances de la poésie française
contemporaine que nous avions cru pouvoir discerner jusque-là. On objectera
aussi, sans doute, que, si la plupart des poètes qui y figurent bénéficient
dune reconnaissance fondée sur lamplitude dune uvre
qui na cessé daccompagner et de scander le présent
des quatre dernières décennies du siècle, ce nest
pas le cas de tous. Si «lextrême contemporain», formule
inventée par Michel Chaillou et qui donna son titre à un numéro
spécial de la revue Po&sie (n° 41,
Belin, 1987), constitue une catégorie, cest, disons, par défaut:
un défaut précisément assumé comme la marque du
contemporain à son extrémité, et, par là même,
revendiqué comme une qualité. Ce que met en avant ce défaut,
cest en effet, comme nous lavons demblée souligné,
la singularité à la fois sans concession et sans exclusive des
voix et des voies de la poésie française daujourdhui:
une poésie libérée de la tyrannie des idéologies
et des langues de bois de tous ordres, mais aussi des injonctions médiatiques
(«soyez clairs!») comme des modes, donc aussi bien du modernisme
(«soyez davant-garde à tout prix!»); une poésie
qui nhésite plus à sexposer, avec ses espoirs et ses
nostalgies, ses doutes et ses incertitudes, ses chants et son désenchantement,
au risque de sa mort possible, et de la parole avec elle, dans cette négation
du monde quest le monde présent. En dautres termes, «lextrême
contemporain» voudrait être lexpression positive, sinon toujours
sereine, dun refus des couples antinomiques usés et des alternatives
simplistes (entre passéisme et modernisme, avant-gardisme ou régression,
modernisme ou post-modernisme, poésie ou prose, etc.), comme des amalgames
grossiers. Du point de vue de «lextrême contemporain»,
toute la poésie du passé et toute la poésie dailleurs
est poésie présente. La poésie de tous les temps et de
tous les pays est ce qui continue davoir lieu, ici et maintenant, dans
le jeu fertile des métamorphoses, comme autant dhommages et de
profanations, pour paraphraser Octavio Paz.
Il est particulièrement significatif que
la traduction des uvres étrangères et le rapport aux uvres
du passé jouent un rôle essentiel dans la création des poètes
français daujourdhui et occupent une place de choix dans
toutes les revues majeures. Ce que signifie en définitive «lextrême
contemporain», cest une ouverture inventive à lautre
qui nest ni celle dune tolérance molle, ni celle du plus
petit commun dénominateur de ce que Mallarmé nommait «luniversel
reportage» et quon appelle plus généralement la communication.
Les poèmes offerts le sont comme autant de mains tendues, pour reprendre
la formule de Paul Celan, en attente de qui saura les saisir.

Mathieu Bénézet
Si la poésie de Mathieu Bénézet
est clairement lhéritière dune lignée orphique
de la poésie où les troubadours et les romantiques, allemands
et anglais aussi bien que français, occupent une place prépondérante,
ce nest pas sans faire entendre dans son chant une très contemporaine
claudication. De vers en vers, lenjambement qui tend à prosaïciser
le poème allégorise un boitement du corps, fait de la marche une
chute in extremis rattrapée, et de la
chute un nouveau départ et comme une relance du souffle, dans une quête
damour éperdue. Le lisant, on songe à un enfant qui apprendrait
à marcher et qui, le visage défait par langoisse, tendrait
les bras vers la chaleur de celle, à présent éloignée,
qui lui donna le jour. Écrire est en tout cas ce geste, si la question
«que reste-t-il à écrire?» est bien celle que Mathieu
Bénézet ne cesse de nous poser en se la posant à lui-même.

Yves Bonnefoy
Une éthique de limperfection: on
pourrait ainsi (grossièrement) qualifier lart poétique dYves
Bonnefoy. Éthique parce quil est sans doute celui des poètes
contemporains qui affirme le plus souvent, dans son texte même, lexigence
dune morale de lécriture et de la voix. Imperfection parce
quil a fait de cette catégorie la «cime» de sa création:
limperfection nest pas le résidu du poème une fois
quil est achevé, elle est le but même, la valeur que se fixe
lécriture.
«Aimer la perfection parce quelle est le seuil/
Mais la nier sitôt connue, loublier morte,/
Limperfection est la cime.»
La boiterie assumée du vers, le
refus des euphonies éclatantes de la rime témoignent alors dune
exigence qui en appelle simultanément à la présence acceptée
de la mort et à la reconnaissance de la finitude de lart. Alternance
du pair et de limpair, voix grise, sens en limite dénigme:
cela ne signifie pourtant pas que cette uvre a renoncé aux ambitions
de la poésie, à la conquête dun vrai lieu où
se réconcilieraient lamour du réel et le rêve du modèle
qui peut sy inscrire:
«Tu as pris une lampe
et tu ouvres la porte,/
Que faire dune lampe, il pleut, le jour se lève.»

Michel Deguy
«La poésie comme lamour risque tout sur des signes»:
cette citation du dernier vers dun poème extrait de Ouï-dire
(Gallimard, 1966) pourrait servir dincipit
à luvre de Michel Deguy, lune des plus considérables
de la poésie française des quatre dernières décennies
du siècle qui sachève. Elle mériterait cependant
un long commentaire. Le «tout» dont il y est question indique que
la poésie se met à chaque instant en jeu dans la confrontation
à tout ce qui nest pas elle et qui lintéresse, elle
qui ne saurait se désintéresser de rien. Quant au «comme»
et quant à «lamour», il ne faut surtout pas sy
méprendre: déprise de lillusion lyrique comme des utopies
totalitaires que ne cesse dengendrer un monde inhabitable, la poésie
de Michel Deguy a un sens fondamentalement éthique, si lon entend
la racine grecque de ce mot qui désigne comme question celle de notre
séjour en ce monde. Aucun amalgame donc dans ce «comme»:
comparer nest pas identifier, ni non plus révéler des connivences
ou des affinités qui seraient déjà là, enfouies
dans le réel. Le réel dun monde habitable nest pas
une donnée sur laquelle le poème puisse faire fond. Il est un
horizon du dire poétique. Le poète chiffonnier relève les
débris pour produire des configurations inédites.

Philippe Delaveau
La poésie de Philippe Delaveau se donne
volontiers pour image celle dune «eau qui gicle au rire des fontaines».
Ses poèmes portent toujours la marque dun contact avec la merveille
dun monde à létat natif, un monde où même
le froid est positif, puisquil «précise et construit».
Poésie de croyant, de catholique toujours prêt à rappeler
que pour lui «Dieu libère»,
cette poésie napparaît cependant jamais comme une facilité
de sacristie: la célébration ne saurait sinstaller quune
fois accompli le dur travail de discrimination par les mots et les rythmes,
travail de la main qui «trace et rature».
Cest alors que peut souvrir pour tous, athées ou croyants,
le sentiment dune présence absolue du monde, de «la Grande Ourse en feu»
jusquà «lassiette du fromage au lit de vigne».

André Du Bouchet
Chaque fois que lon cherche ce que peut
être le ton fondamental dune relation avec les mots, les heures
et les choses, cest vers Du Bouchet quil faut revenir, vers cet
«atelier aveuglant» où depuis quarante
ans «les étoiles et le froid se tiennent par des crochets de fer».
Jamais ce «pharynx transparent»
ne sest accordé la facilité de dire autre chose que
le premier heurt. Ce qui fait depuis près
de cinquante ans la force de luvre de du Bouchet, ce sont ses partis
pris. Aucune poésie ne tourne à ce point le dos à la communication
ordinaire tout en faisant dune réflexion sur le langage le centre
de son propos. Aucune ne casse à ce point, dans une «lumière aigre de première lampe»,
les allures courantes de la parole, tout en multipliant les exigences du souffle
et de la voix. Aucune ne fonde des relations si élémentaires avec
lespace, le temps, la matière, tout en accordant, sur ses «tréteaux glacés»,
autant de soin à sa mise en scène. Lune des postures préférées
du poète semble être celle dun «forgeron à froid»,
dun artisan intraitable «lié par la grosse corde des jours
de campagne» et dont la tâche essentielle serait de
peser sans fin et «de tout son poids sur le mot le plus faible
pour quil éclate, et livre son ciel.»

Marie Étienne
La poésie de Marie Étienne est dans
la simplicité et léconomie de ses mots, dont on dirait quils
sont comme un à un échappés, plutôt que chus, dun
désastre obscur, hantés par la tragédie de la séparation,
en particulier la différence des sexes, véritable fatum.
Lactrice qui joue Bérénice sur les planches du théâtre
est toujours une bérénice dans le théâtre de la vie,
reine sans doute, mais pliée en deux par lamour et qui rampe.

Dominique Fourcade
«La langue est un corps
réfringent jai travaillé par réfractions et sans
lavoir voulu jai rompu avec la représentation ou plutôt
jai déplacé le foyer de la représentation de lextérieur
du mot à lintérieur du mot.» Ce post-scriptum
inséré dans lédition de Xbo
(P.O.L., 1988) résume assez bien le corps-à-corps avec la langue
qui fait la singularité de la poésie de Dominique Fourcade. À
mesure que croît le corps du poème, à mesure que le poème
prend consistance et réalité, cest le cur et cest
le réel en lui et en dehors de lui qui viennent à manquer: comme
si les mots absorbaient comme autant de trous noirs en eux toute la matière,
au point de se réduire eux-mêmes à des consonnes sans son;
ou comme si, devenus eux-mêmes seule matière, pures sonorités,
ils se trouvaient privés de tout référent: «Les
termes de cette angoisse peuvent sinverser à une vitesse effroyable
- tout un corps manque..., dans létau le plus simple, entre lhorreur
du non-poème et la terreur du poème.»

Guy Goffette
Il chante. Mais sans aucune des facilités
de la chanson. Sans aucune musique a priori. Il invente à chaque fois
lair qui fait surgir les mots dans une évidence et une nécessité
jusque-là jamais rencontrées. Le poème de Goffette est
rocailleux à souhait, cassant la trop belle euphonie dès quelle
pointe ses soupirs, mais se relançant en grand rythme dès que
se profile le danger de nêtre plus que pierre écrite. Guy
Goffette ne cherche pas dans la métrique ou la rime loccasion de
se rassurer, mais le moyen de repartir à tout va vers les inventions
quelles imposent. Cest ce qui fait quau contraire de bien
des textes «davant-garde» qui paraissent très vite
dune grande prudence (car ils ne sont que le pur résultat des intentions
premières du «scripteur») les poèmes de Goffette donnent
à chaque fois le sentiment dune aventure, aventure secouée
dun voyageur parmi les hommes, aventure syncopée dune uvre
au sein dune langue par laquelle elle accepte de se laisser dessaisir
de ses projets initiaux pour courir le risque de linconscient, de la mémoire
et de la trouvaille.

Michelle Grangaud
Par la pratique virtuose de lanagramme (mots
obtenus par la transposition des lettres dun autre mot) ou du lipogramme
(lorsquil y a escamotage dune ou plusieurs lettres dans la transposition),
Michelle Grangaud est lune des rares poètes à jouer de la
contrainte à la manière des membres de lOulipo (Ouvroir
de littérature potentielle fondé par Raymond Queneau), dont elle
fait partie. Ce jeu, nonobstant sa drôlerie parfois - comme dans les anagrammes
à partir des noms des stations du métro parisien (cf. Stations,
P.O.L., 1990) - a valeur dascèse. Et si le je
et le monde sy effacent, ils sy retrouvent, dépouillés,
au bout de la ligne.

Jean Grosjean
La poésie de Jean Grosjean est sans cesse
à laffût de la beauté dun monde
qui sait tourner «ses longs yeux vers les hommes»,
à laffût de ces moments où, en retour, le plus simple
regard devient capable de repérer «la transfiguration
des tessons dans les caniveaux». Cette uvre est une école
du regard, où lon apprend à ne plus détacher ses
yeux dun site ou dun visage «sans craindre
de les avoir regardés pour la dernière fois». Le
temps semble alors tiraillé entre la cascade dinstants et lanxiété
de perdre le moindre des moments où les arbres échangent leurs
oiseaux. Le désir de nommer jusquau plus jeune des liserons est
aux prises avec la tentation contraire de se fondre silencieusement dans «lheureuse
démobilisation de lunivers», dans une tranquillité
sans actes ni paroles qui laisserait à dinfimes événements
la charge de «dissoudre les millénaires».
Le lecteur y accomplit un parcours entre la soif et la contemplation, avec pour
viatique lidée fragile que cette poésie serait la forme
même dune «attente solennelle».

Emmanuel Hocquard
Comme larchéologue ou le détective
privé, auxquels il aime à sidentifier, Emmanuel Hocquard,
à partir de fragments, tessons de choses ou de textes ou indices matériels,
sattache à lélucidation dune énigme.
Le sens reste à trouver, sans que rien permette de le supposer reconstituable.
Le récit reste à inventer. Comme le souligne Jean-Marie Gleize,
qui a donné place dans lenseignement universitaire à la
«mouvance» à laquelle appartient Emmanuel Hocquard (à
côté dAnne-Marie Albiach et Claude Royet-Journoud): «Ce
qui est central dans cette méthode de travail, cest le statut du
sens. La question du lien entre lin-signifiance du réel (choses,
lieux, circonstances, événements) et la façon dont le langage
évoque (?) ce réel tout en en faisant partie.» Dans
la voie ouverte par les objectivistes américains, écart et déplacement
sont ici nécessaires, comme sont nécessaires de nouveaux critères
de lisibilité.

Philippe Jaccottet
Méfiance vis-à-vis des images, éthique
scrupuleuse de la chose vue: de la promenade au carnet, du carnet au poème,
cest en permanence chez Jaccottet un même effort pour saisir lessentiel
du monde, «entre latrocité de la mort et la caresse du visible»
(pour reprendre les mots dun commentateur de luvre, Olivier
Barbarant). Cette attention au monde nest pas exclusive de plongées
dans le «gouffre intérieur» doù le poème
remonte toujours en tremblant, étant cependant entendu que la pire des
choses serait de se complaire dans sa douleur ou sa déréliction.
La poésie de Philippe Jaccottet sécrit à la lueur
de trois lumières: «celle du ciel, celle qui
de là-haut / sécoule en moi, sefface, / et celle dont
ma main trace lombre sur la page.» À ses débuts,
ses poèmes portaient la trace de la métrique classique, puis il
est devenu lun des maîtres du vers libre, un vers qui va de la concision
du Haï-Ku à lamplitude que nécessite parfois la parole
tragique.

Josée Lapeyrère
Vive, alerte dallure, légère,
luvre poétique de Josée Lapeyrère ramène
à la surface tous ces bonheurs de vivre liés à lêtre-au-monde
de lenfance, quand les sensations tissées à une histoire
forment des impressions qui sont aussi des pensées. Ce qui revient, comme
par bribes, en mémoire au fil de la narration poétique, loin dêtre
lobjet dune nostalgie, est ce qui continue dassurer à
chaque instant la saveur de la vie présente; le présent invulnérable
de la vie, malgré les blessures du temps.

Robert Marteau
Robert Marteau est de ceux, de plus en plus rares,
qui se tiennent résolument à lécart de toutes les
modes et de toutes les manifestations dites «culturelles». Homme
dune immense culture, il nest aucun domaine de lart, de la
peinture en particulier, qui lui soit étranger. Mais lartiste reste
avant tout pour lui ce quil est originairement: un artisan, ce qui veut
dire un esprit dans la chair. Son rapport aux uvres est fondé sur
un rapport, profondément enraciné dans lenfance, à
la nature, dont le poème, toujours daté, semploie avec humilité
à capter dans son alchimie toutes les vibrations et les résonances.
Grand orgue, la forêt est musique et lumière. Dans les prairies
à laube, on récolte la rosée.

Pierre Oster
Pierre Oster est le poète de la célébration
du monde, dans la tradition rituelle retrouvée au xxe siècle par
Claudel et Saint-John Perse. Cest le poète du verset, du scrupule,
de la correction élevée au rang de valeur par excellence. Une
voix, un espace, une langue de haute tenue: il ny a dans cette poésie
aucun souci de lanecdote, du détail, du paysage en tant que tel.
Nous sommes demblée sur le haut plateau des généralités
(au meilleur sens du terme), de la métaphysique et de lontologie.
Le poète ne veut être rien dautre que lun des «dociles
arpenteurs de luniversel», il nentend saisir dans les
arbres que «leur régulière sagesse»,
lessentiel étant de produire «en soi la possibilité
dun mouvement à jamais plus pur».

Jean Pérol
Le soin de la forme, lexpérimentation
de toutes les formes de la poésie ne sont, chez Jean Pérol, jamais
exclusifs dune ouverture au monde et aux autres civilisations. Le souci
esthétique constant est ici à lopposé de tout esthétisme:
sil saffirme, ce nest pas sans se remettre en question, et
cest en réflexion ou en contrepoint dune sensibilité
extrême et dun engagement éthique vis-à-vis du mauvais
rêve à quoi ne ressemble que trop la réalité de notre
temps. Rarement citée dans les anthologies de la poésie française
contemporaine, luvre de Jean Pérol, malgré une dizaine
de livres publiés, ne bénéficie assurément pas de
lécho quelle mériterait davoir.

Lionel Ray
Ce poète est dabord passé
par les éclats dune certaine forme de déconstruction propre
aux années soixante-dix. Puis sa voix sest faite plus proche du
chant lyrique, de ses thèmes et de ses régularités. Cest
encore lui qui dit le mieux ce passage, dans Pages dombre,
son dernier recueil: «Les
mots étaient mes chiens / habités par le vent / une débâcle
dhorizons / pas de centre. / Ils sont devenus des regards / où
lombre et la clarté / cherchent leur frontière / là
où le chant des jours / limprononçable / séveille
/ et passe.» Nulle afféterie dans cette poésie qui
sait ne pas se détourner devant lherbe sale, les orties ou le cheval
mort parce quelle sait que ces spectacles sont aussi une partie du «beau
combat des heures» à lissue duquel peut sopérer
la «chimie lumineuse» du poème.

Jacques Réda
De tous les poètes de ce temps, cest
celui qui dispose du registre le plus ample, un registre qui va de la fantaisie
à lépopée, de lélégiaque au dramatique.
Il peut tout faire entrer dans ses poèmes: Trotsky ou La Fontaine, les
côtes dIrlande ou lautobus de banlieue, lherbe des talus
ou lair du grand large, une femme aimée ou un soldat de plomb,
le vertige dune métaphysique ou les plaisirs du jeu de mots, une
syncope de jazz, une césure régulière, le plus audacieux
des rejets, la simple prose: tout tient, par la force dune écriture
qui na jamais renoncé à la voix, à lécho,
par la force aussi dune exigence esthétique qui se masque parfois
en ironie. Il semble souvent désinvolte mais il a donné, avec
Celle qui vient à pas légers,
lun des arts poétiques les plus précis de la langue française.
Crête dimpersonnel, la poésie
de Jacques Réda sécarte aussi bien de lexpressivité
lyrique que de lontologie de la présence. Elle ne dit ni je suis un cur,
ni même je suis, mais tente de faire
exister pour le lecteur ou lauditeur le «petit pas de danse»
que chacun esquisse «vers sa limite, son dieu, son
précipice».

Jacques Roubaud
La publication de (ou signe dappartenance)
chez Gallimard en 1967 est le véritable acte de naissance du «projet
de poésie» autour duquel sest centrée toute luvre
de Jacques Roubaud jusquà aujourdhui. Elle marque comme telle
un tournant capital dans la poésie française contemporaine. Rompant,
dans la mouvance de lOulipo et de Raymond Queneau, avec les positions
théoriques du surréalisme, Jacques Roubaud sest fait, dans
lexploration et le renouvellement des formes léguées par
toutes les traditions, mémoire vivante de la poésie tout entière.
On aurait cependant tort de ne voir dans les écrits poétiques
de Jacques Roubaud quun formalisme ou que la mise en uvre dune
théorie. Membre du comité de rédaction des revues Action poétique
et Po&sie, Jacques Roubaud a participé
et participe de toutes les expériences les plus authentiquement novatrices.
La poésie ne se réduit nullement, pour lui, à une pratique
théorisable ou à un exercice ludique. Derrière lhumour,
il y a lamour, et le jeu demeure en profondeur un grand jeu. Le poème,
dans ses formes les plus modernes dapparence, reste le Grand Chant, à
la fois principe et fin de tous les autres écrits (essais théoriques,
contes, romans, fictions de soi, etc.), qui en sont, comme pour les troubadours,
les sirventes.

Paul de Roux
Une poésie du quotidien, un chant discret,
un poème en forme apparente de petit tableau; cela sappelle généralement
un «art mineur», mais ici il ne faut pas sy tromper: nous
sommes devant lune des uvres les plus fortes de la génération
qui commença à publier à partir des années soixante-dix.
Quil sagisse des rythmes de la ville ou des transparences de la
campagne, le réel que capte la voix de Paul de Roux nest jamais
anodin, le drame nest jamais loin de surgir, ou au moins le vertige que
provoque son éventualité. Inscrit à même la splendeur
et le calme apparent des notations, il y a un vide du précipice qui est
aussi celui quouvrent à tout instant les mots dès quon
les inscrit dans la trame dun vers.

Jude Stéfan
Acerbe, opulent, vindicatif, voluptueux, hargneux,
gaillard, érotique et pensif, scrupuleux quant au vers, désinvolte
quant aux murs, doué dune immense mémoire des textes
et oublieux de toutes les étiquettes, Jude Stéfan construit lune
des uvres les plus singulières de sa génération.
Mélange de langage de grande tenue et de parole triviale, de métrique
parfois traditionnelle et de ruptures soigneusement recherchées, cette
poésie se donne comme «ruine des mots résistant
à la ruine».

Frank Venaille
Dune impudeur violente, sans jamais se départir
dune réserve pleine de dignité, lucide jusquà
la cruauté et au désespoir, noire comme les horreurs du monde
et les malheurs des hommes quelle charrie dans son flot, la poésie
de Frank Venaille semble ne laisser entrevoir de salut que dans un abandon sans
complaisance à livresse de ce flot même: quand le poème
se fait fleuve et, en nous emportant dans son chant, ses cadences, ses harmonies,
ses dissonances aussi, apaise nos blessures, sil ne les guérit
pas.