Quentend-on par poésie
aujourdhui? Y a-t-il quelque sens commun
aux questions qui touchent à la poésie: quest-elle? À
quoi est-elle bonne? Nest-il pas vrai quelle na cessé
de samoindrir à tous les égards, «genre mineur»
en diminution? Na-t-elle pas «déposé son fardeau»,
confié ses tâches à dautres, et en particulier au
roman celle de dire les choses et le monde daujourdhui? Nintéresse-t-elle
plus que les «littéraires» ou continue-t-elle à faire
parler une expérience universelle, intéressant toute société
humaine et tous les «milieux» de celle-ci? Est-elle devenue asociale?
Ou bien nest-ce quà la faveur dune homonymie que son
nom, «poésie», en toute langue, fait encore un sujet dentretiens
divers, sans quon puisse sentendre en lentendant résonner
à la surface de la terre?
À quoi bon la poésie dans ces temps
de culture «culturelle»? La mondialisation réduit-elle son
oralité et son écriture -son existence objective- à celle
dun produit patrimonial sur un marché concurrentiel de consommation,
tantôt primé par les instances ad hoc, et jeté dans les
transactions de léconomie de lédition? Si la paix
est au programme de lhumanité, la poésie, qui fut le chant
retranché de chaque peuple, conquis ou conquérant, a-t-elle de
lavenir? La poésie est-elle encore capable de faire mal? Peut-elle
bien faire et faire du bien? Trésor du passé rentré dans
le génotype patrimonial des ethnies et ressortant en phénotypes
culturels dans la compétition internationale, «exprimant»
parfois les revendications des minorités et parfois un consensus superficiel
dans les fêtes bénignes de lhumanité, forme inoffensive
de reconnaissance et de dialogue entre les écrivains représentants
des nations? Et dautres questions...
La part de lâme, comme lappelait
Schiller, viendra-t-elle toujours en supplément dans lhistoire
des nécessités? À quelles conditions - et aggravées
par celles de la dite mondialisation - cette fameuse supplémentarité
pourrait-elle jouer un autre rôle que celui dalibi?
La raison poétique
- vocable où lon entend se mêler la poésie et léthique
- nest-elle pas, au cur de ce qui continue à sappeler
la littérature, assez majeure, débarrassée maintenant de
ses propres superstitions, pour relever une raison scientifico-technique dont
on dirait que la responsabilité défaille, de commission en commission
spécialisées dans une déontologie de laprès-coup
- le «coup» étant porté toujours plus fort par la
maîtrise génétique du vivant? De quelle manière la
poésie est-elle aussi la vie? Pour rajuster poésie et habitation
de la terre, selon le motif hölderlinien, peut-être faut-il penser
lécologie avec toujours plus dexigence?
Tous ces singuliers doivent subir lépreuve du pluriel. Il est besoin
aujourdhui dapprendre dune rencontre entre ces «poétiques»
où parle la diversité babélienne des nations, non encore
réduite à la monotonie culturelle, ce que telle habitation humaine
requiert.
La poésie faisait mal; fit mal; savait faire mal. Pourrait le faire encore?
Le temps des iambes et des épigrammes eut lieu. Le temps des Châtiments.
Et dArchiloque à Voltaire, à Chénier, à Hugo,
ce fut le plus long temps. Satirique ou patriotique, assassine ou belliqueuse,
chant de combat, de victoire; appel au meurtre, à linsurrection;
péan, refrain guerrier, libelle... la poésie armée, casquée,
avec ses bottes métriques et son bouclier dAchille; mais aussi
pointue, avec son agudezza et ses concetti,
dans le boudoir de Célimène, ou le prétoire ou la salle
des gardes...
Irrité, cruel, ascétique ou vorace,
abdiquant ou annexant, dans quel état se met le «sujet lyrique»
lui-même?! Écoutons voir.
La question nest pas que le poète,
psyché fragile, se mette en colère (cela peut arriver). Mais plutôt:
cest la colère qui met le poète en branle; cest LIliade
qui commence par la colère. Appelons ça lémotion.
Cen est une; non pas une sensation; ni une humeur parmi dautres,
mais une disposition révélante. Dans lautre tradition, religieuse,
cest Yaveh qui se met «lui-même» en colère et
inspire la colère du prophète. Il y a dautres émotions
puissantes, certes, affects bouleversés, Stimmungen
- compassion, dégoût, amour. Je prends celle-ci, la colère,
à cause dHomère et dHorace. Vatum irritabile genus.
Au reste, le problème nest pas de savoir qui commence, de la poule
colérique ou de luf irritant. Mais darracher la poésie
à une psychologie de poète, le «lyrisme» à
la caractérologie. La colère est «objective»; ça
ne veut pas dire quon tangue du sujet à lobjet; mais quon
désubjectivise le commentaire. Donc, quest-ce qui se passe? Tout
cela (m)irrite; lêtre se met en boule et en branle; je suis
divinement mal! On parlera de mode dêtre
donnant sur ce qui est; de disposition ontologique, ou révélante.
Lêtre devient - ce quil est, en «soi». Par soi
pour soi. Réflexion de lÊtre; autorévélation.
La colère met en mouvement la pensée; laquelle cherche à
dire ce quil en est de ce qui est, dans la tonalité courroucée.
Les philosophes parlent dun «existential». Je suis colère,
disait-on. Ou la muse irrite le poète - susceptible,
alors de semporter jusquà. Puis la dé-créance
déchante, de la Muse divine à lAllégorie majuscule:
la Colère, entité dans un ersatz de culte polythéiste de
la rhétorique, hypotypose vaguement idolâtrée, vertu
coléreuse. Puis à la figure généralisée,
au tour décriture, si vous voulez.
Le poète rêvait
dun état vivant de la langue, mouvant fluide, en expansion et ainsi
en continuité avec son propre dehors.
Cest par métaphore, selon lusage trivial de ce mot, quon
parle de corps-de-la-langue - qui nest pas un corps; quand bien même
la vocifération, la diction fait passer lun dans lautre le
corps et la langue. Comment «toucher», remuer, atteindre? Et comme
on ne bouge pas les choses, là-bas, directement, avec des phrases («magiquement»),
il sagit de troubler les esprits. Communiquer,
dites-vous? Mais pas des informations. Non, mais le feu. Or jai beau avoir
la tête et les joues en feu, le langage ne brûle pas, parlant de
feu, de flamme, de fièvre. Comment passer le feu; mettre en feu la bibliothèque?
Théâtre de la cruauté? Mais Artaud peu avant sa mort butait
encore une fois sur lénigme de la communication quand il constatait
linanité du geste de sa conférence fameuse de 1947.
Lénigme cest, toujours, que
le mot douleur ne fait pas mal, que «tourment» ne tourmente pas;
que cruauté nest pas cruel. Quà la rigueur il ny
a dobscénité que par limagination et par référence:
cest limagination qui «réfère». Un signifiant
nest pas obscène par lui-même. Et il suffit décrire
«khakha» comme un dieu carthaginois chez Flaubert pour nêtre
pas scatologique. Quelle est donc cette «puissance prochaine
que les mots gardent sur les choses», pour questionner avec les mots de
Merleau-Ponty, qui dépend, nous le savons, de la censure
en général, ce mode de réception?
On risque de se faire plaisir un peu trop vite
à invoquer cette «continuité avec le dehors»; car
cest un «vu», un «désir fou», qui
nous intéresse parce quil échoue. Le discours philosophant
que nous parlons permet de nous entendre (plus ou moins) «sur» Artaud,
comme ses médecins. La glossolalie, par exemple, nest pas une langue
puisque personne ne la parle, et nous ne pouvons en
parler, et dune certaine manière «lentendre»,
que parce quelle est entourée de ce qui nest pas elle, portée
de proche en proche par le discours des autres, la discursivité générale
où nous lentendons.
Pourquoi Rimbaud lemporte-t-il toujours,
je veux dire en gloire, chez les jeunes encore aujourdhui? Son émotion
en mots mémouvant me motiverait à me mouvoir? La dévotion
quil allègue est-elle, latine, «la pâture jetée
au gouffre toujours avide» (Dumézil, dans ses Idées romaines),
imprécation, malédiction, adieu? Un langage spécial («alchimie
du verbe»?) nous ferait de leffet...
Ne mesure-t-on pas la force par leffet?
La force se mesure à ce qui lui résiste.
La résistance sociale étant beaucoup moins grande quil y
a cent ans, la «force» du langage poétique, Arthur ou Artaud
- cette force qui ne dépend pas de la mention des termes de la force
- est moins offensante. Elle «passe» mieux, dit-on; mais en fait
moins bien: sans rencontrer la même résistance; sans pouvoir se mesurer.
La poésie sépuiserait dans le vide, se battant contre des
fantômes et en particulier le sien. Peut-être lui manque-t-il un
substitut à, et donc un équivalent de, la croyance, elle-même
feinte, en son pouvoir spécial, en sa «continuité
avec le dehors»?
Les frais de maintenance
(comme si le maintenant se faisait participe présent et nom commun) de
laffaire Poésie sont élevés: maintenance dun
«sujet lyrique», caractériel, expressif, infatué,
superstitieux...
Certains de ces frais sont non seulement incompressibles,
mais, dabord, vitaux: maintenance de la bibliothèque (ou de la
tradition, si vous préférez) en état
de lisibilité, de fonctionnement, daccroissement. Maintenance de
«la langue» (des mots de la tribu, si vous préférez
Mallarmé) en «bon usage» (dans son usage poétique
précisément), avec surveillance des ateliers dexpérimentation,
etc. Maintenance des usagers en état de réceptivité et
dinventivité (par lenseignement). Et si par haine de la poésie
on entend haine de lautosatisfaction des poètes, de leur sui-préférentialité,
et des modèles devenus académiques;
et amour des risques, des excès (y compris dans laccueil de létranger
par les traductions), goût de transactions défendues ou «impossibles»
avec ce qui nest pas elle ou qui ne passait pas pour lintéresser
au nom du «ça ne se fait pas»... va pour cette haine, qui
peut bien faire mal à la poésie; mais pour son bien, comme dit
une locution populaire.
Si cest pour envoyer la langue à
la casse et remplacer lillusion des pouvoirs spéciaux de la versification
par celle des vociférations idiosyncrasiques ou ceux du calembour, ou
ceux de la technique typographique du signifiant, on ne gagne pas au change.
La sténographie dune séance
d«associations» de mots et didées chez le psychanalyste
- certes thérapeutique - ne fait pas, même relue et agrémentée,
un poème.
Faire du mal à la langue de cette façon-là,
qui ferait peut-être du bien au sujet énonciateur, nest pas
le but. LArt en poésie en est un où peut le sujet se faire
disparaître élocutoirement - sujet sentendant des deux manières:
le moi signataire, qui sest délégué un narrateur
pour loccasion (celle que raconte le fil narratif-thématique),
et cette disparition aurait lieu au profit du sujet pensant au fond de son «il
vivant»; et dautre part sujet aussi
la chose dont il sagit, parfois appelée lobjet, changé
en apologue (parabole) de toute lopération.
Et pourquoi cette ascèse, sinon pour le
mouvement dabdication que je lis (parmi les contemporains) chez Artaud
quand il se désidentifie pour sidentifier, soustrayant de «soi»
tous les prédicats «siens»: français, marseillais,
européen - continue-t-il -, homme contemporain, chrétien baptisé,
etc.?
Et cet autre exemple: à la fin du livre
quand Sartre se reconnaît un «homme comme les autres et qui les
vaut tous». Peut-être - cest ainsi que je lentends -
un homme atteignant alors cette semblance que Baudelaire
à la fin de son poème nommait «fraternelle» ? Nest-ce-pas
là «le sens plus pur aux mots de la tribu» ?
La seule croyance impliquée - et qui va
chercher son énergie langagière tropologique dans le désespoir
de toute autre révélation - serait celle-ci: croyance en une possibilité
par la langue vernaculaire de faire dire à son discours des choses qui
sont des vérités et aussi, jallais dire par-dessus le marché,
sur elle-même.
Y a-t-il à se justifier de parler de
la poésie, et en «poéticien», et parfois avec les
mots de la philosophie ou de la «théorie» - bref en professeur?
Je ne crois pas. Mais comme il y a un préjugé tenace contre lintellect-agent,
parfois entretenu par le poète lui-même, si jen crois, entre
mille autres et mille pages, tel passage où un auteur entonne le stéréo
anti-cartésien, qui na pas de sens sauf à fournir à
nos amis anglo-saxons leur grief anti-français, jen dis quelques
mots, et ce sera loccasion aussi de situer ma différence avec tel
ou tel art poétique. Car il y a un art poétique
chez tout poète, quil soit explicite ou non: comment en serait-il
autrement, même sil na pas aimé, ou pas voulu, ou pas
pu, le «formaliser» ?
Lhistorien, ou le critique, ou le littératurologue
(le «théoricien») analysent luvre, et le poème
«objectivement» donnés. Ils augmentent
(parfois avec auctoritas) la lecture de chacun.
Ils paraphrasent le poème, et cest
ainsi (grâce à lécole, qui nest rien que de
la paraphrase) que nous pouvons recevoir une uvre, un poème. Et
quand le poème est éloigné (XVe siècle par exemple),
nous savons que sans eux, sans leur travail et leur savoir, nous ne pourrions
pas même lire. Je nen dis pas plus.
Il ny a aucun argument sérieux contre le savoir et lanalyse.
Je saisis donc loccasion sur ce terrain
de lanalyse intellectuelle de lintelligibilité du poème,
pour dire, vite et posément, ce que je viens dappeler ma différence:
Pour faire bref et en grossissant ou agrandissant
un détail, comme on fait en critique dart pour une peinture, je
prélève une citation de Schéhadé2: «La poésie
ce sont les mots; la philosophie ce sont les idées. Les mots si on a
la chance de savoir les employer, font tout... Ils font même les idées.
Tandis que les idées ne font pas les mots.»
Pour moi, je crois que cette séparation
na pas lieu. Certes, la distinction
des mots et des idées peut être soutenue. Et même il y a trois,
car il ne faut pas oublier les choses. Nous
le savons depuis toujours, et le Cours de linguistique générale
ne fait que raffiner cette distinction tripartite, cette indivision. Je dirais
en exploitant la belle formule de William Carlos Williams («No ideas but
in things») et en sollicitant celle de Wallace
Stevens («No ideas about the thing but the thing itself»): no ideas
but in words; no words but in ideas. Cest à ce prix quil
y a des choses, les choses de la poésie. Au reste jai loutrecuidance
dimaginer que Schéhadé partagerait cette pensée,
car cest une pensée. La pensée pense par idées, en langue
vernaculaire: cest la langue qui fait les idées, comme dit Schéhadé,
et la poésie est un des langages de la pensée.
La beauté du poème ne peut se déployer hors du sens; et
le sens est fait par de la signification linguistique. (Schéhadé
ne sen prenait quà des excès, à des prétentions,
comme en son temps Molière à la mauvaise
préciosité, non à la bonne...). Il lui arrive même
de dire: «La poésie cest peut-être la matière
de nos pensées à létat pur !» Sans doute la
philosophie pense, transitivement comme la créature
de Rodin. La poésie (la littérature) pense-à, intransitivement
(«À quoi tu penses?»). La pensée ordinaire, mentale,
psychique, pense par des pensées qui sont des pensées-à.
Le poème pense-à. Les pensées du penseur ne sont pas celles-là,
pas des pensées-à. Mais la poésie peut penser à...
la pensée. Il nest pas interdit à la poésie de penser-à-la-pensée.
Atteindre celle-ci par les pensées-à, en revenant à elle,
sur elle,... en la réfléchissant.
Parler de poétique,
et continuée par tous les moyens, cest se demander si lon
peut y aller et comment y aller; et quels sont les moyens de la poésie
pour une telle aventure. Si elle ne compte que sur elle-même, quelles
sont ses propres forces?
Elle a plusieurs cordes à son arc, sans
doute. Ou à sa lyre si vous préférez. Et sa «propre
force» dépend donc précisément de la torsion de ses
cordes: de la torsion de ses tours ou tournures selon lesquels elle jouit de
toutes ses facultés, nous faisant jouir, nous les parleurs, de toutes
nos facultés de parole? Porter au paroxysme la pensée par figures
- allégorie, prosopopée, paradoxe, oxymore...
En ces temps - les nôtres - où la
Raison bute derechef sur lidentité, cest la pensivité
poétique, cette connaissance figurative par «rapprochement»,
qui entrave lidentitaire, maintient les distances, redonne de lêtre
aux choses par lêtre-comme.
Aujourdhui cest justement par ses
propres forces que la poésie doit être capable de vérité(s).
Dans la langue de bois qui tient lieu souvent dart poétique aux
auteurs mêmes, parmi tant de stéréotypes en fausse vigueur
il y a ceux de la force et de lénergie; métaphoricité
dont je nétudie pas ici la provenance ni linsistance parasitaire.
Mais quelle est lénergie proprement poétique ou en poème,
cest la difficulté, si on veut ne pas se contenter de vagues emprunts
à la physiologie ou à lélectricité. Je lappelle
parfois lénergie du désespoir; et il serait utile de chercher
à déterminer en quelle économie tropologique elle consiste,
à lintérieur même du champ poétique (de ce
quon appelle lécriture); quel est le faire dont il sagit.
En termes voisins: quelles sont les figures les plus attachantes et pertinentes
aujourdhui dans la situation qui est la nôtre, historiquement, ce
qui, nous le constatons, impliquerait une réponse de la pensée
à des questions du genre: «Où sommes-nous? Quand sommes-nous?
Qui sommes-nous?».
Ces figures préférées - parce
que préférables - auxquelles la poétique à notre
usage aurait à faire plus attention, seraient, entre autres: lallégorie,
la prosopopée, le paradoxe oxymorisé, et derechef la comparaison...
À chaque fois il sagirait de montrer comment tel trope entendu
plus originalement simpose comme un des procédés de ce que
je viens de nommer, pour la poésie, «ses propres forces».
Ce quon nomme ici «poésie»
(disposition et opération) est donc impliqué... partout. En tout
«jeu de langage» - puisque cest le jouer même du langage.
Dans lopération de penser quoi que ce soit - ou logique du penser
- sont impliquées les opérations dites «poétiques»,
ces tropismes: loxymore, la contrariété, lallégorie,
lhomologie, lanalogon, la transposition, le comme
dantidosis ou de réciprocité, la logique du un-peu... «Figures»,
qui comme dans toute danse, se cherchent, se trouvent, se prennent par la main,
sorganisent autrement, se reforment, attenantes puis disjointes, croisées,
séparées, réunies... «Métamorphose»
daujourdhui, qui nest plus réelle/réaliste,
mais idéale, cest-à-dire littérale-littéraire,
dans lidéation-écrituration appelée «poétique».
Il y a certes bien des manières de retracer
ce que fait la poésie en poèmes, et grâce à quoi
elle le fait (grâce à qui, non moins). Je vais choisir, parmi vingt
itinéraires possibles, un qui passe par trois points - que jappelle
de limagination, ou pensée par figures
et mouvement, de lunion (ou hésitation,
selon Paul Valéry) du son et des sens; de la nomination
ou (béné)diction de ce qui est, ou périphrase.
Imagination? Je tâte
lici nocturne avec les mots dici, dans lobscurité;
à tâtons, à laveuglette dans la grotte. Que je sois
un aveugle ici - non pas à lici - cest le destin. Ce nest
pas une «lumière venue dailleurs» qui éclaire
lici et qui, révélée, me fera (re)trouver une vue
que je navais pas, donnant-sur, lueur, lau-delà. Les crises
de lucidité, poèmes, donnent sur la clairière; quelles
éclairent à partir delles-mêmes.
Cest avec les choses dici, pourvu
que traitées en «figurants» agencés en comparaisons
et en paraboles - «images» si lon veut, dêtre
prises dans lêtre-comme, et non pas photographiées en effigie
- quon peut dire tout ce qui est ici; quil
y a de lici. Et non pas tournées «à usage transcendant».
Comme on prépare un repas avec les fruits sous la main, et on cuisine,
et dans le cratère un pantacle concocté métonymise le paradis
- ou comme la chevelure à vortex résume le cosmos.
Union? LUnion
de la signification et du son (du sens et du son, disait Valéry; du signifié
et du signifiant, dit-on volontiers aujourdhui) fait une «troisième
substance». Cest pour susciter un écho cartésien que
je reprends le terme dunion (de lâme
et du corps). Chacune des deux faces du signe, modalement distinguée,
se laisse traiter à part phonétiquement lune, et sémantiquement
lautre. On peut en jouer séparément - en «oubliant»
momentanément son autre pendant que je joue dans lune et de lune
homophoniquement, paronomastiquement, voire lettristement et glossolaliquement
dans un cas, «naturellement» ; voire philosophiquement dans lautre
- «abstraitement». LUnion est
hésitation.
À son tour, lintégralité
du signe (Sa / Sé) en séquence phrastique
et phrasée, se prête à la deuxième alliance («deuxième
articulation»), avec le sens. Le sens nest pas la signification.
La musique na pas de signification; quand bien même ce qui nest
pas «langage articulé» peut offrir du sens
en étant pris dans la relation (daccompagnement), pris dans laccompagnement
du parler dune langue.
Nomination? Le nom
secret, cest la périphrase qui le monnaye. Il y en a une infinité
ou si vous préférez, il y a périphrase précisément
parce quil ny a pas de nom propre. La nomination litanique, anaphorique,
chez Sappho ou à Notre-Dame (Virgo), cest la périphrase.
Ou comment le visé (la chose) est, au dernier
moment, si près du but (approchable et inaccessible), à vitesse
dimprovisation, «à limproviste», à la
fois touché et évité; atteint et manqué: manqué
en étant atteint. Cest elle,
la chose, qui dans sa dérobade, son saut de côté, se décèle
et se révèle. Elle a failli se montrer, son secret se laisse entrevoir,
elle a tremblé sous le dévoilement. Appelons périphrase
cette méprise, ces locutions, ce rets de syntagmes qui lenserre.
Il y a une cible non langagière. Ainsi
Beckett: «Forer des trous (dans le langage) lun après lautre,
jusquau moment où ce qui est caché derrière, que
ce soit quelque chose ou non, se mette à suinter à travers.»
Elle est visée. Comment? Le coup tiré
par le poème la pseudonymise. Béné- ou malé-diction.
Quel est le bon surnom, le juste cognomen, le «nom
propre» ? Qui, bien sûr, nest pas un
nom (à la différence du «nom propre», ou pré-nom,
qui tombe de haut sur le nouveau-né) mais autant de locutions que vous
voudrez et agencées «syntaxiquement» : ce
poème. Comme si elle, la cible, était à demi reconnaissable
et à demi inconnaissable. Méconnaissable, donc; «difficile
à nommer» (Hölderlin). Et le signalement même nous rappelle
la formule de la beauté baudelairienne: à demi ancienne à
demi moderne. La prise se méprend. La prise est lombre. De quoi
la caricature est ce procédé heuristique
dont juse pour «reconnaître» des personnes dont jai
«oublié» le patronyme - pardonnez-moi cette confidence dont
jillustre pour la simplifier la difficulté que jévoque:
écorchant leur nom, «tapant à côté» pour
men souvenir en riant. Ou bien le jeu se termine bien: sortie de la méprise,
résolution de la devinette, plaisir et rires, et cest la comédie
(dont la définition est quelle sachève dans la reconnaissance).
Ou mal: cest linterminable alors; triste et harassant, voire «tragique»
; comme la vendetta.
Dans toute chose connue, il y a cet inconnu visé,
recherché: «Tâche à saisir lénigme»,
cest ce quenjoint le Temps perdu au Narrateur. Secret, dieu inconnu,
vérité qui se recèle encore, et qui na pas de dernier
mot. Mais nest-ce pas, avant tout, ce qui se passe dans les rapports psychologiques
triviaux: «Qui est Isabelle? Je croyais la connaître... Je ne le
sais toujours pas...» Il y a un secret - cest quil ny
a pas de secret, de nom réservé du dieu. Lésotérisme
est public. Laissez-moi répéter mon apologue «Zen»
: La flèche invente la cible
dans la nuit - chaque coup est au but.
Et pour revenir à ce quon appelle
un texte - un poème par exemple, ou toute une uvre poétique.
Son lecteur en est un qui par position herméneutique, parce quil
vient après linvention, comme les fils du laboureur remuant tout
le champ pour investiguer labsence de trésor, peut conjecturer
à partir de lhomogénéité de périphrases,
à hauteur de quoi tournent tropologiquement les phrases; lellipse
que décrivent les phrases.
Une accusation délitisme est fréquemment
portée contre lécriture poétique «difficile»,
«mallarméenne», daujourdhui. Sans doute mainte
plaquette, ou livret, emportés par lesprit dexpérimentation,
et aussi par la prétention de porter au public le langage privé,
peu communicable, dune niaiserie narcissique, exposent, ou risquent dexposer,
«la poésie» entière à une accusation, celle-ci
vite publique et plébiscitée, voire publicitaire, dasocialité.
Je ne veux pas inculper ni disculper; je ne veux pas en être réduit
à chipoter çà et là sur des exceptions. Mais dire
que la poésie nest pas par elle-même élitiste; ni
égalitaire; au sens idéologique ou journalistique de ces deux
mots (quand vient à dîner le débat sur «poésie
et chanson»...).
Peut-être le polo, sport équestre
de la gentry, est-il élitiste: miroir de la distinction
au sens de Pierre Bourdieu, où une classe ou sous-classe sociale se tire
lautoportrait; «réservée», par largent
et le pedigree. La poésie nest pas élitiste; même
difficile (même sil arrive à tel style, tel ouvrage, de lêtre).
La poésie nest pas un jeu de miroir pour autoreproduction et autopréservation
dun groupe social. Elle ne se destine pas
à une «élite» - même sil fallut un siècle
à Hölderlin pour passer de lobscurité, admiré
dun petit cercle, au statut de poète national du peuple allemand:
il y fallait des médiateurs, des «interprètes» (ô
Ion!) ; des passionnés, et des critiques, qui réadressent, redestinent,
réexpédient, si jose dire, son Poème à des
«frères humains», dabord homophones. Son Poème:
langue, ton, pensée, composition, «calcul», intention - au
«peuple allemand». La réception
est tout sauf immédiate - précisément il y faut des médiateurs;
qui peuvent ne pas venir.
Et aujourdhui, demandé-je.
Beaucoup, las de la représentation, irrités
par «limage», fatigués de «la phrase»,
aimeraient «en sortir», cest le mot employé («en
finir», disent-ils). Javais cru ressentir et pressentir cet accablement
en 1966 (il y a trente-cinq ans dans Ouï-dire,
p. 42 de lédition de poche), évoquant «un homme las
du génitif (...)». Puisquen effet le génitif
métonymise ici la représentation («conscience de»),
la métaphoricité («le feu de
ma colère»), la phrase (en tant que mot de la liaison, opérateur
denchaînement). Résumé de ce que jai appelé
ailleurs notre triple finitude - dans lenclos de la mort, lenclos
de la langue, lenclos du système solaire où nous tournons,
toujours autour, péripathétiques. Mortels, nous nous représentons
(«Le je-pense doit pouvoir accompagner nos représentations»,
Kant), dans la «clairière» sous le soleil (qui inclut «la
caverne»). Cest indiquer que je ne vois pas quil y ait à
«en sortir». Pas plus que la «déconstruction»,
si fameuse en Amérique, nest une subversion: elle nabolit
pas la complémentarité des adverses, le jeu des conjoints («duellum»,
dans le langage de Baudelaire). Elle nembrouille pas les dyades conceptuelles,
elle ne «transgresse» pas les double-binds (linjonction du
double); elle ne «sort» pas de la contrariété où
se déchire lêtre, même si elle en déjoue la
subjugation. Elle impossibilise, plutôt, les croyances naïves qui
en appellent au sens dessus dessous. Sa «rigoureuse douceur» (expression
heideggerienne de la gelassenheit), analyse plus
minutieusement le réseau hiérarchisé des contraintes intrinsèques
à la pensée. Son tact est plus infini.
Pensée conservatrice? Peut-être.
Trop facile, et ne vaut-il pas mieux se cogner aux murs que de les approcher
infiniment? «Se cogner» - par éclats, glossolalies, transactions
avec de lau-delà, outrances, outre rhétorique, outre significations,
plus outre, outre...? Peut-être.
Mais «pendant ce temps-là»
(chanson) cest de toute autre façon que lhumanité,
comme on lappelle, cherche à (s)en sortir: contre la mortalité
par leuthanasie et leugénisme (leu
en général); contre limage logique,
i.e. le langage vernaculaire «poétique», par liconodoulie
de «limage de marque» ; contre la langue par lécran-visuel.
Or cest plutôt «contre» cette dé-raison que la
littérature, i.e. la poésie, a son combat.
La poésie court plusieurs risques aujourdhui,
dont celui que je viens desquisser nest que lun. Jen
aperçois deux ou trois autres - au moins. Celui du rapetissement; celui
de la disqualification sous les coups de la concurrence de limagerie photogénique
(que jappelle ici iconolâtrie/iconodoulie); celui de la performance,
dans une certaine acception de «performance» que je vais dire.
Cest pourquoi il sagit aujourdhui
de résistance. Et je ne suis pas certain
que le mode dexistence qui lui est imposé, à savoir celui
de lanthologie et du thématisme, soit le plus idoine à favoriser
sa survie. Il est équivoque, à la fois délargissement
et de rapetissement. Dune certaine diminution à la faveur dune
extension! Que voici:
Il y a vingt ans peut-être commençait
laffaire: Pivot, du temps dApostrophes,
invitait un soir Jacques Roubaud avec des écrivains «sérieux»
(romancières et essayistes du mois, je ne sais plus) et soudain, cétait
la récré au milieu de lémission. Nous entendîmes
ceci: «Et maintenant, cher Jacques Roubaud, un ptit poème!»
Cheveu sur la soupe du soir ou éclat de truffe dans lomelette?
Bien entendu, Roubaud sexécuta, le sourire serein comme toujours,
imperceptible ironie, puis rentra dans le décor.
Mes amis, quarrive-t-il? Où allons-nous?
Car je vois bien quil ne sagit pas de sirriter contre certains.
Mais de déclencher la sonnette dalarme pour un exercice de sauvetage
qui intéresse tout le navire. Lépoque est plus forte que
nous tous, si nous ny veillons pas.
Un seuil est atteint, ou plutôt dépassé.
Où sommes-nous? À la limite du culturel?
Nous sommes même au-delà. Où était la limite? Ne
serions-nous pas pourtant les premiers à retracer la différence,
sil sagit de peinture ou de musique, dans une conversation, ou une
action, et même une «animation», entre les portraitistes de
la place du Tertre et le Jeu de Paume? Ne me faites pas dire que je «méprise»
les artistes de Montmartre. La question nest pas là.
Les temps ont changé depuis Hugo? Bien
sûr. Cest toute la question. Comment ont-ils changé récemment;
et quel changement désirons-nous apporter
à ce changement?
Il narrive pas que «la poésie» na plus de place.
La preuve! Mais elle est assignée au petit
(petits médias, petites heures, petits prix, petites foires, petites
revues, petites rencontres, petits récitals).
Lomnipotence du culturel noie le poisson
de la différence entre le bien-être et le faire-uvre (que
celui-ci ait abouti à une uvre reconnaissable ou consiste dans
lopération, qui peut-être échoue, artistique); entre
laccordéon convivial de la soirée eutrapélique où
il fait bon être au chaud entre humains, et lart.
La poésie nest pas assignable à
la place consentie aujourdhui. Ce nest pas notre travail de ly
faire asseoir parmi les amuseurs parasites, les passeurs du temps ou les petits
tiers - même si nous acceptons, à chaque fois selon le cas qui
intéresse lun ou lautre, de nous y compromettre. Mais en
principe, NON. Pas dasservissement aux conditions fixées par le
culturel. Pas de précipitation au devant. Déontologie: nous ne
devons pas jouer sur les deux tableaux. Car il sagit de ne pas propager
la confusion. La poésie nest pas faite pour
fournir en jeux de mots et en petits proverbes les compagnies détourneaux
à lheure de lapéritif ou entre deux stations de métro.
Le modèle pour nous nest pas celui
quoffre la fin du Surréalisme - quand tout finit dans les vitrines
dHermès et les moustaches de Dali dans la boutique farces-et-attrapes
du Mardi-Gras, et que «surréaliste» a la valeur dune
injure dans la bouche des journalistes (car il ne sagit pas pour nous
quon sy reconnaisse et sy retrouve, parmi les signes de limpérieuse
sémiotique sociale - mais quon ne sy retrouve pas). Le modèle
est plutôt celui des débuts du Surréalisme. Irruptions,
intrusions, dérangements. Et bien sûr Breton «épouse»
son temps, polygame, et Desnos plus encore. Et, découvrant la RÉCLAME
(comme on disait avant la publicité), sinfiltrent «culturellement»
(cétait avant le culturel, ils contribuent à linventer).
Mais cétait pour changer la vie, non pour les suppléments
(sans supplément) du Grand Restaurant.
On sait que la communication fait le budjet
et lobget des entreprises, des ministères,
des services en tout genre. Comment mieux communiquer? Merci Monsieur Segalo-Seguela.
Et le même «on» sait aussi bien que plus ça communique
moins ça communique. «On ne ma pas compris», gémit
le PDG ou le Gouvernement. Ce slogan sest-il emparé de la poésie?
La poésie se ferait lAgent de la poésie? Le poème,
la publicité du poème? La poésie na pas à
mieux communiquer. Elle nest pas un message
parmi dautres. Pas davantage nest-elle le
message. Elle nest pas sur le marché; et
elle est sur le marché... Mais assez du PETIT!
Le second risque que jévoque nest
pas tant celui que fait courir au poème une ringardise de limagination
poétique traditionnelle, la métaphorante, celle qui fait des comparaisons
que les manuels appellent des «images», mais celui que fait courir
le ravage de la photolâtrie, de limagerie au sens de ce quon
appelle «les images» à la télévision. Or ce
quest limage devenue ne tombe pas aussi facilement sous le sens
que les images sous les yeux du téléspectateur. Essayons:
À la fin quentend-on par image
aujourdhui?
Ce dans quoi, le milieu dans lequel, tendent à
lindistinction par même matérialité audiovisuelle,
le film, la publicité, le télévisé et la mise en
scène du réel spectacularisé. Il ny a plus de différence
entre la bande pub et le film, lobscène publicité et lintrigue.
Tout est image. Je parle de ceci, pour quoi je bricole le néovocable
peu amène de visibilisation. Soit un «film
publicitaire» récent, télévisuel, où un crocodile
croque du chocolat.
La pupille du saurien, les crocs du crocodile,
les squames durs de ses arêtes, le vert-jaune de son enveloppe, à
trois centimètres on dirait, ou zoomés «comme vous ne pourriez
jamais les voir», les voici maintenant agrandis ralentis accélérés,
plein la vista, rendus visibles par la technologie
phantastique de la scopie. Réels; realissima. Tout ce que vous navez
pas vu, ne pouviez voir, tout le non-vu et ci-devant non visible, du fond de
labîme aux supernov, et la sueur érotique en ses fentes,
et la mitochondrie, et leau dÉvian ruisselante agrandie aux
parois de plastique, et la gastrula du hibou, tout étant,
visibilisé enfin dans le panoptique technique général!
Linépuisable réel en toute position en toute dimension,
le caché, lenfoui, dilatable et ralentissable et accélérable,
monte vers nous par lécran, indéfiniment, infiniment: cest
lIMAGE.
Il sagit den sortir - par limagination
écrivaine; lopération figurale, la logique poétique.
Et la démythologisation, la désanthropomorphisation.
«Résister», cest combattre, dans un combat démythologisé,
où la victoire, donc, na jamais lieu. Combattre limage médusante.
Limage médusante, ou monstre, cest
lhomme devenu image, lhomme à
limage de lHomme, lhumanité comme image de marque:
ce quon peut appeler lanthropomorphisme; lhomme clone, lhomme
prothétique, eugénique, euthanasique, scissipare, lhomo-sexuel
sexuellement transmissible; lhomme-Narcisse médusé par son
reflet-icône, sa reproduction, entouré de ses idoles photogéniques
Elle-Lui; cet ecce homo nest pas le bon.
Comment accomplir un ecce homo non leurrant?
Lart en est-il capable?
Parlons de la performance.
Cest le grand mot et la grande chose aujourdhui. «Les gens»,
comme ils sappellent, naiment, ne veulent voir, que ça, à
tout écran, à tout instant; record, course, crime, statistique.
La signification du terme vient du sport. La performance est sportive. Elle
est ce qui est visible, rendu visible; elle est ce qui rend visible. Affaire
du corps et de la technique. Le performant surpasse et se surpasse: cest
le sens moderne du über. Lübermensch
est un sportif. Limage est ce qui montre la performance; laquelle devient
alors la performance de limage. Il y a performance sil y a image
performante: publicité réussie. Linfime quelconque (limperceptible)
que surprend la scopie fait performance. La réalité est performable.
Le réel est performant.
La question est donc: que devient ce qui se soustrait
à la performabilité; ce qui nest pas performant, pas performable?
Par exemple, ce que jai appelé la banalité du bien. Le peu
visible. Ce que vous ne pouvez pas voir sur vos écrans. Le non - excitant,
non-stimulant, le simple - ou de quelque nom quon lappelle. A-t-il
disparu? Peut-on le ramener indirectement à visibilité, par lart?
Le récit dune beauté ordinaire, dune bonté
sans exploit, dune pensée commune?
Cela intéresse la poésie, qui a
vu la performance lenvahir: virtuosité oulipienne, prouesse dans
le signifiant, record Perec. Ou, assimilée à une technique, visuelle
auditive, sonore électrique, screenisée... Ou en action-reading,
vocifération spectacle. Mais nétait-ce pas «la poésie»
qui faisait entendre la capacité ordinaire «profonde» de
la langue, sa basse continue, en même temps
que son pouvoir prochain sur les choses à dire. Sa contenance.
Le ton dans la diction avec le sens - son sens des
choses; lun par lautre. Villon... Apollinaire.
En art, devenu plastique: linstallation
est une performance. Par exemple pour les musées acheteurs. La preuve:
ça vaut très cher.
Comment redonner à voir-entendre («écoute
voir!») indirectement, dans un film même, le contraire du mal? Le
discret, ce que jignore avoir fait (en termes dévangile);
ce qui est gardé dans le cur (ibidem).
Lapparaître saisonnier que dit la monotonie des derniers poèmes
«insensés» de Hölderlin? Les «bons sentiments
mauvais pour la littérature»... ?
Je reviens au danger de diminution
auquel sa mise en anthologie expose la poésie.
Comment faire une anthologie?
Contre lanthologie en général
il y a beaucoup à dire: elle disloque la composition des livres originaux;
elle offense lambition duvrer qui soutenait les auteurs quelle
«sélectionne». Lanthologie érode, simplifie,
menace la poésie - elle la «thématise», la réduit.
Or le mode (la mode) de lanthologie tend à devenir le mode dexistence
ordinaire de la poésie.
Imaginer ceci: quarriverait-il à
la poésie, si de Goethe ou de Dante nous navions plus que des morceaux
épars aux anthologies scolaires ou autres, et sans que nous sachions
que ces éclats proviennent de ce quon appelle des chefs-duvre...
Mais en faveur de lanthologie, il y a à
dire aussi. Et non pas seulement selon largument, banal et imparable,
du «cest ça ou rien»,
qui prévaut dans lédition aujourdhui. Mieux vaudrait
une présence diminuée quune absence complète; admettons...
Mais parce que: a) Le tout est dans la partie; le fragment donne (sur) le tout.
b) Le format bref, la page, conviennent à
la poésie. Sa forme «par excellence» ne fut-elle pas celle
du sonnet, qui est sa mise au carré, forme brève, abrégée
de la merveille, brevet parfait de la poésie déposé au
livre, excellente mesure? c) Pour prendre goût
- et de même que lépicier vous tend un morceau de fromage
pour vous faire goûter, ou le tapissier un échantillon pour vous
tenter - un-peu-de suffit. Tolle et lege.
Vous verrez si vous aimez... d) Beaucoup de ces uvres poétiques
sont des recueils, composés brique à
brique, et lanthologie vous montre, intégralement, lune de
ces briques. Baudelaire dit de Constantin Guys: «Sa méthode a cet
incomparable avantage quà nimporte quel point de son progrès,
chaque dessin a lair suffisamment fini; vous nommez cela une ébauche
si vous voulez, mais une ébauche parfaite.»
Et autres arguments...
Mon premier mouvement - et parfois le suivant
- est donc de me méfier de lanthologie. Puis, les arguments que
je viens dévoquer lemportent - et je me pose la question
du choix. En diminution homothétique, «mise
en abîme», comme un carré petit dans un grand carré
- même si lhomothétie ne vaut pas la beaucoup plus subtile
«homologie», qui exige une invention de lhomologue...
En pointillés chronologiques? Nest-il
pas juste de donner à deviner une évolution; retracer les changements
survenus au cours des années (lustres): souci à combiner avec
celui de faire entendre les différentes tonalités de «mon»
écrituration, les différents types de mixage, par exemple de poème
en prose et de prose en poème (Entre parenthèses, le poème
en prose... est une prose. Donc ce nest pas un poème si on maintient
la différence prose-poésie, selon la coupe spéciale traditionnelle
dont la justification «saute aux yeux» du lecteur, qui gage le sens
de poème « en prose». La
question devient: quy a-t-il de «poème» dans cette
prose? La réponse nest pas si simple.) Une prose est plus ou moins
chargée de narration, de descriptions, de réflexions... Dosages
spécifiques.
Un tableau eût-il été possible,
une description qui tende à lexhaustivité, de «la
poésie française aujourdhui», voire au XXe siècle?
Mais déjà pour ce qui est des vivants, Gil Jouanard récemment
rassemblait pour une exposition plus de 120 noms de poètes... Et combien
de tendances, à défaut décoles?
Que dapproximations et de feintes perspectives!
Car il faudrait savoir discerner au moins les uns des autres: le conservatoire
de la tradition (laquelle ramasse, pour nous,
les rejetons récents, le surréalisme entre tous; et lon
sait quil y a pour ainsi dire un genre par «grand poète»:
pongisme, charisme, michauisme...). Du côté de ce que jai
appelé les frais de maintenance, laddition serait déjà
salée. Le lyrisme de la circonstance (dans la lignée de Reverdy,
si lon veut). Le formalisme avec son érudition et son didactisme;
le narratif, sous perfusion américaine; le performanciel (cf. supra),
les spiritualismes syncrétiques; lethnopoétique...
Jeusse préféré clore,
si javais la place, par des réflexions sur lurgence. Le temps
nous presse. Or distinguer la poésie du reste
ou littérature nest pas lurgence. Plutôt insister dans
la littérature, y incluse la poésie, par différence, voire
résistance à tout ce qui nest pas elle (celle-là)
et la réduit à pas grand-chose; par exemple lutter avec les différents
types de scientisme, ou de cybernétisme économico-social, ou darrogances
idéologiques, etc
Doù ne se déduit, bien sûr,
aucun thème, aucun contenu, aucun leitmotiv qui soit plus «poétique»
quun autre. Mais lurgence de ces dark times
(Arendt), ou dürftige Zeit (Heidegger),
dont jai cru tout à lheure pouvoir formuler lanxiété
en disant que la raison butait sur lidentité, urgence qui ne détermine
aucune finalité particulière en réponse à la question
pourquoi («À quoi bon la poésie»), nous fait loccasion
de nous souvenir que la poésie française commence avec le grand
testament de Villon aux «frères humains qui après nous vivez»
et se jette dans les temps modernes par le vocatif baudelairien «mon semblable,
mon frère». Cest pourquoi je parlerais, déplaçant
légèrement Apollinaire, de la fraternité, «contrée
énorme où tout se tait...»
La poésie nest plus un royaume enchanté, ni enchanteur.
Jai voulu examiner la raison poétique en termes de poétique
poursuivie par tous les moyens, comme une capacité, une énergie
si lon veut, qui ne doit compter que sur ses propres forces - mûre
assez pour se passer du secours de la religion, des oripeaux ou des pharmacies
de crédulités mythologiques, et de diverses prothèses contemporaines.
Cependant, la poésie nest pas seule.
Ça veut dire quoi? Quelle est avec. Elle accompagne la vie et la
vie laccompagne - musique daccompagnement.
Il était une fois neuf muses. Toutes avaient
pris lhabitude au cours des siècles de sentretenir, et de
faire-avec. Avec les philosophes, avec les peintres, avec les cordes pincées,
les percussions, les churs... Quelques-unes perdirent leur virginité;
elles enfantèrent des dixième, onzième, douzième
arts. À combien se retrouvent-elles? La descendance nest pas close.
Avec le cinéma, la télévision, les amplificateurs, les
synthétiseurs divers; et derechef la voix, les voix...
Le principe est celui de lhospitalité.
La poésie est lhôte du poème de la circonstance. Quelle
est la circonstance? Or voici lessence de lhôte: on ne sait
pas qui cest...
Limagination est lhôte de linconnaissable.
Ayant plongé au fond de linconnu, elle en revient en poèmes
chez les humains, pour leur dire avec des «images» (non iconiques):
cest inimaginable, mais cest comme ça.