des thèmes
Couvrir le monde / Les géographes à l'oeuvre |
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Plutôt que de procéder à un inventaire
thématique des réalisations des géographes
(dont la bibliographie finale donne
un aperçu), il s’agit ici de souligner deux
lignes de continuité dans la contribution
de la géographie universitaire française à la vie de la cité et au savoir, qui situent
la discipline entre action et pensée
du monde : un investissement privilégié
du territoire national, d’une part,
et une ambition constante et renouvelée
d’offrir une compréhension générale
du monde, de l’autre.
L’investissement du territoire
national s’est manifesté par la quantité
des recherches et des publications
proposées par les géographes français
sur celui-ci, à mettre en rapport
avec la contribution particulière
de la géographie à l’idéologie nationale, bien soulignée pour la IIIe République,
et dont participent également,
tout au long du siècle, la place centrale
de la formation citoyenne dans
la géographie scolaire et la publication
de grandes synthèses sur la géographie
de la France. Un balayage de l’activité
des géographes au XXe siècle nous révèle
cependant que, loin d’avoir seulement
contribué à la formation citoyenne
des Français par leurs manuels et leurs
ouvrages, les géographes ont également été largement partie prenante de la vie du pays, ce qui s’est traduit par des formes
d’expertise variées, en particulier
sur les questions de la modernisation
du pays ou de l’aménagement du territoire,
même entre 1940 et 1944. Dans
les années 1960, Pierre George a d’ailleurs
dénoncé la trop grande soumission à la technocratie de la « géographie
appliquée » et s’est fait le promoteur d’une
approche plus critique : la « géographie
active ».
Parallèlement à cet investissement
privilégié du territoire national,
les géographes ont été habités,
tout au long du siècle, par l’ambition
d’offrir une compréhension générale
du monde, dont le principe de l’unité
terrestre affirmé par Vidal de La Blache peut être vu comme l’épigraphe.
Le territoire de la France, laboratoire de la géographie française
Depuis le Tableau de Paul Vidal de
La Blache, la connaissance de la singularité
d’ensemble de la France et de ses
particularités régionales a été le travail
obligé de chaque génération de géographes
français. Ceux-ci n’ont cessé d’étudier
les transformations géographiques
de la France, en observateurs attitrés,
en pédagogues attentifs. Mais cet objet
proche, familier et quasi obligé a été aussi un sujet de recherche, d’analyses voire
d’innovations. L’étude géographique
de l’espace français au cours du XXe siècle
a été à plusieurs reprises, sinon
continûment, l’occasion de pratiquer
des approches nouvelles dans la pensée,
la réflexion et l’action géographiques.
La « géographie des professeurs », dans
sa version française ou hexagonale,
s’est échappée des cadres imposés
et des formules finalisées par la fonction
pédagogique ou académique. Les professeurs
ont assumé d’autres rôles, parallèles à la fonction enseignante. Ils ont été
périodiquement sollicités par les pouvoirs
publics dans des conjonctures politiques à dimension territoriale, quand des
questions proprement géographiques
se sont posées : adaptation de la trame
administrative, accompagnement
des dynamiques économiques, attention
aux rapports qu’entretient la société
avec son territoire. À la fin du XXe siècle
ils abordent la question de l’environnement
et des risques. L’image de géographes
retranchés dans une tour d’ivoire
universitaire mérite donc d’être fortement
discutée, car de nombreux géographes
en sont sortis, prenant part aux débats
de la cité, du territoire national et parfois,
au-delà, de l’espace européen.
Le Tableau de la géographie de la France, publié en 1903, a servi de référence
aux thèses que les élèves de Paul Vidal de La Blache ont réalisées dans les trois
premières décennies du xxe siècle et conduit à une assimilation, sans doute réductrice, de la géographie française à la géographie régionale, tout entière attachée
à sa lecture d’un territoire national différencié en régions et pays stables, dans
le temps comme dans l’espace.
Loin de s’en tenir à ce point de vue rassurant d’un Tableau ouvert à des
précisions locales mais intangible dans sa composition, Vidal de La Blache a développé
une approche dynamique de la mutation régionale de la France. Tenant
compte des observations qu’il a pu faire dans d’autres pays européens, aux économies
plus différenciées et aux sociétés plus urbanisées que celles de la France –
voire aux États-Unis, « découverts » lors d’un voyage en 1904 –, il prend part aux
réflexions et aux débats qui, dans l’avant-guerre, se développent sur la décentralisation
du territoire, le nécessaire redécoupage administratif en vue d’une adaptation
aux conditions de l’économie moderne. Ainsi de sa conférence de 1911
consacrée à la relativité des divisions régionales, où il prend position: «L’énormité
des masses, des hommes et des choses, mises en mouvement avec l’outillage
et les capitaux qu’elles exigent ne s’accommodent plus des cadres restreints d’autrefois
[…]. Qu’à cet état nouveau doivent correspondre de nouvelles divisions
régionales, il n’est pas paradoxal de l’affirmer. Quelle différence entre la France
où au-dessous d’une capitale de 500000 habitants il n’y avait que des villes dix
ou vingt fois moindres et celle où de différents côtés du territoire se répartissent
des villes grandissantes de 5000, 10 000 ou 100 000 habitants ! Chacune de ces
grandes villes fait fonction de capitale régionale, exerce une attraction en rapport
avec sa masse. On a parfois cité l’exemple de Lyon; il est en effet topique. »
La réorganisation du territoire français est envisagée par Vidal comme une
nécessité dont la logique est guidée par l’affirmation de capitales régionales. En
prenant la parole sur cette question du moment, Vidal montre que le géographe
est aussi un veilleur qui doit être attentif au présent, informer les débats en cours, éventuellement faire des propositions. Celles-ci sont un engagement à la
fois géographique et civique, traduit par exemple dans la carte d’un redécoupage
du territoire français que Vidal propose en 1910, inaugurant un type
d’expertise spatialisé et documenté qui caractérisera le mode d’intervention des
géographes.
Durant la Grande Guerre, rares sont les géographes qui sont restés à l’écart
d’un engagement à caractère patriotique. On peut distinguer plusieurs registres
dans cette démarche.
Le premier serait celui de la fiche ou du dossier de renseignement qui
compile en fonction d’une demande de l’autorité militaire, parfois pressée ou
intempestive, les sources diverses publiées avant la guerre. Ce travail, sans doute
le plus élémentaire réalisé au Service géographique de l’armée, a pu être considérable
et presque permanent, pendant deux années par exemple pour Albert
Demangeon.
Le deuxième est celui des dossiers coordonnés par le Comité d’études pour
la Conférence de la paix. Cette instance, qui a été créée en 1917 par Aristide
Briand, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, a réuni sous
la présidence de l’historien Ernest Lavisse et sous la vice-présidence de Paul
Vidal de La Blache la plupart des géographes en poste à Paris, à la Sorbonne.
Les travaux du Comité d’études, publiés au lendemain de la guerre, ont porté
en priorité sur des questions de délimitations territoriales et d’organisation économique dans les espaces contigus à la France du Nord et du Nord-Est, puis
sur d’autres « points chauds » de l’Europe centrale et orientale (Balkans, Roumanie,
Détroits, Pologne).
On peut associer à ces travaux l’ouvrage de Vidal de La Blache La France de
l’Est (1917), un plaidoyer géographique pour la réintégration territoriale des
régions annexées par le Reich allemand en 1871, et qui eut une audience certaine
au moment de sa parution. Ce travail relève d’un troisième registre par lequel
la géographie savante et régionale construit son discours dans une relative autonomie
par rapport aux pouvoirs publics, militaire et politique.
En ce temps de guerre, alors qu’une partie du territoire importante sur le
plan de l’économie industrielle est occupée, se fait jour l’idée d’une nécessaire
rationalisation de la production industrielle. Cette question, qui avait été abordée
avant la guerre par certains géographes situés en marge du milieu universitaire (tels Louis Laffitte et Jacques Levainville), trouve un nouvel écho auprès du
ministère de l’Armement et de son titulaire, Albert Thomas, qui incorpore dans
l’effort de guerre une dimension d’encadrement étatique, d’association régionale
des compétences et des complémentarités économiques. Des universitaires ayant
une formation de géographie économique (comme Henri Hauser) travaillent pour
les ministères. En 1917, la création de vingt régions économiques par Clémentel,
ministre du Commerce, est directement inspirée des travaux de Vidal de La Blache
et de ses élèves.
Ces fonctions d’informateurs, d’analystes, plus souvent dans l’ombre des
bureaux qu’en pleine lumière politique ou administrative, ont, pendant les
années de guerre et l’immédiat après-guerre, occupé la plupart des géographes
universitaires, peu nombreux il est vrai. Des publications en sont la traduction
publique. Pour certains d’entre eux, ce travail s’est poursuivi après la guerre, par
la participation ou la contribution à des initiatives de reconstruction ou de
modernisation du tissu économique, social et régional.
Nous avons vu que Vidal avait relevé dès le début du siècle que la région
lyonnaise était une partie du territoire travaillée par la modernité de la vie de
circulation notamment, mais aussi par la ressource du Rhône, qualifié par lui de « principe d’inépuisable énergie ». Entre le Massif central et les Alpes, de nouvelles
formes d’industrialisation apparaissent, avec les modes d’urbanisation qui
leur sont associés. Les géographes en poste dans cet ensemble du territoire se sont
engagés dans une démarche de promotion économique, de conseil aux organisations
patronales. Le parcours de Raoul Blanchard est le plus explicite. Il est
nommé à l’université de Grenoble en 1906 et y fonde le Laboratoire de géographie
alpine. Son étude urbaine de Grenoble, publiée en 1911, illustre le rôle que Vidal
de La Blache assigne aux capitales économiques régionales. Blanchard établit et
cultive dans la capitale dauphinoise des relations avec les dirigeants de l’économie
de la région, industriels et banquiers, notamment avec les milieux techniques
et financiers de la houille blanche où, jusqu’au début des années 1920, il déploie
un activisme certain, qui s’atténue par la suite du fait de ses séjours réguliers
en Amérique du Nord et du décès, en 1928, de son principal « complice » patronal,
Aimé Bouchayer.
À Lyon, la géographie universitaire ne dispose pas, au moment de la guerre
et de l’immédiat après-guerre, d’un meneur d’une pareille envergure. Vis-à-vis
du potentiel économique que Vidal de La Blache avait clairement identifié avant
la guerre, l’Université paraît avoir été en retrait. Curieusement, les initiatives
d’une personnalité politique de premier plan comme Édouard Herriot n’ont,
semble-t-il, pas trouvé de répondant. Il apparaît que des dirigeants économiques
et politiques régionaux engagés dans la grande entreprise d’aménagement qu’est
la Compagnie nationale du Rhône, vivement intéressés par la thèse de Maurice
Pardé sur le régime du Rhône (1926), ont sollicité une collaboration de la part des
géographes universitaires. Dans un premier temps, celle-ci se dessine de manière
très nette : dans le cadre d’un Institut d’études rhodaniennes, André Cholley
propose la création d’une Commission des études rhodaniennes. Un texte-manifeste
précise : «Organiser sur cette importante région française, et européenne, une enquête scientifique permanente, susciter des courants d’idées, créer entre
les chercheurs et, aussi, entre les foyers de pensées dispersés au long de l’axe
rhodanien un organe de liaison efficace, tel est en somme l’idéal ; idéal nullement
trop ambitieux, étant donné le rôle considérable que cette région a joué dans
l’Histoire, et le développement qu’elle peut atteindre.» L’initiative d’André
Cholley souffre de son départ pour la Sorbonne en 1927, et les recherches techniques
sur l’aménagement du Rhône deviennent progressivement le monopole
d’un service de la Compagnie du Rhône.
Les villes, dont Vidal de La Blache a reconnu le rôle essentiel dans l’organisation
du territoire français, se transforment et s’étendent à mesure que leurs
fonctions économiques se renforcent. La gestion de ces mutations devient, notamment
dans la région parisienne, une urgence pour les élus locaux et l’État. La
Ville de Paris se dote en 1916 d’un Institut d’histoire, de géographie et d’économie
urbaines, chargé de développer une mission de documentation, de recherche
et d’enseignement qui puisse conduire à définir et réaliser « une organisation
rationnelle de l’agglomération ». La commission administrative de cet institut
comprend sept géographes sur un total de vingt-quatre membres, et Vidal de
La Blache en est le vice-président jusqu’à son décès, en avril 1918 ; y participent
Jean Bruhnes, Albert Demangeon, Lucien Gallois, Emmanuel de Martonne. L’institut
dispose d’une revue, La Vie urbaine, qui accueille des contributions de
géographes non parisiens, Raoul Blanchard notamment, ainsi que Jacques Levainville,
Camille Vallaux, Myriem Foncin.
Dans ce contexte de collaboration avec les multiples praticiens du fait
urbain, leurs interventions, libres de tout héritage académique, proposent des
approches nouvelles pour définir les limites des périmètres des agglomérations
urbaines : densité du peuplement, continuité du bâti, accessibilité, lignes isochrones,
cartographie statistique. Cette expérience s’est achevée avec la mise en
application de la loi Cornudet (1919), qui rend obligatoires les « plans d’aménagement,
d’embellissement et d’extension » des villes. La priorité donnée à la dimension
opérationnelle de l’urbanisme a conduit à écarter les géographes univer
sitaires au bénéfice des seuls techniciens de l’aménagement urbain.
Durant l’entre-deux-guerres, les géographes universitaires trouvent dans
l’étude des campagnes un autre domaine de recherches ouvertes sur des applications.
Certes les thèses de géographie régionale des années 1930 comportent des
chapitres substantiels sur les espaces ruraux, mais ce savoir reste composite,
en fonction des terrains et surtout des méthodes propres à chaque chercheur.
La plupart des campagnes françaises sont considérées comme des composantes territoriales techniquement et socialement en retard, démographiquement dévitalisées
et en crise chronique sur le plan économique. L’approche systématique des
questions rurales est l’oeuvre d’Albert Demangeon. À la conjoncture de crise qui
s’affirme au début des années 1930 répondent de nouveaux moyens scientifiques :
ceux du Conseil universitaire de la recherche sociale (1935), dont le financement
est assuré par la Fondation Rockefeller. Membre de ce conseil, Demangeon peut
lancer trois grandes enquêtes : sur les étrangers dans les campagnes françaises,
sur l’habitation rurale et sur les structures agraires. La finalité de ces travaux est
de permettre un diagnostic sur l’état social et économique des campagnes en vue
d’une politique de modernisation. Ces enquêtes ont bénéficié d’un financement
important, mais les résultats ont été retardés par la guerre, le décès de Demangeon
en 1940 et l’exil forcé de son jeune assistant Jean Gottmann.
Si le début de la guerre s’était accompagné de la mobilisation de certains
géographes pour le renseignement, la défaite et l’installation d’un régime qui
prône la planification, la régionalisation et une attention renforcée aux questions
rurales, ont ouvert d’autres perspectives d’analyse et d’expertise. Sans ignorer
des contacts ou des engagements dans la Résistance, il faut relever la participation
de quelques géographes à des études qui proposent des diagnostics suscités par
un « air du temps » territorial et agrarien, sans pour autant adhérer au credo de
la Révolution nationale.
La création en 1941 par le régime de Vichy d’une Délégation générale à
l’équipement national (Dgen) permet de regrouper tous les anciens services voués
aux diverses tâches de l’équipement et d’envisager, dans l’esprit planiste de
l’avant-guerre, une planification comportant une composante territoriale forte.
Les compétences des géographes sont sollicitées pour établir des rapports sur la
régionalisation, l’équipement rural et urbain, les localisations des activités économiques. L’une des contributions les plus significatives est réalisée dans le cadre
de la commission Dessus. Gabriel Dessus, directeur de la Compagnie parisienne de
distribution de l’électricité, est placé en 1941 à la tête d’une instance chargée de
dresser un tableau de la géographie industrielle de la France, dans la perspective
d’engager une politique de décentralisation de l’industrie. Parmi ses collaborateurs,
on compte deux jeunes géographes : Pierre George et Jacques Weulersse.
L’essentiel du travail de cette commission sera publié après la guerre, sous le titre
significatif de Matériaux pour une géographie volontaire de l’industrie.
Les options qui se font jour, officiellement ou officieusement, sont celles
de la régionalisation et de la décentralisation. Ainsi, c’est dans ces équipes que
travaille Jean-François Gravier, qui propose dans un fascicule intitulé Régions
et Nations (1942) une reconstruction territoriale de la France en prenant principalement
appui sur des «groupements naturels » de base analogue aux pays
et un retour aux provinces. On remarquera ici une perméabilité relative à l’idéologie
traditionaliste ou réactionnaire du régime en place. D’autres contributions à ce débat sont plus innovantes, notamment celle de Yves-Marie Goblet. Ce dernier
est un géographe spécialisé dans les questions de géographie politique et économique. Il n’enseigne pas à l’université mais dans des institutions parallèles
(École supérieure de commerce de Paris, Conservatoire national des arts et
métiers), et il a des relations dans les instances de la Société des Nations (Sdn) à Genève. Il publie en 1942 un ouvrage intitulé La Formation de régions. Introduction à la géographie économique de la France, dans lequel il se livre à une analyse
sur le processus d’individualisation des régions, sur la constitution de réseaux
et sur le caractère complexe de la vie régionale. On y retrouve certaines idées
de Vidal de La Blache, mais aussi des propositions de réorganisation régionale qui
se distinguent d’un retour en arrière «provincial ».
Au fond, cette période pose les principes d’un certain volontarisme géographique.
Celui-ci engage des géographes venant d’horizons idéologiques divers
dans une réflexion sur l’organisation du territoire et la nécessité de sa gestion par
l’État.
Durant la première décennie de l’après-guerre, les urgences de la reconstruction
et de la modernisation sont assurées par les ingénieurs et les responsables
politiques du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (Mru).
La politique est menée dans un cadre planifié d’objectifs et de moyens, où la
dimension spatiale ou territoriale est réduite : la reconstruction se réalise largement
dans la géographie économique et industrielle de l’avant-guerre. L’ouvrage
de Jean-François Gravier Paris et le Désert français (sous-titré Décentralisation, équipement, population) plaide pour un rééquilibrage du territoire français. Il est
préfacé par Raoul Dautry, l’un des acteurs principaux de la reconstruction (il fut
ministre de la Reconstruction juste après la guerre). Mais ce patronage intellectuel
tarde à se réaliser dans l’application concrète et géographique.
La réflexion des géographes sur l’organisation spatiale du territoire se précise
toutefois dans cette décennie. Les expériences étrangères comme le Town and
Country Planning britannique, les grands aménagements américains comme ceux
de la Tennessee Valley Authority, ainsi que les réalisations soviétiques, sont
connus et dans l’ensemble présentés positivement par les publications de géographes.
Cependant, ceux-ci restent partagés sur la relation entre la géographie
universitaire et les principes normatifs d’un aménagement territorial.
Une expression nouvelle, « organisation de l’espace » est employée pour
rendre compte d’un état de fait : les sociétés humaines mettent en ordre leurs
espaces à des fins productives notamment ; mais une seconde signification désigne
moins un état qu’un processus de rationalisation consciente et volontaire, une
politique territoriale avec des choix, des priorités et des moyens. Si les géographes
admettent la première acception, qui regroupe et synthétise des intuitions
déjà anciennes, ils restent méfiants quand la seconde traduit une revendication
d’autonomie opérationnelle, qui serait celle de la « géonomie ». Maurice-François Rouge est le promoteur de cette discipline pratique. Lui-même a suivi
une formation pluridisciplinaire (en géographie, en urbanisme), et il a travaillé à
la Dgen dès 1942 puis au Mru en 1945. Pour lui, la géonomie n’est pas un simple domaine de la connaissance comme la géographie, elle est un corps de doctrine,
nomos (loi), pour guider les transformations géographiques du monde nouveau.
La plupart des géographes considèrent que cette nouvelle discipline usurpe l’une
des fonctions de la géographie : une géographie complète recèle une dimension
pratique que la géonomie s’arroge en s’autonomisant unilatéralement.
À distance des a priori ou des principes généraux sur le rapport entre
la géographie savante et l’action, chaque géographe intervient selon ses centres
d’intérêt, son tempérament, mais aussi le contexte de son travail universitaire.
Transformations des activités économiques dominantes agricoles ou industrielles,
urbanisation : les géographes sont des témoins directs de la version géographique
des Trente Glorieuses. Ainsi, ces événements qui transforment le territoire suscitent
un intérêt tel que de jeunes professeurs (comme Jacqueline Beaujeu-Garnier
ou Philippe Pinchemel) s’orientent vers la géographie humaine de la France
après avoir fait leurs preuves académiques en géomorphologie. Sous des moda
lités diverses, ils développent des recherches qui ont une portée pratique dans
leurs régions respectives : Étienne Juillard en Alsace, Michel Phlipponneau en
Bretagne, Jean Labasse à Lyon…
En 1955, le gouvernement de Pierre Mendès-France ouvre la première
séquence de la politique de décentralisation, en créant des « régions de programme ». Des universitaires voient dans cette orientation et ses institutions une
opportunité pour développer une géographie dite appliquée. La contribution de
la géographie appliquée à l’aménagement est d’abord de dresser un tableau complet
des espaces régionaux en termes démographiques, d’urbanisation, de localisation
des activités et des équipements. Les atlas régionaux qui paraissent à partir
de 1959 témoignent des études et des travaux spécifiques confiés aux géographes.
Les plaidoyers pour ou contre l’intervention dans l’expertise géographique
se répondent dans plusieurs ouvrages aux titres explicites : Géographie et action
(Michel Phlipponneau, 1960), La Géographie active (1964, sous la direction
de Pierre George, avec les contributions de Raymond Guglielmo, Bernard Kayser, Yves Lacoste), L’Organisation de l’espace. Éléments de géographie volontaire (Jean
Labasse, 1965)… Le débat est vif, mais circonscrit au cercle restreint de la géographie universitaire et de certains milieux aménagistes. Il témoigne cependant des
réticences de la géographie savante à finaliser un domaine de connaissances en
vue d’une action.
La création de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action
régionale (Datar), en 1963, ouvre pour une décennie un moment fort d’études,
de recherche et de débats, qualifié d’« âge d’or » par Armand Frémont. Dans
ce contexte nouveau, la contribution des géographes se situe à deux niveaux.
Le premier est celui d’une analyse de l’urbanisation du territoire destinée à repérer
les principales villes qui forment le « réseau urbain » ou l’« armature urbaine »
de la France métropolitaine, et dont les mieux équipées sont appelées à « équilibrer » le poids et le rôle de Paris : s’illustrent notamment dans cette optique Étienne Juillard, auteur de l’un des premiers rapports de géographes français
dans ce domaine, « Essai de hiérarchisation des centres urbains actuels », et Michel Rochefort, auteur de plusieurs études sur le « niveau
supérieur de l’armature urbaine française » – qu’il a étendues ensuite à d’autres
pays, tel le Brésil. Le second est celui des politiques d’action régionale, où les
géographes sont sollicités afin de réaliser des études spécifiques pour les nouvelles
institutions dont le ressort géographique est la région ou les « aires métropolitaines » des grandes agglomérations (Oream). C’est sans doute à cette échelle
régionale que l’implication des géographes est la plus forte en nombre, en contributions
personnelles ou collectives, en nouveaux débouchés professionnels pour
les diplômés de géographie qui ont suivi des cursus plus techniques et moins académiques.
Au milieu des années 1970, la crise économique transforme certaines priorités
de l’aménagement du territoire en soutien aux secteurs économiques en reconversion,
soit une politique de moindre contenu géographique. L’État réoriente
l’échelle de ses interventions en mettant l’accent sur les «pays » et les villes
moyennes, c’est-à-dire une maille territoriale plus réduite que la région, et qui
paraît plus pertinente pour rapprocher la gestion du territoire du « cadre de vie »
des habitants. La promotion du «pays » donne l’occasion aux géographes de réactiver
un fonds ancien de connaissances, mais aussi de l’actualiser par des
recherches sur les sociétés qui « vivent au pays ». En 1975, un programme interdisciplinaire
du Cnrs consacré au « changement culturel et social » sollicite les
spécialistes des sciences sociales pour évaluer à une échelle fine les transformations
des deux décennies précédentes. Les géographes y participent, notamment
par un réseau localisé dans la France de l’Ouest et dirigé par Armand Frémont,
Jean Renard et Robert Hérin. Ces approches de la société française dans ses territoires
conduisent à l’expression d’un nouveau courant de géographie sociale qui
se manifeste sur la scène nationale au tout début des années 1980, au moment de
l’alternance politique.
La conjoncture des années 1980 change le contexte politique français,
tandis que le cadre de la réflexion territoriale s’élargit à l’échelle européenne. Si
l’État reste attentif aux enjeux territoriaux, il conçoit à partir de 1981 son action
dans un système de réflexion – et surtout de décision – décentralisé. Des géographes
participent aux études et aux débats, d’autant qu’ils peuvent apporter
des concepts et des méthodes renouvelés. La création, en 1983-1984, du «programme
Reclus », qui a pour objectif « la constitution d’un système d’observation,
d’analyse et d’interprétation de la dynamique des localisations d’activités et
d’équipements en France et à l’étranger », mobilise les chercheurs à l’intérieur
d’une structure mixte – institutionnellement, c’est un «groupement d’intérêt
public » (le Gip est un type de groupement créé en 1982 pour la recherche et le
développement technologique) – qui rassemble à côté des grands organismes publics de recherche plusieurs administrations centrales (ministère de la
Recherche et de la Technologie, ministère de l’Urbanisme, du Logement et des
Transports, ministère de l’Environnement, ministère des Affaires sociales et de la
Solidarité nationale, Datar, etc.), ainsi que divers organismes comme l’Institut
géographique national, des universités et des collectivités territoriales.
Dans le cadre d’une nouvelle articulation entre la recherche et les pouvoirs
publics, de nombreuses équipes de géographes proposent une approche actualisée
du territoire français et l’élargissent à l’espace européen mitoyen, rhénan,
atlantique et méditerranéen, autour de Roger Brunet et de la Maison de la géographie
de Montpellier. L’accent est mis sur les relations spatiales, le jeu interactif
entre les villes, les effets de réseau qui ne sont plus limités ou contraints par les
limites administratives ou politiques. Le rapport au territoire est moins descriptif
et opérationnel, il est davantage réflexif ou spéculatif, voire prospectif, appuyé
par des innovations graphiques et cartographiques qui soulignent, suggèrent ou
anticipent des évolutions ou des scénarios. On repère désormais des configurations,
des « arcs », des « réseaux » à l’échelle de la France et de l’Europe.
On peut considérer que ces travaux forment une propédeutique géographique à
une compréhension territoriale de la construction européenne. De ce fait, il y a
une certaine perméabilité entre les champs de la recherche géographique et ceux
de l’expertise territoriale. Des questions stratégiques comme celle de la distribution
spatiale des métropoles ou celle de l’inégale répartition des fonctions de haut
niveau sont abordées sous l’angle de la recherche par des ouvrages comme Le Système
des villes européennes (1994), mais le constat scientifique permet aux
acteurs politiques et territoriaux de préciser leurs stratégies de valorisation territoriale.
Sur un autre front, l’émergence des questions environnementales dans
les années 1970 a conduit les géographes à entreprendre une approche du territoire élargie, compréhensive. Des lieux ou des espaces sur lesquels avaient été développés depuis les années 1950 des utilisations ou des usages parfois massifs – les littoraux, les versants montagnards, les vallées fluviales – se révélaient fragiles, vulnérables. La conception d’un
territoire neutre, uniforme ou bien « tempéré », offert aux initiatives aménagistes, a été remplacée par celle d’une réalité territoriale
différenciée, inégalement propice aux demandes techniques
et sociales. Des géographes de formation « naturaliste »,
maîtrisant l’étude de processus physiques et biologiques, parmi lesquels des biogéographes et des climatologues tels Georges
Bertrand et Charles-Pierre Péguy ont été les pionniers, ont
contribué à une analyse du territoire en termes d’environnement,
de ressources, d’aléas et de risques. Leurs contributions
aux programmes interdisciplinaires de recherches sur l’environnement
(Piren) ont été notables dans les deux dernières décennies. Ces questions environnementales ont des versions ou des
dimensions territoriales : elles se manifestent dans l’espace dans des milieux identifiés, par exemple les bassins-versants, qui
correspondent à un domaine de compétence ancien mais aussi
renouvelé des géographes. Depuis le sommet de Rio (1992), le
positionnement environnemental des géographes est orienté dans
la perspective du développement durable, ce qui suscite des travaux
attachés à prendre leur distance par rapport à la vulgate.
la géographie hantée par l’idée du Monde
Si les géographes français,
au XXe siècle, ont fortement investi
le territoire national, une des dimensions
importantes de leur entreprise
est aussi la pensée du monde
dont elle est porteuse : le monde pris
dans sa totalité constitue en effet
une référence essentielle de tout savoir
produit par la géographie, le particulier
des situations décrites étant toujours évalué, explicitement ou pas, par rapport à d’autres situations étudiées ailleurs,
c’est-à-dire, en dernier ressort, au monde.
Cet investissement de la question
du monde considéré dans sa totalité
n’est pas en lui-même une innovation
de l’« école française ». Il constituait
déjà le principe de définition de
la géographie dans le partage des savoirs
de la Renaissance, la géographie prenant
en charge cette question du tout terrestre,
par opposition à la chorographie
et à la topographie, qui s’occupaient
respectivement de la région et du lieu.
Il avait également été central dans la pensée
des Allemands Humboldt et Ritter,
au XIXe siècle, qui eurent une influence
déterminante sur Élisée Reclus, Émile Levasseur ou Paul Vidal de La Blache.
Vidal de La Blache a d’ailleurs souvent rappelé l’importance fondamentale
pour la géographie du «principe de l’unité terrestre ». Dans l’article de 1896
sur « Le principe de la géographie générale », où il retrace le développement
de l’idée depuis l’Antiquité, l’introduction du principe s’accompagne aussitôt de
l’avertissement que sa juste prise en compte par le géographe implique une certaine
façon d’approcher les choses : « Si rien n’existe isolément dans l’organisme
terrestre, si partout se répercutent des lois générales, de sorte que l’on ne puisse
toucher à une partie sans soulever tout un enchaînement de causes et d’effets,
la tâche du géographe prend un caractère différent de celui qui lui est parfois
attribué. Quelle que soit la fraction de la Terre qu’il étudie, il ne peut s’y enfermer.
Chaque contrée agit immédiatement sur sa voisine et est influencée par
elle. »
L’Atlas général publié deux ans plus tôt, en 1894, première grande réalisation
de la géographie scientifique française, mettait effectivement en oeuvre ces
prescriptions. Par un dispositif iconographique et textuel innovant, ce grand
volume in-folio offrait un panorama de l’histoire et de la géographie mondiales, à travers quelque cent trente planches en pleine page ou double page, chacune
accompagnée d’un court texte de présentation. La plupart déployaient une composition
complexe, associant à une carte principale une ou plusieurs autres cartes
de taille et d’échelle plus petites (des « cartons »), représentant les différents
espaces de référence du thème ou du territoire traité. Une analyse fine montre
que ce dispositif construisait un point de vue plus complexe que le rapport à une
ultime « entité terrestre » le laisserait supposer : ce dispositif est structuré par un
principe impérial et un fort européocentrisme qui relativisent la prétention à l’universalité de ce qui se veut un « miroir du monde». Mais Vidal de La Blache
n’en appelle pas moins, en début de Préface, à prendre le haut point de vue permettant
de « reconnaître qu’aucune partie de la Terre ne porte en elle seule son
explication », dans des termes étonnamment semblables à ceux de l’article de
1896 : « Le jeu des conditions locales ne se découvre avec quelque clarté qu’autant que l’observation s’élève au-dessus d’elles, et qu’on est en mesure d’embrasser les
analogies que ramène naturellement la généralité des lois terrestres. […] La Terre
est un tout dont les diverses parties s’éclairent mutuellement. Ce serait se mettre
un bandeau sur les yeux que d’étudier une contrée isolément, comme si elle ne
faisait pas partie d’un ensemble ».
Le fait que cette idée soit encore affirmée en des termes semblables, dans
une conférence pédagogique de 1913 et dans le traité de géographie humaine
auquel il travailla durant les quinze dernières années de sa vie, donne une idée
de la place centrale qu’elle pouvait avoir dans une pensée ouverte aux remises en
question comme la sienne.
En regard de cette affirmation vigoureuse du principe de l’unité terrestre, le
fait que la géographie française se soit d’abord construite par des recherches
empiriques menées sur de petits espaces pourrait paraître paradoxal. En fait, la
volonté d’affirmer sa valeur scientifique (et peut-être les critiques des sociologues
durkheimiens, qui accusaient la géographie d’être portée à des mises en rapport
fallacieuses entre les faits) a justifié une rigueur prudente vis-à-vis des grandes généralisations. Même si Vidal de La Blache insistait sur l’unité profonde entre
géographie régionale et géographie générale, la démarche foncièrement inductive
de la discipline jusqu’aux années 1960 a donné un certain privilège à la première.
Les recherches de thèse, qui constituent la voie d’intégration dans les nouvelles
structures universitaires de la discipline, et qui représentent la quasi-totalité
de la recherche jusqu’à la création des grands organismes de recherche après la
Seconde Guerre mondiale que sont l’Orstom et le Cnrs, ont ainsi pris la forme
d’études régionales : si elles se sont rapidement éloignées du modèle de la monographie
exhaustive menée sur une petite région, une nette prédominance s’est
maintenue, jusqu’à aujourd’hui, pour des thèses consacrées à des espaces précisément
localisés, par opposition aux sujets généraux ou réflexifs (non localisés).
Parmi ces thèses à assise spatiale précise, très peu ont porté sur le monde entier.
Sur les 806 thèses d’État soutenues en France sur la période 1890-2002,
95 % portaient ainsi sur des sujets localisés, qui se distribuaient principalement
entre la France métropolitaine (38 %), l’Europe (18 %), le nord de l’Afrique (11%)
et l’Afrique subsaharienne (10 %), le reste du monde ne représentant que le quart
restant, réparti en fractions minimes pour chacun des autres ensembles continentaux. Si elle est restée prédominante, la part de la France a diminué depuis les
années 1950, après une tendance au renfermement hexagonal, qui avait elle-même
suivi un premier temps de plus grande ouverture au monde, au début du siècle.
L’inégal investissement du monde par la recherche s’est également exprimé par
un privilège accordé à l’empire colonial – l’Indochine (dans l’entre-deuxguerres),
les pays du Maghreb, l’Afrique subsaharienne (après la Seconde Guerre mondiale). Mais les recherches, aujourd’hui, se dégagent de plus en plus de cet héritage
colonial : les recherches sur l’Afrique, qui se sont beaucoup développées durant les vingt
dernières années, se sont déployées dans des pays qui n’étaient pas d’anciennes colonies
françaises, même en dehors de l’Afrique francophone. Du fait de l’accent mis sur le territoire hexagonal et sur les régions colonisées par la France, la recherche géographique française
a, en tout cas, mis en oeuvre une couverture très inégale du monde, où des régions
comme l’Amérique du Nord ou la Russie étaient proportionnellement délaissées.
Pour minoritaires qu’elles soient, ces recherches menées hors de France n’en constituent
pas moins un principe fécond de renouvellement de la géographie, la rencontre
de l’altérité s’avérant parfois une source de découverte. La thèse de Pierre Gourou sur
Les Paysans du delta tonkinois (1936), qui posait la question de la maîtrise d’un milieu
difficile, a mis en avant le rôle essentiel de la « civilisation » dans le façonnement des paysages
et le maintien de fortes densités. La thèse de Pierre Monbeig sur les fronts pionniers
du Brésil caféier (1952) analysait sur le vif un processus en marche et développait des
analyses inédites de psychologie collective. Le travail de Jean Gallais sur le delta intérieur
du Niger (1968), qui constituait une analyse régionale originale par la prise en compte de
la dimension culturelle du rapport des groupes à l’espace, amorçait en France le développement
de la géographie culturelle.
Il est une forme de géographie dont la vocation est d’offrir non pas l’analyse
détaillée d’un espace restreint, mais un tableau géographique de l’ensemble du
monde: les « géographies universelles ». Bien différentes, par l’ampleur des
espaces traités et les conditions de leur préparation, des recherches de thèse qui
s’attachent à donner, à partir d’un investissement de terrain, des descriptions
minutieuses de petits espaces, elles ont également beaucoup mobilisé le travail
des géographes français au xxe siècle.
Cette tradition éditoriale remonte aux éditions en latin de la Géographie
de Ptolémée, à la Renaissance, et consiste à dresser un tableau régional du monde,
organisé par grands ensembles géographiques et non par articles classés dans
l’ordre alphabétique des toponymes, comme le feraient des dictionnaires ou des
encyclopédies classiques. Après avoir connu plusieurs décennies de prospérité,
en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en France, à la charnière du xviiie siècle et
du xixe siècle, elle semble s’être maintenue de manière privilégiée en France.
Au xxe siècle, les rayons des bibliothèques ont ainsi accueilli une dizaine
de ces séries françaises, la Nouvelle Géographie universelle, publiée
à la fin du xixe siècle (1876-1894) par Élisée Reclus, demeurant cependant une
référence incontournable jusqu’à ce que la publication de la Géographie universelle
de Vidal de La Blache et Gallois (1927-1948) ne vienne apporter une référence
plus à jour et d’ampleur comparable. Car, s’ils ont en commun d’avoir été mis en
oeuvre par des auteurs ayant une formation universitaire en géographie (à l’exception
d’Onésime Reclus, frère d’Élisée et auteur de la Grande Géographie Bong
illustrée, les artisans de ces collections du xxe siècle avaient sinon une thèse en
géographie, du moins l’agrégation d’histoire-géographie), ces tableaux du monde
se différencient fortement par leur taille, allant de deux volumes pour les plus
petites à une vingtaine pour les plus grandes. Malgré l’absence d’études d’ensemble
sur la production de ces ouvrages, on peut faire l’hypothèse que la
définition du projet a été plutôt le fait de l’éditeur pour les premiers et plutôt le
fait des géographes pour les seconds : les deux grandes géographies universelles du xxe siècle, la Géographie universelle Vidal-Gallois (1927-1948) et la Géographie
universelle Reclus (1990-1996) constituent même un vigoureux affichage d’une
capacité à déchiffrer le monde, à des moments où le développement ou le renouvellement
de la discipline ont éveillé chez les géographes le désir de faire rayonner
cette capacité en dehors de leur communauté.
La description régionale, qu’elle se pratique sous la forme de monographies
consacrées à des contrées de faible étendue (une centaine de milliers de kilomètres
carrés au plus) ou qu’elle se pratique sous la forme monumentale de la « géographie universelle » traitant le monde dans sa totalité, pose aux géographes
le problème fondamental du « découpage », c’est-à-dire de la définition d’entités
spatiales cohérentes, qui puissent constituer des unités pertinentes dans la description
de l’étendue à couvrir. Dans les monographies de la géographie classique,
ce problème se traduit, à la suite du Tableau de la géographie de la France
(voir le chapitre « La géographie comme science »), par le souci de justifier le
cadrage spatial retenu, en montrant que l’espace traité a une « personnalité » géographique.
Dans les « géographies universelles », le fait de brosser un tableau du
monde selon l’ordre de l’espace, et non selon celui des savoirs ou des noms
de lieux, impose de le découper d’abord en une mosaïque d’ensembles géographiques
de taille continentale (plusieurs millions de kilomètres carrés), qui correspondent
aux tomes de l’ouvrage ou à des subdivisions de ceux-ci.
Du fait de sa taille sensiblement moindre, la dernière « géographie universelle » (10 volumes) procède à des regroupements plus drastiques que les deux
grandes réalisations qui l’ont précédée, la Nouvelle Géographie universelle d’Élisée
Reclus (19 volumes) et la Géographie universelle Vidal-Gallois (23 volumes).
Mais elle n’en présente pas moins une mosaïque de grandes régions continentales, à la façon de toutes les géographies universelles, puisqu’un seul volume n’y traite
pas d’un ensemble découpé à l’intérieur d’une masse continentale : le volume « Afrique du Nord, Moyen-Orient, Monde indien », qui traite des pays du monde musulman entre le Maroc et le Bangladesh, sans inclure l’Indonésie, qui est traitée
dans le volume « Asie du Sud-Est, Océanie ».
Dans ces grandes régions continentales, la description procède, comme dans
les monographies consacrées à de petites régions, par l’emboîtement de deux
niveaux de description : une présentation générale des traits communs à l’ensemble, à laquelle font suite les descriptions de chacune de ses subdivisions.
Si l’ampleur des regroupements opérés est, comme on l’a dit, variable, il convient
de souligner que les territoires étatiques, du fait de la documentation sur laquelle
la description s’appuie, constituent, en dernier ressort, un cadre de référence toujours
utilisé. L’information sur les territoires est en effet produite sinon toujours
par les États qui les contrôlent (cartes topographiques, statistiques officielles),
du moins, le plus souvent, en fonction des cadres définis par leurs frontières.
Alors que (parce que ?) ils ont été reconnus, en France comme à l’étranger,
jusqu’aux années 1960, pour la qualité de leurs descriptions régionales, les géographes
français n’ont pas particulièrement ressenti le besoin de réfléchir aux
difficultés de cette approche ou de la systématiser, comme ce fut le cas de certains
de leurs collègues étrangers (des géographes britanniques ou américains, par
exemple). Si certains géographes français ont su relever avec acuité le problème
fondamental que soulève l’entreprise d’une description du monde selon l’ordre
de l’espace – le caractère « asynchrone » des logiques qui régissent les différents
ordres de faits empêche leurs « contours » de coïncider entre eux –, les discussions
méthodologiques ont été rares avant les années 1970.
Il est un principe de découpage à l’échelle de l’ensemble du monde qui a été
fortement organisateur dans la géographie française, et que ne font pas clairement
ressortir les « géographies universelles », en raison de leur fidélité à un principe
de découpage continental : il s’agit de la zonalité, et plus précisément de l’attention
particulière que la tradition française semble avoir portée à la zone intertropicale.
Dans un monde partagé en empires coloniaux, dans la première décennie
du xxe siècle, la géographie coloniale constituait, selon la formule de Pierre George,
la « géographie appliquée de l’expansion européenne ». Inégalement implantée
dans l’institution universitaire (présente surtout à Paris) jusqu’à la Seconde
Guerre mondiale, elle s’est progressivement muée, vers cette époque, en « géographie
tropicale », notamment dans le cadre de l’Orstom, créé en 1943. La petite
synthèse publiée par Pierre Gourou, en 1947 dans la collection « Colonies et
empires », au sujet de cette zone où la chaleur se combine à l’humidité de façon
saisonnière ou permanente, et dont les contraintes spécifiques (insalubrité pour
l’homme et les animaux ; pauvreté et fragilité des sols) constituent des facteurs
limitants pour le peuplement humain, est généralement donnée comme emblématique
ou fondatrice de ce champ de la géographie humaine française, dans lequel
se distinguèrent également de grands connaisseurs de l’Afrique noire, comme
Paul Pélissier ou Gilles Sautter (soulignons que Gourou est revenu, trente-cinq
ans après, sur son appréciation pessimiste sur les chances du monde tropical,
pour offrir une synthèse beaucoup plus optimiste avec Terres de bonne
espérance).
Mais cette prise en compte des contraintes biologiques de la « tropicalité »,
même si elle présentait l’avantage de rattacher ce champ de recherche à la problématique
géographique de la relation homme-milieu et si elle venait d’une
approche éminemment sensible, chez Gourou, au développement par les sociétés
locales d’une agriculture sophistiquée et savante, adaptée aux contraintes de ce
milieu, fut aussi dénoncée comme une naturalisation mystificatrice des problèmes des sociétés vivant dans cette zone. Dans les années 1950, la dénonciation des
obstacles au développement pour les pays qui se dégageaient progressivement
du joug colonial – le « Tiers Monde», selon la formule d’Alfred Sauvy – passait
désormais par une reconnaissance des préjudices de la colonisation plutôt que
par une définition axée sur le milieu, négligeant à trop bon compte l’exploitation
par la métropole. À partir des années 1960, une géographie du sous-développement
qu’une inspiration marxiste rendait vigilante à l’égard des rapports
de domination Nord-Sud, se constitua ainsi en opposition à la géographie tropicale
classique. La recherche française sur ces régions fut marquée par cette polarisation
idéologique, par exemple au Ceget de Bordeaux (Centre de géographie tropicale).
Si l’investissement privilégié de la question de la tropicalité semble avoir
constitué une originalité française – qui s’expliquerait par la confluence d’une
sensibilité particulière aux contraintes du milieu et de l’histoire coloniale de la
France, qui a assurément encouragé et facilité la recherche « outre-mer », au-delà
même de la période coloniale –, la géographie française du xxe siècle n’a pas uniquement été définie par les contingences auxquelles la recherche était soumise.
Elle a aussi été fortement tendue par l’ambition d’offrir une compréhension générale
du monde.
Le premier xxe siècle a été marqué par la publication de grands traités,
en géographie physique ou humaine, et dans les années 1930-1950, par la collection «Géographie humaine », dirigée par Pierre Deffontaines aux éditions Gallimard,
qui a présenté, à travers ses trente volumes thématiques, les variations à travers le monde (moins d’un tiers des volumes portaient sur une région délimitée)
d’environnements de la vie humaine (forêt, montagne, îles, vent…) ou de
formes d’activités ou d’organisation de l’espace par l’homme (colonisation, villes,
frontières…). Dans le second xxe siècle, l’offre s’est progressivement diversifiée,
des quelques mises au point thématiques (agriculture, population, énergie…) de
la collection «Géographie économique et sociale » dirigée par André Cholley aux Éditions Marie-Thérèse Génin, à la multiplication, à partir des années 1970, des
collections universitaires. Le revers de cette richesse – à mettre en rapport avec
la croissance des effectifs des enseignants et des étudiants et le pluralisme épistémologique
de la discipline autant qu’avec une tendance de l’édition (pas seulement
universitaire) à la multiplication des titres – est qu’aucune référence ne
constitue plus une référence partagée par la communauté des géographes, comme,
parmi les traités ou les grands manuels de second cycle universitaire (licence),
avaient pu l’être les « précis » de géomorphologie et de géographie humaine
publiés par Max Derruau en 1956 et 1961 (régulièrement réédités ensuite).
Ces traités et manuels ont certes des allures d’inventaires descriptifs (comme
tour d’horizon, notamment bibliographique, d’une large question). Cependant, il convient de souligner que certains travaux de géographie générale montrent également une forte ambition explicative et interprétative, dont le second
xxe siècle nous donne quelques exemples remarquables, dans des domaines aussi
différents que la géographie politique, la géographie économique, ou la géohistoire.
Ainsi, Jean Gottmann théorise la différenciation du monde par l’action
contraire de forces qu’il nomme « circulation » (le monde rendu fluide et changeant
par le brassage des hommes) et « iconographie » (le monde figé et cloisonné
en communautés distinctes) ; Paul Claval cherche à donner une compréhension
d’ensemble de la façon dont le monde est unifié par l’espace économique que
structurent systèmes de villes, réseaux de communication et marchés ; Philippe et
Geneviève Pinchemel proposent une grille de lecture générale de l’organisation
de l’espace par un travail d’explicitation de la diversité des logiques qui s’inscrivent à la surface de la Terre ; Christian Grataloup met en lumière le rôle de
la position relative des civilisations dans leur devenir et fait l’inventaire des
modèles spatio-temporels qui rendent compte de leur rapport à l’espace.
Si la géographie française a été hantée par l’idée du monde, affichant une
confiance indéniable dans sa capacité à le décrire, la question du monde (traitée
en tant que telle) n’y est apparue que tardivement. La caractérisation de la
dimension mondiale que prennent certains phénomènes n’a guère dépassé, pendant
toute la première moitié du xxe siècle, l’invocation très générale du « principe
de l’unité terrestre » : les géographes se sont montrés conscients qu’il y avait
un niveau mondial dès la fin du xixe siècle, par exemple en caractérisant certaines
villes ou routes comme « mondiales », mais ils ont mis longtemps à élaborer un
discours construit et explicite sur ce niveau mondial.
Albert Demangeon est exemplaire de la tendance des géographes français
du premier xxe siècle à concevoir clairement ce niveau, mais sans construire un
discours explicite sur lui, puisque, quand il en parle, c’est pour se placer immédiatement
au niveau inférieur, présentant les « parties » sans avoir préalablement
commenté le « tout ». Dans Le Déclin de l’Europe (1920), ouvrage visionnaire
où il décrit le bouleversement du monde qu’a hâté la Première Guerre mondiale,
il traite du « déplacement du centre de gravité du monde hors d’Europe ». Mais à côté de cette formule, le corps de l’ouvrage se contente de détailler les aspects
thématiques et régionaux de cette nouvelle donne mondiale (aspects financiers,
maritimes, industriels ; expansion des deux nouveaux grands : États-Unis
et Japon), sans proposer une réflexion générale sur le monde. Dans les articles
de 1929 et 1932, où il dresse un bilan général de l’« économie internationale »,
avant et pendant la crise économique, la réflexion sur le monde en tant que tel
n’est pas plus développée, alors même qu’il constate à nouveau un « lent déplacement
du centre des grands foyers industriels et commerciaux, qui s’éloigne peu à peu du continent européen pour s’établir dans l’Amérique et dans les pays
du Pacifique », en 1929, ou la « solidarité qui tend à faire du monde un seul et
grand marché », en 1932.
Chez les géographes français, le rapetissement de la planète par les progrès des
moyens de communication, qui ont considérablement accéléré les interrelations
entre les sociétés humaines distantes, à partir de la révolution industrielle, est un
thème récurrent dès le xixe siècle :
Élisée Reclus, 1894 Nouvelle Géographie universelle, t. XIX, Paris, Hachette,
(p. 794).
Tellement rapetissée est la planète entre
les mains
de l’homme qu’elle se donne partout un même
outillage d’industrie, que par le réseau continu des services
postaux et des télégraphes elle s’est enrichie d’un
système nerveux pour l’échange des pensées, qu’elle
cherche un méridien commun, une heure commune, et
que de toutes parts surgissent les inventeurs d’un langage
universel.
Élisée Reclus, 1905 L’homme et la terre, t. VI, Paris, Hachette,
(p. 171).
Ainsi le monde est bien près de s’unifier : jusqu’aux îlots épars dans l’immensité de l’Océan, toutes
les terres sont entrées dans l’aire d’attraction de la culture
générale, avec prédominance du type européen.
Seulement en quelques rares enclaves, en des pays de
grottes où les hommes fuient la lumière, en des lieux
très écartés que ferment des murs de rochers, des forêts
ou des marécages, des tribus ont pu se maintenir tout à
fait isolées, sans que leur existence s’associe au rythme
de la grande vie universelle.
Paul Vidal de La Blache, 1921 Principes de géographie
humaine, Paris, Colin, (rééd., 1975, p. 38).
Aujourd’hui, toutes les
parties de la terre entrent en rapport ; l’isolement est
une anomalie qui semble un défi, et ce n’est plus entre
contrées contiguës et voisines, mais entre contrées lointaines
qu’est le contact.
Albert Demangeon, 1932 «Aspects nouveaux de l’économie
internationale », Annales de géographie nº 229, p. 230 ; reproduit dans
Problèmes de géographie humaine, Paris, Armand Colin, 1942, p. 89-130
(p. 89).
Sans doute pour la première fois dans l’histoire,
tous les pays de la Terre souffrent ensemble ; jamais
encore on n’avait senti d’une manière si violente la solidarité
qui unit les nations et qui tend à faire du monde
un seul et grand marché.
Henri Baulig, 1948 « La géographie est-elle une science ? »,
Annales de géographie, nº 305, p. 1-11 (p. 8).
On dit souvent
qu’avec les prodigieux progrès de la technique à
l’époque contemporaine, l’homme s’affranchit de plus
en plus des servitudes naturelles. En particulier, la révolution
en cours dans les moyens de transport et de
communication fait que le monde se contracte, devient
de plus en plus perméable, tend vers une uniformité
– les physiciens diraient vers une entropie – désespérante.
Cela n’est vrai que d’une certaine manière. Si la technique
des transports a fait des miracles, et ne cesse d’en
faire sous nos yeux, les distances ne sont pas abolies
pour autant.
Max Sorre, 1961 L’Homme sur la Terre, Hachette, Paris (p. 3).
De nos jours plus que jamais, la géographie humaine
enregistre la répercussion en chaque lieu d’événements
survenus dans les contrées les plus éloignées, l’interdépendance
de toutes les parties de l’oekoumène.
Pierre George, 1965 Panorama du monde actuel, Paris, Puf, coll. «Magellan », p. 71.
Les problèmes se traitent aujourd’hui à
l’échelle mondiale ou intercontinentale en termes d’universalité
et d’instantanéité.
Olivier Dollfus, 1984 « Le Système Monde: proposition pour
une étude de géographie », in Géopoint 84 : Systèmes et localisations,
Avignon, groupe Dupont, p. 231-239 (p. 231).
Le Système-Monde
(S. M.) est formé par la trame des flux nés des relations
entre États, firmes et cultures et s’exprime par les interactions
nouées entre les différentes parties de l’humanité
[…] avec le S. M. il ne peut plus y avoir d’évolution exclusivement endogène spécifique à une société ou un
groupe dans son espace.
Au détour de réflexions sur la transformation de la terre par l’homme, ils énonçaient déjà un processus qui a été perçu de plus en plus clairement, à partir
des années 1970, et qui a fini par occuper le devant de la scène des discours
sur le monde, dans les années 1990 : l’unification multiforme où l’économie a une
place centrale, la « mondialisation ». Si la fin du xxe siècle semble bien constituer
la période où son rôle organisateur (par la dépendance immédiate dans laquelle
elle « tient » un nombre croissant de lieux et de personnes) est devenu prépondérant,
le fait est que le processus était plus qu’amorcé à la fin du xixe siècle ;
on peut donc voir un certain paradoxe dans le fait que, tout en la percevant clairement,
les géographes n’ont pas su faire plus que la signaler en passant.
C’est seulement en 1984 que le monde, comme nouvel objet d’étude, fit son
entrée officielle dans la géographie française. Au colloque bisannuel Géopoint
consacré au thème « Systèmes et localisations », Olivier Dollfus donna une communication affirmant l’existence d’un « Système Monde (S. M.) », dans la session
du colloque consacrée aux « Systèmes et sous-systèmes mondiaux ». Il y expliquait
que ce « S. M. », véritablement fonctionnel depuis le xixe siècle seulement,
avait émergé à partir du xvie siècle par l’interconnexion de ce qui n’avait été
auparavant que des « agrégats» humains autonomes. L’idée était déjà latente
depuis longtemps, mais le caractère explicite de la formulation était original.
Le « Système Monde» faisait rapidement fortune, puisqu’il était introduit dans
l’enseignement secondaire dés 1986, qu’il était présenté dans le volume introductif
de la Géographie universelle Reclus en 1990, et qu’il était d’emblée investi
par les travaux d’autres chercheurs tels Marie-Françoise Durand, Christian Grataloup,
Jacques Lévy et Denis Retaillé.
Alors que Vidal de La Blache avait été sensible aux échelles propres aux
faits qu’il décrivait, il n’avait jamais explicité l’idée qu’il existe « plusieurs
niveaux » de phénomènes selon leur ampleur spatiale (le niveau supérieur étant
le niveau mondial). Il se trouve qu’en 1952 Jean Tricart inaugura, en géographie
physique, une réflexion explicite sur la notion d’« échelle », qui passait en géographie humaine dans les années 1960 ; il semble vraisemblable que
la définition explicite d’un niveau mondial dans l’ordre des faits humains ait
surtout été rendue possible par cette conception distinguant explicitement différents « niveaux » d’espace tout autant que par l’approche systémique qui facilitait
la pensée d’interdépendances entre des faits distants. À la différence du «principe de l’unité terrestre » qui semblait plutôt se situer du côté des ordres
physique et surtout vital, le « Système Monde» se place en tout cas du côté de
l’ordre humain, du social, et rejoint le travail d’Emmanuel Wallerstein sur les
world systems et celui de Braudel sur l’« économie-monde ». Si le « principe de
l’unité terrestre » avait pu paraître flou sur le statut à donner aux faits humains
(procèdent-ils de cette « unité terrestre » ou sont-ils un développement nouveau
par rapport à la connexité des ordres physique et vital ?), le « Système Monde»
dissipait l’ambiguïté. Il subordonnait en effet la dimension écologique de la Terre à la globalité d’un monde pensé du point de vue de l’homme, définissant la nature
comme une «mémoire » du monde (François Durand-Dastès), au même titre
que les faits de culture.
La grande variété des recherches
des géographes au XXe siècle explique peut-être un certain manque de lisibilité
de leur discipline pour le grand public,
tandis que les formes de leur engagement
dans la cité (nombreuses, mais souvent
discrètes), rendent sans doute compte
du déficit d’image dont ils se sont
parfois plaints. La division du travail
de recherche a conduit la plupart
d’entre eux à choisir entre le terrain français et une partie du monde (souvent « française » jusqu’à la décolonisation),
mais la communauté des géographes
a conservé l’ambition de proposer
une connaissance générale de celui-ci.
Certaines approches ont élargi au monde
des questions ou des méthodes prouvées sur le territoire national, et des points
de vue ou des analyses sur la France
nées de réflexions ou d’expériences
venues du monde. Cette relation,
cet échange, ont donné à la géographie
une portée proprement intellectuelle,
dépassant l’étude des seuls faits localisés
et reposant, en France et ailleurs, sur
l’articulation d’idées, de représentations,
de concepts. L’une des dimensions
intellectuelles de la géographie française
réside peut-être dans cette tension
entre un « être géographique », la France,
et un horizon global ou mondial.
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